" Si la parole que tu vas dire n'est pas plus belle que le silence, ne la dis pas."
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mercredi 29 septembre 2010
jeudi 5 août 2010
Khezr et Moïse dans le Coran
Khezr et Moïse dans le Coran
Rappelle-toi quand Moïse dit à son valet [Josué] : "Je n’arrêterai pas avant d’avoir atteint le confluent des deux mers, dussé-je marcher de longues années". Puis, lorsque tous deux eurent atteint le confluent, ils oublièrent leur poisson qui prit alors librement son chemin dans la mer. Lorsque tous deux eurent dépassé cet endroit, il dit son valet : "Apporte-nous notre déjeuner : nous avons rencontré de la fatigue dans notre présent voyage".
Le valet lui dit : "Quand nous avons pris refuge près du rocher, vois-tu, j’ai oublié le poisson - le Diable seul m’a fait oublier de te le rappeler - et il a curieusement pris son chemin dans la mer".
Moïse dit : "Voilà ce que nous cherchions". Puis, ils retournèrent sur leurs pas, suivant leurs traces.
Ils trouvèrent l’un de Nos serviteurs à qui Nous avions donné une grâce, de Notre part, et à qui Nous avions enseigné une science émanant de Nous. Moïse lui dit : "Puis-je suivre, à la condition que tu m’apprennes de ce qu’on t’a appris concernant une bonne direction ?".
L’autre dit : "Vraiment, tu ne pourras jamais être patient avec moi. Comment endurerais-tu sur des choses que tu n’embrasses pas par ta connaissance ?".
Moïse lui dit : "Si Dieu le veut, tu me trouveras patient ; et je ne désobéirai à aucun de tes ordres".
"Si tu me suis, dit l’autre, ne m’interroge sur rien tant que je ne t’en aurai pas fait mention".
Alors les deux partirent. Et après qu’ils furent montés sur un bateau, l’homme y fit une brèche. Moïse lui dit : "Est-ce pour noyer ses occupants que tu l’as ébréché ? Tu as commis, certes, une chose monstrueuse ! ".
L’autre répondit : "N’ai-je pas dit que tu ne pourrais pas garder patience en ma compagnie ?".
"Ne t’en prend pas à moi, dit Moïse, pour un oubli de ma part ; et ne m’impose pas de grande difficulté dans mon affaire".
Puis ils partirent tous deux ; et quand ils eurent rencontré un enfant, l’homme le tua. Alors Moïse lui dit : "As-tu tué un être innocent, qui n’a tué personne ? Tu as commis certes, une chose affreuse ! "
L’autre lui dit : "Ne t’ai-je pas dit que tu ne pourrais pas garder patience en ma compagnie ?"
"Si, après cela, je t’interroge sur quoi que ce soit, dit Moïse, alors ne m’accompagne plus. Tu seras alors excusé de te séparer de moi".
Ils partirent donc tous deux ; et quand ils furent arrivés à un village habité, ils demandèrent à manger à ses habitants ; mais ceux-ci refusèrent de leur donner l’hospitalité. Ensuite, ils y trouvèrent un mur sur le point de s’écrouler. L’homme le redressa. Alors Moïse lui dit : "Si tu voulais, tu aurais bien pu réclamer pour cela un salaire".
"Ceci marque la séparation entre toi et moi, dit l’homme, Je vais t’apprendre l’interprétation de ce que tu n’as pu supporter avec patience.
Pour ce qui est du bateau, il appartenait à des pauvres gens qui travaillaient en mer. Je voulais donc le rendre défectueux, car il y avait derrière eux un roi qui saisissait de force tout bateau.
Quant au garçon, ses père et mère étaient des croyants ; nous avons craint qu’il ne leur imposât la rébellion et la mécréance.
Nous avons donc voulu que leur Seigneur leur accordât en échange un autre plus pur et plus affectueux.
Et quant au mur, il appartenait à deux garçons orphelins de la ville, et il y avait dessous un trésor à eux ; et leur père était un homme vertueux. Ton Seigneur a donc voulu que tous deux atteignent leur maturité et qu’ils extraient, eux-mêmes leur trésor, par une miséricorde de ton Seigneur. Je ne l’ai d’ailleurs pas fait de mon propre chef. Voilà l’interprétation de ce que tu n’as pas pu endurer avec patience".
Coran, Sourate al-Kahf (La caverne), versets 60-82
Rappelle-toi quand Moïse dit à son valet [Josué] : "Je n’arrêterai pas avant d’avoir atteint le confluent des deux mers, dussé-je marcher de longues années". Puis, lorsque tous deux eurent atteint le confluent, ils oublièrent leur poisson qui prit alors librement son chemin dans la mer. Lorsque tous deux eurent dépassé cet endroit, il dit son valet : "Apporte-nous notre déjeuner : nous avons rencontré de la fatigue dans notre présent voyage". Le valet lui dit : "Quand nous avons pris refuge près du rocher, vois-tu, j’ai oublié le poisson - le Diable seul m’a fait oublier de te le rappeler - et il a curieusement pris son chemin dans la mer".
Moïse dit : "Voilà ce que nous cherchions". Puis, ils retournèrent sur leurs pas, suivant leurs traces.
Ils trouvèrent l’un de Nos serviteurs à qui Nous avions donné une grâce, de Notre part, et à qui Nous avions enseigné une science émanant de Nous. Moïse lui dit : "Puis-je suivre, à la condition que tu m’apprennes de ce qu’on t’a appris concernant une bonne direction ?".
L’autre dit : "Vraiment, tu ne pourras jamais être patient avec moi. Comment endurerais-tu sur des choses que tu n’embrasses pas par ta connaissance ?".
Moïse lui dit : "Si Dieu le veut, tu me trouveras patient ; et je ne désobéirai à aucun de tes ordres".
"Si tu me suis, dit l’autre, ne m’interroge sur rien tant que je ne t’en aurai pas fait mention".
Alors les deux partirent. Et après qu’ils furent montés sur un bateau, l’homme y fit une brèche. Moïse lui dit : "Est-ce pour noyer ses occupants que tu l’as ébréché ? Tu as commis, certes, une chose monstrueuse ! ".
L’autre répondit : "N’ai-je pas dit que tu ne pourrais pas garder patience en ma compagnie ?".
"Ne t’en prend pas à moi, dit Moïse, pour un oubli de ma part ; et ne m’impose pas de grande difficulté dans mon affaire".
Puis ils partirent tous deux ; et quand ils eurent rencontré un enfant, l’homme le tua. Alors Moïse lui dit : "As-tu tué un être innocent, qui n’a tué personne ? Tu as commis certes, une chose affreuse ! "
L’autre lui dit : "Ne t’ai-je pas dit que tu ne pourrais pas garder patience en ma compagnie ?"
"Si, après cela, je t’interroge sur quoi que ce soit, dit Moïse, alors ne m’accompagne plus. Tu seras alors excusé de te séparer de moi".
Ils partirent donc tous deux ; et quand ils furent arrivés à un village habité, ils demandèrent à manger à ses habitants ; mais ceux-ci refusèrent de leur donner l’hospitalité. Ensuite, ils y trouvèrent un mur sur le point de s’écrouler. L’homme le redressa. Alors Moïse lui dit : "Si tu voulais, tu aurais bien pu réclamer pour cela un salaire".
"Ceci marque la séparation entre toi et moi, dit l’homme, Je vais t’apprendre l’interprétation de ce que tu n’as pu supporter avec patience.
Pour ce qui est du bateau, il appartenait à des pauvres gens qui travaillaient en mer. Je voulais donc le rendre défectueux, car il y avait derrière eux un roi qui saisissait de force tout bateau.
Quant au garçon, ses père et mère étaient des croyants ; nous avons craint qu’il ne leur imposât la rébellion et la mécréance.
Nous avons donc voulu que leur Seigneur leur accordât en échange un autre plus pur et plus affectueux.
Et quant au mur, il appartenait à deux garçons orphelins de la ville, et il y avait dessous un trésor à eux ; et leur père était un homme vertueux. Ton Seigneur a donc voulu que tous deux atteignent leur maturité et qu’ils extraient, eux-mêmes leur trésor, par une miséricorde de ton Seigneur. Je ne l’ai d’ailleurs pas fait de mon propre chef. Voilà l’interprétation de ce que tu n’as pas pu endurer avec patience".
Coran, Sourate al-Kahf (La caverne), versets 60-82
samedi 1 novembre 2008
samedi 2 août 2008
Le symbolisme des lettres arabes
Le symbolisme des lettres arabes 
Toute la création peut se résumer dans le seul tracé du nom d’Allah
(Je souhaites remercier Semanur qui m'a fait découvrir ce merveillieux texte)
Extrait d’un texte de Nadjm oud Dîne Bammate
Nadjm oud Dine Bammate est issu d’une longue lignée de soufis d’Asie Centrale. Docteur en droit romain, il se consacre très jeune aux études islamiques à Lausanne, Cambridge, Al Azhar au Caire puis à l’Ecoles des Hautes Etudes de Paris avec Louis Massignon. Délégué de l’Afganistan à l’ONU en 1948, il commence ensuite une carrière de trente années à l’UNESCO. Il y fut coordonnateur du projet Orient-Occident, Directeur de la Division de philosophie et sciences humaines, puis du département culturel, et enfin conseiller spécial auprès du Directeur général pour la culture et la communication. Pédagogue subtil et plein d’humour, il a aussi œuvré à travers son enseignement en Sorbonne et à l’université de Paris VII en tant que professeur d’études islamiques. Infatigable témoin de la réalité spirituelle et pluriculturelle de l’islam, il a été ambassadeur de l’organisation de la Conférence Islamique et Président de l’Association éducative et culturelle des musulmans de France . Parlant douze langues Nadjm oud Dîne Bammate incarnait " l’aventure étincelante du dialogue des cultures ". Il est mort subitement le 15 janvier 1985. Il avait publié de nombreux articles, mais beaucoup d’autres ainsi que des livres étaient encore à l’état de projets. Homme de la parole d’abord mais aussi de la littérature, de l’écriture au sens noble, il a laissé des textes d’une grande beauté et d’une rigueur sans faille. Soufisme d’Orient et d’Occident souhaite vous faire goûter à travers l’un de ces textes à la joie de le lire.
L’ordre l’alphabétique
La tradition musulmane connaît la science des lettres (’ilm al ourouf), qui se rattache à celle des nombres (’ilm al arkam) ainsi qu’à la connaissance des noms divins (asma el housna). Cette science remonte au Coran. Le livre sacré n’est pas seulement un guide pour les fidèles, chaque verset, chaque lettre est une révélation divine. Plus encore le Coran est la parole même de Dieu. Contre toutes les tentations hétérodoxes, la théologie musulmane a maintenu avec une stricte rigueur que le livre est comme le Verbe, éternel et incréé. Les affirmations des docteurs de la loi sont reprises et amplifiées dans le symbolisme mystique. Ainsi les pages que psalmodient les croyants ne sont autres que les signes inscrits de toute éternité dans " la Table gardée " auprès du Trône divin. Le premier mot révélé à Muhammad fut " iqra ", " lis ". Suit la phrase : " lis au nom de ton Seigneur qui créa l’homme et lui enseigna l’usage de la plume ". Ainsi le pacte entre Dieu et l’homme qu’est l’écriture se trouve conclu au moment même de la création d’Adam. L’univers tout entier peut d’ailleurs être considéré comme une écriture de Dieu. La création du monde obéit au même rythme, retrace la même arabesque de l’esprit divin que le Coran. De même, en retour, le symbolisme de l’écriture s’applique à la louange que les créatures rendent à leur Seigneur. Il est dit que si l’océan était un encrier prodigieux et tous les arbres du monde autant de plumes, cette calligraphie cosmique n’épuiserait pas l’éloge de Sa magnificence. La racine du mot " iqra ", qui est le verbe " qara’a ", lire, se retrouve dans le nom d’al qur’an. Coran signifie donc lecture. La Bible, les Ecritures, le Coran : par ces mots mêmes les trois religions se placent sous le signe du livre. Et la tradition musulmane les regroupe tous les trois sous l’expression " ahl al kitab ", les peuples du Livre. Pourtant le Christianisme est avant tout la religion de l’Incarnation. Par contre l’islam comme le judaïsme, affirme la Transcendance sans condition, d’où le prestige plus vif de l’écriture : elle tient lieu d’incarnation. C’est donc le Coran, un livre, et non pas Muhammad comme on le croit souvent, qui occupe la place du Christ dans l’Islam. Le croyant du désert frissonne de scandale métaphysique à la seule idée que l’on puisse attribuer à Dieu une forme charnelle. Seule l’écriture est suffisamment abstraite pour manifester le Verbe. La calligraphie est l’art des iconoclastes. On a dit des cathédrales qu’elles étaient des évangiles de pierre. Pour l’islam il faut renverser les termes et dire que son monument véritable, son temple, ses icônes, ses Piétas, ce sont les lettre du Livre sacré. Ecriture et dessin tout à la fois, l’arabesque est l’art musulman par excellence. Le dessin comme l’écriture se réduit à l’essentiel, à sa forme la plus dépouillée, la plus intellectuelle, un pur jeu de rythmes linéaire plus proche des mathématiques que de la plastique. " Le dessin arabesque est le plus idéal de tous " disait Baudelaire dans l’une de ses fusées. L’arabesque est un texte qui serait sa propre illustration, une image qui serait son propre commentaire. Impossible d’aller plus avant dans l’économie des moyens. " Que personne n’y touche s’il n’est purifié ". La phrase est inscrite sur la couverture de certains exemplaires du Coran. Comme pour la prière, il faut faire ablution avant d’aborder le Livre Sacré. Le recopier de sa main constitue l’un des actes les plus méritoires. Aujourd’hui encore, au temps de l’imprimerie, il est préférable de l’édifier à partir d’un manuscrit sur lequel la plume a frémi, plutôt que de le fabriquer directement avec des caractères de plomb, c’est-à-dire des objets inertes. Un homme de foi profonde ne vendrait pas un exemplaire du Coran. La parole de Dieu n’a littéralement pas de prix. Un Coran ne se vend pas, il se donne, car seule la chose donnée est inestimable. Beaucoup de musulmans portent au cou, en guise d’image sainte ou de crucifix, quelques versets cousus dans un sachet. Certains gardent toujours sur eux une édition en miniature. Le prestige du Coran s’étend à toute écriture. Un papier, n’importe lequel, pourvu qu’il soit marqué de signes alphabétiques, doit être respecté, car il peut offrir la parole divine. En fait tout livre publié en pays musulman, et même une lettre quelconque entre amis, commence par la formule : " Au nom de Dieu clément et miséricordieux ". Ils portent obligatoirement en dédicace le nom du Seigneur. En un sens chaque texte écrit se présente comme un germe de Coran. D’où le geste populaire, encore familier qui consiste à ramasser le bout de papier que traîne par terre et le mettre à l’abri, sur soi, entre les pierres d’un mur, n’importe où pourvu que l’écriture soi sauvée. Les signes de l’alphabet, comme tels, partagent ainsi la dignité du pain. Comme on n’a pas le droit de jeter un morceau de pain, de même on ne peut abandonner une page écrite. L’un et l’autre geste seraient une profanation. Le symbolisme des lettres arabes atteint son point culminant dans la théorie des noms divins.
Toute la création peut se résumer dans le seul tracé du nom d’Allah.
La première lettre, l’alif, qui sonne comme " a ", se présente comme une droite verticale. Mais cette droite est surmontée d’un petit signe, un point qui représente l’attaque gutturale, l’appel d’air avant la parole. De même le silence précède le verbe, et le secret, au-delà de toute manifestation, précède l’unité de l’être. Cependant les deux signes ne sont qu’une même réalité. Le trait vertical est interprété comme une projection du point ; le point n’est que la droite vue " par la tranche ". Les deux ensembles symbolisent que Dieu est à la fois " au-delà des étoiles " et " plus proche de nous que notre artère jugulaire ". Vient ensuite le signe " l " du nom d’Allah. Cette lettre est appelée barzakh, la lettre de la liaison, la médiatrice. Par cette lettre Dieu se manifeste dans le monde, développe la création, prend possession des choses. Le symbole est à la fois visuel, sonore et numérique. La lettre lam se tend comme un crochet. Au surplus, elle est doublée. La voix fait vibrer la lettre de la manifestation en lui donnant toute la résonance possible. Le chiffre de lam, qui est 30, signifie lui aussi l’expansion infinie. Enfin la lettre " h ", le " ha ", souffle expiré final, ramène vers l’alif sous forme d’une boucle qui revient sur elle-même. Le cercle est accompli. Les correspondances ne se limitent ni au nom d’Allah, puisque Dieu a 99 noms, le centième étant secret, ni à la série : idée, forme, son, chiffre. D’innombrables analogies viennent s’y ajouter. Par exemple, les gestes de la prière musulmane peuvent être interprétés comme une transcription, dans les mouvements du corps , des lettres qui forment le noms d’Allah. Les mystiques de l’Islam ont su tirer des lettres les variations les plus étonnantes. Mansour al Hallaj compare l’état d’union spirituelle avec Dieu à l’emplacement d’un signe qui ponctue une lettre. Ailleurs, il dit que le but de la vie est de faire passer au-dessus de la lettre " n " le point qui se trouve sous la lettre " b " . Les deux signes se composent d’un arc en cercle. La seule différence est en effet l’emplacement du point. La lettre " b " initiale du mot " bab ", la porte, est celle de la création. La lettre " n " initiale du mot " noun ", le poisson, symbolise la résurrection. Les prières pour les morts riment souvent en " n ". Notons en passant l’identité de signification du poisson dans le symbolisme des premiers temps de la chrétienté. Faire sauter le point de bas en haut de l’arc en cercle c’est passer du monde de la création à celui de la résurrection. L’opération équivaut à la renaissance spirituelle, à l’illumination.

Toute la création peut se résumer dans le seul tracé du nom d’Allah
(Je souhaites remercier Semanur qui m'a fait découvrir ce merveillieux texte)
Extrait d’un texte de Nadjm oud Dîne Bammate
Nadjm oud Dine Bammate est issu d’une longue lignée de soufis d’Asie Centrale. Docteur en droit romain, il se consacre très jeune aux études islamiques à Lausanne, Cambridge, Al Azhar au Caire puis à l’Ecoles des Hautes Etudes de Paris avec Louis Massignon. Délégué de l’Afganistan à l’ONU en 1948, il commence ensuite une carrière de trente années à l’UNESCO. Il y fut coordonnateur du projet Orient-Occident, Directeur de la Division de philosophie et sciences humaines, puis du département culturel, et enfin conseiller spécial auprès du Directeur général pour la culture et la communication. Pédagogue subtil et plein d’humour, il a aussi œuvré à travers son enseignement en Sorbonne et à l’université de Paris VII en tant que professeur d’études islamiques. Infatigable témoin de la réalité spirituelle et pluriculturelle de l’islam, il a été ambassadeur de l’organisation de la Conférence Islamique et Président de l’Association éducative et culturelle des musulmans de France . Parlant douze langues Nadjm oud Dîne Bammate incarnait " l’aventure étincelante du dialogue des cultures ". Il est mort subitement le 15 janvier 1985. Il avait publié de nombreux articles, mais beaucoup d’autres ainsi que des livres étaient encore à l’état de projets. Homme de la parole d’abord mais aussi de la littérature, de l’écriture au sens noble, il a laissé des textes d’une grande beauté et d’une rigueur sans faille. Soufisme d’Orient et d’Occident souhaite vous faire goûter à travers l’un de ces textes à la joie de le lire.
L’ordre l’alphabétique
La tradition musulmane connaît la science des lettres (’ilm al ourouf), qui se rattache à celle des nombres (’ilm al arkam) ainsi qu’à la connaissance des noms divins (asma el housna). Cette science remonte au Coran. Le livre sacré n’est pas seulement un guide pour les fidèles, chaque verset, chaque lettre est une révélation divine. Plus encore le Coran est la parole même de Dieu. Contre toutes les tentations hétérodoxes, la théologie musulmane a maintenu avec une stricte rigueur que le livre est comme le Verbe, éternel et incréé. Les affirmations des docteurs de la loi sont reprises et amplifiées dans le symbolisme mystique. Ainsi les pages que psalmodient les croyants ne sont autres que les signes inscrits de toute éternité dans " la Table gardée " auprès du Trône divin. Le premier mot révélé à Muhammad fut " iqra ", " lis ". Suit la phrase : " lis au nom de ton Seigneur qui créa l’homme et lui enseigna l’usage de la plume ". Ainsi le pacte entre Dieu et l’homme qu’est l’écriture se trouve conclu au moment même de la création d’Adam. L’univers tout entier peut d’ailleurs être considéré comme une écriture de Dieu. La création du monde obéit au même rythme, retrace la même arabesque de l’esprit divin que le Coran. De même, en retour, le symbolisme de l’écriture s’applique à la louange que les créatures rendent à leur Seigneur. Il est dit que si l’océan était un encrier prodigieux et tous les arbres du monde autant de plumes, cette calligraphie cosmique n’épuiserait pas l’éloge de Sa magnificence. La racine du mot " iqra ", qui est le verbe " qara’a ", lire, se retrouve dans le nom d’al qur’an. Coran signifie donc lecture. La Bible, les Ecritures, le Coran : par ces mots mêmes les trois religions se placent sous le signe du livre. Et la tradition musulmane les regroupe tous les trois sous l’expression " ahl al kitab ", les peuples du Livre. Pourtant le Christianisme est avant tout la religion de l’Incarnation. Par contre l’islam comme le judaïsme, affirme la Transcendance sans condition, d’où le prestige plus vif de l’écriture : elle tient lieu d’incarnation. C’est donc le Coran, un livre, et non pas Muhammad comme on le croit souvent, qui occupe la place du Christ dans l’Islam. Le croyant du désert frissonne de scandale métaphysique à la seule idée que l’on puisse attribuer à Dieu une forme charnelle. Seule l’écriture est suffisamment abstraite pour manifester le Verbe. La calligraphie est l’art des iconoclastes. On a dit des cathédrales qu’elles étaient des évangiles de pierre. Pour l’islam il faut renverser les termes et dire que son monument véritable, son temple, ses icônes, ses Piétas, ce sont les lettre du Livre sacré. Ecriture et dessin tout à la fois, l’arabesque est l’art musulman par excellence. Le dessin comme l’écriture se réduit à l’essentiel, à sa forme la plus dépouillée, la plus intellectuelle, un pur jeu de rythmes linéaire plus proche des mathématiques que de la plastique. " Le dessin arabesque est le plus idéal de tous " disait Baudelaire dans l’une de ses fusées. L’arabesque est un texte qui serait sa propre illustration, une image qui serait son propre commentaire. Impossible d’aller plus avant dans l’économie des moyens. " Que personne n’y touche s’il n’est purifié ". La phrase est inscrite sur la couverture de certains exemplaires du Coran. Comme pour la prière, il faut faire ablution avant d’aborder le Livre Sacré. Le recopier de sa main constitue l’un des actes les plus méritoires. Aujourd’hui encore, au temps de l’imprimerie, il est préférable de l’édifier à partir d’un manuscrit sur lequel la plume a frémi, plutôt que de le fabriquer directement avec des caractères de plomb, c’est-à-dire des objets inertes. Un homme de foi profonde ne vendrait pas un exemplaire du Coran. La parole de Dieu n’a littéralement pas de prix. Un Coran ne se vend pas, il se donne, car seule la chose donnée est inestimable. Beaucoup de musulmans portent au cou, en guise d’image sainte ou de crucifix, quelques versets cousus dans un sachet. Certains gardent toujours sur eux une édition en miniature. Le prestige du Coran s’étend à toute écriture. Un papier, n’importe lequel, pourvu qu’il soit marqué de signes alphabétiques, doit être respecté, car il peut offrir la parole divine. En fait tout livre publié en pays musulman, et même une lettre quelconque entre amis, commence par la formule : " Au nom de Dieu clément et miséricordieux ". Ils portent obligatoirement en dédicace le nom du Seigneur. En un sens chaque texte écrit se présente comme un germe de Coran. D’où le geste populaire, encore familier qui consiste à ramasser le bout de papier que traîne par terre et le mettre à l’abri, sur soi, entre les pierres d’un mur, n’importe où pourvu que l’écriture soi sauvée. Les signes de l’alphabet, comme tels, partagent ainsi la dignité du pain. Comme on n’a pas le droit de jeter un morceau de pain, de même on ne peut abandonner une page écrite. L’un et l’autre geste seraient une profanation. Le symbolisme des lettres arabes atteint son point culminant dans la théorie des noms divins.
Toute la création peut se résumer dans le seul tracé du nom d’Allah.
La première lettre, l’alif, qui sonne comme " a ", se présente comme une droite verticale. Mais cette droite est surmontée d’un petit signe, un point qui représente l’attaque gutturale, l’appel d’air avant la parole. De même le silence précède le verbe, et le secret, au-delà de toute manifestation, précède l’unité de l’être. Cependant les deux signes ne sont qu’une même réalité. Le trait vertical est interprété comme une projection du point ; le point n’est que la droite vue " par la tranche ". Les deux ensembles symbolisent que Dieu est à la fois " au-delà des étoiles " et " plus proche de nous que notre artère jugulaire ". Vient ensuite le signe " l " du nom d’Allah. Cette lettre est appelée barzakh, la lettre de la liaison, la médiatrice. Par cette lettre Dieu se manifeste dans le monde, développe la création, prend possession des choses. Le symbole est à la fois visuel, sonore et numérique. La lettre lam se tend comme un crochet. Au surplus, elle est doublée. La voix fait vibrer la lettre de la manifestation en lui donnant toute la résonance possible. Le chiffre de lam, qui est 30, signifie lui aussi l’expansion infinie. Enfin la lettre " h ", le " ha ", souffle expiré final, ramène vers l’alif sous forme d’une boucle qui revient sur elle-même. Le cercle est accompli. Les correspondances ne se limitent ni au nom d’Allah, puisque Dieu a 99 noms, le centième étant secret, ni à la série : idée, forme, son, chiffre. D’innombrables analogies viennent s’y ajouter. Par exemple, les gestes de la prière musulmane peuvent être interprétés comme une transcription, dans les mouvements du corps , des lettres qui forment le noms d’Allah. Les mystiques de l’Islam ont su tirer des lettres les variations les plus étonnantes. Mansour al Hallaj compare l’état d’union spirituelle avec Dieu à l’emplacement d’un signe qui ponctue une lettre. Ailleurs, il dit que le but de la vie est de faire passer au-dessus de la lettre " n " le point qui se trouve sous la lettre " b " . Les deux signes se composent d’un arc en cercle. La seule différence est en effet l’emplacement du point. La lettre " b " initiale du mot " bab ", la porte, est celle de la création. La lettre " n " initiale du mot " noun ", le poisson, symbolise la résurrection. Les prières pour les morts riment souvent en " n ". Notons en passant l’identité de signification du poisson dans le symbolisme des premiers temps de la chrétienté. Faire sauter le point de bas en haut de l’arc en cercle c’est passer du monde de la création à celui de la résurrection. L’opération équivaut à la renaissance spirituelle, à l’illumination.
mercredi 30 juillet 2008
LES ANGES DANS LA SPIRITUALITÉ ISLAMIQUE
LES ANGES DANS LA SPIRITUALITÉ ISLAMIQUE

par Pierre Lory
Les questions se rapportant aux anges paraissent souvent comme marginales, gratuites, voire dérisoires parmi l’ensemble des réflexions sur la religion. Parler du ‘sexe des anges’ reviendrait à s’abîmer dans des spéculations sans réel enjeu, détournant les esprits des perspectives de fond de l’exégèse, de la métaphysique ou de la morale. Nous pensons qu’il n’en est rien. L’œuvre déterminante de Henry Corbin est là pour démontrer que l’angélologie s’insère au contraire au plus profond de la question sur le monothéisme . Nous voudrions présenter ici quelques réflexions sur ses développements dans la pensée musulmane classique, et en quoi les anges, malgré leur apparente discrétion, y représentent un rouage essentiel dans l’assomption du cosmos en Dieu, terme final de toute création.
Si nous partons des textes fondateurs de la Tradition musulmane – à savoir le Coran, les enseignements attribués au prophète Muhammad, à ses Compagnons et aux premières générations de savants - nous rencontrons d’emblée dans l’univers la présence de trois communautés d’êtres conscients : Les hommes sont la catégorie qui nous semble la mieux connue - qui nous semble seulement, car à vrai dire sa nature et son rôle restent un mystère y compris pour les humains eux-mêmes. Une singulière mission semble avoir été confiée à Adam et à sa descendance. Conçu comme lieutenant (khalîfa, calife) de Dieu sur la terre , recevant l'hommage de la prosternation des anges , l’homme a également assumé la charge d'un mystérieux « dépôt » dont la teneur n'est pas précisée par le texte : « Nous avons proposé le dépôt aux cieux, à la terre et aux montagnes ; ils ont refusé de le porter et ont pris peur. L’homme s’en est chargé, car il est très injuste et très ignorant » (Coran XXXII 72). Ainsi, le caractère faible et enclin au péché qui distingue les hommes tant des anges que des animaux apparaît comme corrélat ou contrepartie de l'assomption d'une part grandiose des desseins de leur Créateur. C’est cette ignorance fondamentale, cette part d’ombre incluse dans la nature humaine qui rend l’homme capable d’accomplir sa mission dans le monde terrestre dense, lourd, ténébreux. Les djinns sont mentionnés à plusieurs reprises dans le Coran. Il s'agit d'êtres dotés d'un corps subtil, mais nettement distincts cependant des anges en ce qu'ils ont été faits de feu (Coran XV 27) et non de lumière comme ceux-ci, et qu'ils habitent sur terre et non dans les cieux. En fait, leur condition est proche de celle des humains, car ils naissent, meurent et se reproduisent comme eux. Comme eux, ils sont appelés à obéir à Dieu, sont susceptibles de lui désobéir et de mécroire, et seront rétribués à la fin des temps par le Paradis ou l'Enfer. Leur rôle dans l'économie du salut des hommes est cependant marginal. Les djinns rebelles (parfois assimilés aux démons, shayâtîn, les ‘satans’) peuvent en effet constituer une tentation pour certains hommes - sorciers ou devins notamment - par les services qu'ils peuvent leur fournir. Ils ne peuvent en tout cas guères aider les humains, ni matériellement ni spirituellement, même dans le cas de djinns vertueux et croyants. C'est plutôt l'inverse qui serait vrai, puisque tous les djinns sont appelés à recevoir et mettre en oeuvre le message divin proclamé par les prophètes monothéistes – Muhammad en particulier, explicitement mentionné dans ce rôle dans le Coran (LXXII 1-17).
La troisième catégorie des êtres conscients est celle des anges. Le rôle général des anges dans la religion musulmane par rapport au reste de la création est assez paradoxal. Le dogme affirme leur existence. En effet, le Coran fait état à de nombreuses reprises de leur présence et de leurs activités. Mais d’autre part, ce rôle semble relativement neutre, effacé. Il s’agit apparemment d’un rôle de simple exécutant. Toutefois, une analyse plus serrée permet de distinguer ce qui se cache derrière la figure multiforme des apparitions angéliques.
I. Les anges dans le Coran et la tradition
L’affirmation de l’existence et de la dignité des anges fait partie intégrante du dogme : « (…) Qui ne croit pas en Dieu, en ses anges, en ses Livres, en ses prophètes et au Jour Dernier est dans un égarement complet » (Coran IV 136). « (…) La piété, c’est de croire en Dieu, au Jour Dernier, aux anges, au Livre et au prophètes (..) » (II 177). « Quiconque est ennemi de Dieu, de ses anges, de ses prophètes, de Gabriel et de Michel … Dieu est l’ennemi des mécréants » (II 98). Aucun croyant ne peut se risquer à voir en eux de simples métaphores de l’action divine.
L’angélologie coranique semble dépendre pour une bonne part de la tradition judéo-chrétienne. Ses sources sont à la fois biblique et aggadique. On reconnaît la visite des anges à Abraham pour lui annoncer la naissance d’un fils et la destruction du peuple de Loth (XI 69 s. ; XV 51 s. ; LI 24 s.), ou encore l’Annonce faite à Marie (XIX 17-21). Des traces de l’angélologie gnostique ne sont pas à exclure. Quoiqu’il en soit, le concept d’ange était connu et courant en Arabie au 7e siècle dans la société polythéiste. Le Coran accuse précisément les polythéistes d’avoir adoré des anges en en faisant des divinités féminines (LIII 26-27). Il y aurait eu en quelque sorte un syncrétisme entre tradition biblique et polythéisme local.
La nature des anges est lumineuse, affirme une parole attribuée à Muhammad (hadîth) : « Les anges ont été créés de lumière, les djinns d’un feu ardent, et Adam de cette manière qui vous a été décrite ». Leur rôle est évoqué de façon allusive. Ils « exaltent la gloire de Dieu nuit et jour » (Coran XXI 20). Ils forment un ‘conseil’ autour de Lui , à la manière des assemblées coutumières autour des chefs dans les cités arabes (XXXVII 8 ; XXXVIII 69). En fait, leur diversité paraît grande ; il semble qu’il existe plusieurs catégories de communautés angéliques. Le Coran mentionne notamment les « Rapprochés » (IV 172). Leur apparence elle est elle aussi variable : « Louange à Dieu, créateur des cieux et de la terre, qui a établi les anges comme messagers dotés de deux, trois ou quatre ailes. Il ajoute à la création ce qu’Il veut ; Dieu est omnipotent ». Les anges occupent des fonctions très diverses. Certains écrivent pour Dieu les actions des hommes : « Veillent sur vous des gardiens * de nobles scribes * qui savent ce que vous faites » (LXXXII 10-12). Le rôle de « l’ange de la mort » est signalé incidemment (XXXII 11). Le hadîth évoque l’action de deux anges d’aspect terrifiant, Nakîr et Munkar, qui apparaissent au défunt peu après leur mort physique, les interrogent sur leur foi, et commencent à les tourmenter s’ils n’arrivent pas à répondre correctement. Plus généralement, des anges occupent les sphères célestes, soutiennent et organisent tout le cosmos. Les anges sont également les agents de Dieu au moment de la Résurrection, quand Séraphiel soufflera dans la trompe. Ce sont des anges - et non des démons – qui seront préposés au tourment des damnés en Enfer : « O vous qui croyez ! préservez-vous ainsi que vos familles d’un feu dont le combustible sera les hommes et les pierres, surveillé par des anges durs et rudes, ne désobéissant jamais à Dieu, accomplissant ce qu’il ordonne » (Coran LXVI 6 ; et LXXIV 30-31).
La mission des anges qui nous retiendra ici est bien sûr celle qui a trait à leur rapport actif avec les hommes. Les anges interviennent activement dans l’histoire. Ainsi à l’occasion de la bataille de Badr en 624, où une petite troupe de Musulmans défit une armée de polythéistes bien supérieure en nombre, le Coran affirme « Lorsque vous imploriez le secours de votre Seigneur, Il vous exauça : Je vais vous aider d’un millier d’anges déferlant les uns à la suite des autres » (VIII 9 s.). Mais leur rôle est bien sûr avant tout de guider les hommes sur la voie du salut. Les anges de la révélation apparaissent ici comme les figures les plus importantes. Le plus souvent identifié est l’ange Gabriel. A Abraham ils viennent annoncer la naissance d’un fils ainsi que la destruction du peuple de Loth, nous l’avons vu. Ils annoncent également une progéniture à Zacharie (III 39), Marie (III 42, 45 ; et XIX 17, où l’ange est désigné comme « notre Esprit ». Comme « Esprit de sainteté » (rûh al-qudus), il « assiste » Jésus (II 87, 253 ; V 110). C’est lui qui transmet la révélation divine à Muhammad, par exemple dans la référence coranique à « l’Esprit fidèle » (XXVI 193) qui lui est rapportée ; et la littérature du hadîth et de l’hagiographie du Prophète décrira avec moult détail son rôle, son apparence, son comportement. Le Coran affirme : « Celui qui est ennemi de Gabriel (qu’il sache que) c’est lui qui est descendu apporter cette révélation sur ton cœur, avec la permission de Dieu » (II 97 ; et LXVI 4). En bref, on constate donc la présence des anges à tous les degrés et à tous les moments de la création divine .
II. Les anges et le destin des hommes
Ceci avancé, en quoi leur présence transforme-t-elle la vie des hommes ? En termes crus, « à quoi servent les anges » dans la vie des musulmans ordinaires, mis à part leur rôle affirmé d’invisibles intermédiaires des volontés divines ? Car a priori, ne sont que des transmetteurs des grâces divines ; c’est Dieu qui est le seul et unique décideur et pourvoyeur de bienfaits comme d’épreuves. Leur manifestation est certes quotidienne et prend des formes extrêmement variées. Les ‘rêves sains’; par exemple sont considérés comme des messages divins envoyés au dormeur. Ces messages, affirment plusieurs traditions, sont transmis au croyant par l’ange Siddîqûn, qui représente en quelque sorte pour eux ce que Gabriel fut pour le prophète Muhammad. Cependant, les croyants ne sont pas invités à marquer une vénération séparée à leur endroit. Au contraire, on l’a vu, le Coran met en garde contre tout culte qui leur serait adressé, car il représenterait une forme de polythéisme, c’est à dire le péché le plus impardonnable que puisse commettre un être humain.
Ce serait une erreur cependant de croire que les anges jouent dans la pensée et la spiritualité islamiques un rôle purement passif, et donc négligeable. Plusieurs exemples nous sont fournis dans la littérature et la vie sociale à l’époque classique.
Prenons l’astrologie, science liée à la vie sociale social comme au domaine philosophique et initiatique. La dégradation contemporaine de cette discipline ne doit pas nous faire oublier que pour la plupart des penseurs religieux de l'Islam classique, les sphères célestes étaient peuplées par différentes classes d'anges. Si la position des astres induisait ou à tout le moins révélait des événements dans l'ordre du monde terrestre, c'était le résultat de l'influx que les anges de chaque ciel déversaient sur celui qui leur était inférieur. Certes, cette action des anges se trouve ici rigoureusement subordonnée aux décrets divins, et c'est en ce sens que l'astrologie a été rendue conforme au dogme musulman . Il n'en reste pas moins que pratiquer l'astrologie, ou en recevoir les diagnostics était bel et bien un moyen de communiquer avec les anges, de traduire pour les hommes quelques éléments de leur langage et de leurs actions. Or cette discipline s'appliquait pratiquement à tous les domaines de la vie, depuis celui de la politique et de la guerre, à ceux beaucoup plus triviaux de la vie sociale : recherche de la richesse, de l'amour, de la santé. Elle concernait même les aspirations les plus élevées des serviteurs de Dieu, puisque plusieurs figures majeures de la mystique musulmane racontent les ascension accomplies par eux dans le domaine célestes, dans la rencontre avec les anges par conséquent. Parfois, l’idée que les sphères célestes sont habitées, animées par des êtres angéliques a étayé de puissantes constructions philosophiques : celles de Fârâbî notamment, ou plus encore Avicenne . On ne peut pas non plus omettre de mentionner l’œuvre de Sohrawardî d’Alep, dont tout le système doctrinal est fondé sur une vision des processions angéliques .
Mais le domaine où le rôle des anges paraît le plus intimement lié avec le devenir humain est la science des lettres, équivalent musulman de la kabbale. Elle conçoit la création du monde à partir des vingt-huit lettres de l'alphabet arabe combinées de façon de plus en plus complexe ; la densité croissante des relations entre lettres-éléments produit à chaque niveau un monde plus dense, et ce jusqu'à aboutir à une densité maximale avec le milieu matériel terrestre. Or les premières combinaisons de lettres éléments sont précisément identifiées aux anges ; plus encore, ces lettres primordiales sont elles-mêmes des anges. C'est seulement ainsi qu'on peut comprendre ce déroutant passage des Illuminations de La Mecque ou Ibn ‘Arabî décrit les lettres de l'alphabet comme une communauté régie par des règles et une hiérarchie propres . Les conséquences d'une telle angélologie sont évidemment immenses pour toute une partie de la pensée soufie. Elles ont d'ailleurs largement débordé ce domaine précis pour envahir celui des diverses sciences occultes, toutes consacrées à la captation de ces énergies angéliques : si les anges sont eux-mêmes des paroles, la connaissance ésotérique du langage permettra d'avoir accès à la connaissance de leur être essentiel, dans l'espoir d'utiliser leurs pouvoirs de quelque manière. Pour le grand ésotériste maghrébin al-Bûnî (13e siècle) par exemple, chaque verset coranique est un ange : les versets décrivant le Paradis sont des anges bienveillants, ceux évoquant l'Enfer sont des anges de rigueur. Chaque mot renvoie à un ange qui est son sens ésotérique. Le niveau ontologique supérieur à chaque ‘parole-ange’ est lui-même l'ange de cette parole ; les lettres isolées constituent le sommet de cette hiérarchie, et la lettre alif, la première de l’alphabet, est elle-même l'ange de toutes les lettres . A un niveau plus terrestre, il arrive que des soufis à l’état de transe sacrée se mettent à parler dans des ‘langues’ inconnues ; les énonciations de ces glossolalies sont appelées ‘syriaque’ (suryâniyya), mais ne correspondent pas du tout au parler araméen désigné ordinairement par ce terme. Pour les soufis, il s’agit de la langue des anges. Non pas d’un idiome particulier qui serait utilisé par le peuple des anges, mais l’effet, la trace de leur présence – eux qui sont parole en eux-mêmes – dans l’âme des extatiques.
III Les anges et le dévoilement du mystère
Arrivé à ce point, on peut constater combien les anges constituent une catégorie d’être éminents, indispensables au fonctionnement du cosmos ainsi qu’à la vie spirituelle des hommes. Mais la question posée plus haut demeure, et l’impression qu’au fond leur fonction reste celle de sublimes instruments de l’omnipotence divine. Or les données que nous fournissent le Coran et la Tradition musulmane ne sont pas toujours en concordance avec cette conception toute en harmonie épurée.
Prenons tout d’abord le récit, fondateur entre tous, de la création d’Adam apparaissant dans le Coran, II 30-34. Au départ de ce pacte complexe qui lie ensemble le Créateur, ses anges et les humains, nous trouvons en effet cette scène archétypale et assez énigmatique. Dieu manifeste devant le conseil des anges son désir de créer l'homme (Adam) et l’établir comme son lieutenant (khalîfa, calife) sur la terre. Les anges expriment alors craintes ou réserves à l'idée qu'un être aussi pécheur et corrupteur qu’Adam y occupe une telle fonction : « Vas-Tu établir sur terre quelqu’un qui y répandra la corruption et y versera le sang ? ». Cette objection à l’ordre divin est lourde d’implications, elle suppose chez les anges une possibilité de contestation, de réaction. « Je sais ce que vous ne savez pas », rétorque le Créateur, qui façonne Adam, lui enseigne « tous les noms » puis met les anges en demeure d'égaler l'homme dans cette science. Ceux-ci avouent leur ignorance face aux desseins divins et, lorsque Dieu leur ordonne alors de se prosterner devant Adam, ils s'exécutent - à l'exception d'Iblîs/Satan, qui sera maudit. Cette séquence, très brève (cinq versets) ne manque pas d'obscurités et de non-dits, mais sa richesse symbolique ne s'est pas épuisée au cours des siècles.
Une question latérale est soulevée par les passages coraniques sur la rébellion d'Iblîs/Satan qui, au moment où Dieu demanda aux anges de se prosterner devant Adam, refusa de s'exécuter par orgueil et présomption. Dieu le maudit alors, tout en lui permettant d'agir comme tentateur des hommes jusqu'à la fin des temps. Là aussi, l'exégèse se trouve dans l'embarras. Car si Iblîs a vraiment désobéi à Dieu, cela suppose là encore que les anges ne soient pas impeccables par nature. Si l'on admet par contre qu'il n'était pas un ange, mais un djinn, comme l'affirme un autre verset , se pose la question de sa présence dans le conseil suprême ; et en quoi l’ordre de la prosternation le concernait-il ? Quoiqu’il en soit, le monde des anges a bel et bien partie liée avec l’erreur, avec le mal. On peut même dire que c’est dans ce conseil angélique que le premier péché, la première transgression a été posée – par Iblîs en l’occurrence. Préfigurant le destin des hommes, il s’est proclamé ‘grand’ lui-même, s’est séparé, individualisé par rapport à Dieu .
Passé ce premier acte de rébellion, il est admis que, dans chacune de leurs missions, les anges se comportent comme des serviteurs fidèles de Dieu, à Qui ils obéissent parfaitement sans manifester la moindre autonomie. C'est du moins l'impression générale, mais il existe dans le Coran un second passage qui jette un doute ou du moins quelque obscurité à ce sujet. Le verset 102 de la 2° sourate déclare : « (Les mécréants) ont suivi ce que les démons avaient divulgué sous le règne de Salomon. Salomon n'était pas mécréant, mais bien les démons : ils enseignaient la sorcellerie et ce qui avait été révélé aux deux anges Hârût et Mârût à Babylone. Ceux-ci n'enseignaient rien à personne sans dire "nous ne sommes qu'une tentation, ne sois pas mécréant !". (Les démons) apprirent ainsi comment séparer le mari de sa femme. Mais ils ne sauraient nuire à personne sans la permission de Dieu. Ils ont appris ce qui leur nuit, sans leur être utile (...) ». Le verset est peu clair, et a laissé les exégètes dans la perplexité : ils n'eurent guère d'autre ressource que de conjecturer une trame compatible à la fois avec la lettre coranique et avec le dogme de l’impeccatibilité des anges. Certains ont supposé que Hârût et Mârût étaient des anges déchus, désobéissants ou simplement négligents, ayant confié des secrets de magie à des êtres - démons terrestres et hommes - qui n'en étaient pas dignes ; mais cette explication implique que des anges aient bel et bien commis des péchés. D'autres ont fait valoir que la magie a été révélée délibérément par Dieu aux peuples de la terre, à qui il revient d'en faire un usage licite - comme le fit Salomon fils de David - ou d'y trouver une occasion de pécher - ainsi les démons et les sorciers impies.
Au total, nous nous trouvons ici face à une intrication d’affirmations mal articulées voire contradictoires. Comment arriver à réconcilier ces récits énigmatiques : prosternation des anges devant Adam, supériorité de la nature humaine, abaissement de certains anges …Une réponse réside, nous semble-t-il, dans la connivence profonde existant entre l’être humain et l’être angélique. Il existe pour plusieurs courants de fond de la pensée soufie de l'époque classique, une profonde complémentarité entre les natures angéliques et humaines. Encore le terme de ‘nature’, d'origine hellénique, est-il peu approprié dans cette zone-ci de la vie religieuse en Islam ; mieux vaudrait lui substituer la notion de ‘statut’. Ce qui fait en effet qu'un homme est un homme, ce n'est pas une constitution naturelle, perdurante en toute circonstance ; mais c'est un statut précis que l'intention divine lui a attribué pour un moment déterminé. Que cette intention divine se modifie, et le statut de la créature changera du même coup, comme ces clans rebelles transformés en singes, selon un passage assez laconique du Coran (II 65).
Comment comprendre ce passage graduel du statut d'homme à celui d'ange ? Ici, le recours à la science des lettres permet d'éclairer les perspectives. Chaque être humain, nous dit Ibn ‘Arabî, est la manifestation terrestre d'un ‘nom’, c'est à dire d'une combinaison complexe de lettres, d'autres noms. Ce nom propre exprime son essence, et s'adapte au conditionnement actuel de l'individu, à sa position précise dans le réseau immense des relations qui lient ensemble les entités célestes aux terrestres, et les terrestres entre elles. Mais ce réseau n'est pas figé, il est le lieu d'un nombre incessant de permutations et d'échanges dans la morphologie et la syntaxe immense qui régit l'univers. Chaque être humain est appelé à découvrir, au delà des variations des mondes inférieurs, ce véritable et grand nom qui est à la fois le germe et l'accomplissement de sa propre existence. Or ce nom intérieur, cette matrice qui engendre l'individu, c'est son ange, cet archétype céleste qui cherche, par sa manifestation dans le monde terrestre, à accomplir en acte tout ce qu'il recèle en puissance. On ne saurait mieux cerner la nature de l'ange, qui n'est pas un être existant en soi et pour soi, mais une énergie, un germe céleste tout tendu vers l'accomplissement de la mission que la Sagesse divine a placée en lui.
Cette révélation en l’homme lui-même de sa propre face cachée qui est son ange se trouve comme exemplifiée à l’extrême par la figure coranique de Jésus. On sait que Jésus est évoqué dans le Coran d’une manière étonnante et paradoxale à plus d’un égard. Le Coran insiste sur le fait qu’il n’était qu’un homme, aucunement divin, mais simple serviteur de Dieu, que lui et sa mère « consommaient des aliments » (V 75). Cependant, il mentionne très explicitement sa naissance d’une vierge. Bien plus, Jésus parla dès sa naissance pour disculper sa mère du péché dont on l’accusait. Il accomplissait des miracles étonnants – donnant la vie à un oiseau d’argile, guérissant des lépreux et des aveugles, ressuscitant des morts, autant de prodiges que les Musulmans ne revendiquent nullement pour leur propre prophète. Et finalement, Jésus ne meurt pas. On croit l’avoir crucifié et tué, mais ce n’est qu’une apparence – un sosie, propose la Tradition majoritaire. Le vrai Jésus, lui, a été enlevé au ciel sans être passé par la mort. Le hadîth précise qu’il reviendra à la fin des temps combattre les armées du mal dirigées par l’Antéchrist ; il instaurera un régime de paix générale sur la terre, puis mourra – pour connaître, ultérieurement, la Résurrection finale avec le reste de l’humanité. Plusieurs commentateurs mystiques du Coran on déchiffré ce destin tellement insolite comme celui de l’homme nouveau, celui qui naît d’esprit – d’un esprit qui est précisément son ange. Le récit de l’Annonciation précise que Marie fut fécondée par le souffle de l’Esprit - messager. Une partie de la personnalité de Jésus reflétait les qualités angéliques de ce messager, suppose l’exégèse. C’est en ce sens que le Coran qualifie Jésus de « parole de Dieu et Esprit émanant de Lui » (IV 171). Jésus manifesta donc à la fois une nature humaine – celle du fils de Marie – et une nature angélique. On peut noter qu’il est désigné comme un des « rapprochés (de Dieu) », reprenant un titre qui est aussi appliqué aux anges, nous l’avons vu plus haut (cf Coran III 45). C’est à cause de la présence en lui de ce souffle divin vivifiant qu’il peut donner la vie à des objets ou à des hommes ; mais les textes soufis précisent bien que son miracle consistait à faire passer de la mort de l’ignorance à la vie de la connaissance divine, de la gnose. L’homme vivifié par son maître intérieur, son ange personnel, ne peut mourir, il est à présent lié à jamais au monde divin éternel. Sa mort est purement apparente, elle est résorption dans une dimension céleste, inaccessible aux regards. Il est comme la préfigure de l’homme accompli, dont l’ego s’est trouvé aboli dès sa naissance, et qui a manifesté durant sa vie terrestre les qualités d’un être déjà ’éternisé’ . ; ce à quoi renvoie indirectement le rôle eschatologique que lui attribue la Tradition . Au total, le destin de Jésus interprété selon cette approche en fait la métaphore de la deuxième naissance, celle de l’éclosion de la présence angélique dans la personne du soufi. Cette union de l’homme et de l’ange est célébrée en termes imagés dans toute la poésie persane. C’est à elle que réfère sans doute une bonne part de la poésie amoureuse exprimée avec tant de sensibilité par des Sanâ’î, Rûmî ou Hâfez. On suppose qu’il s’agit de poésie mystique, ce qui semble l’évidence. Mais s’adresse-t-elle au Dieu immense, transcendant et inconnaissable – ou bien plutôt à sa Face personnelle imprimée dans chaque humain ? Nous inclinons à préférer la seconde alternative, celle de l’aspiration amoureuse pour chaque homme à rejoindre l’ange intérieur qui l’habite et le guide.
(Paru dans Anges et esprits médiateurs, Connaissance des Religions, n°71-72, janv.-juin 2004)
par Pierre Lory
Les questions se rapportant aux anges paraissent souvent comme marginales, gratuites, voire dérisoires parmi l’ensemble des réflexions sur la religion. Parler du ‘sexe des anges’ reviendrait à s’abîmer dans des spéculations sans réel enjeu, détournant les esprits des perspectives de fond de l’exégèse, de la métaphysique ou de la morale. Nous pensons qu’il n’en est rien. L’œuvre déterminante de Henry Corbin est là pour démontrer que l’angélologie s’insère au contraire au plus profond de la question sur le monothéisme . Nous voudrions présenter ici quelques réflexions sur ses développements dans la pensée musulmane classique, et en quoi les anges, malgré leur apparente discrétion, y représentent un rouage essentiel dans l’assomption du cosmos en Dieu, terme final de toute création.
Si nous partons des textes fondateurs de la Tradition musulmane – à savoir le Coran, les enseignements attribués au prophète Muhammad, à ses Compagnons et aux premières générations de savants - nous rencontrons d’emblée dans l’univers la présence de trois communautés d’êtres conscients : Les hommes sont la catégorie qui nous semble la mieux connue - qui nous semble seulement, car à vrai dire sa nature et son rôle restent un mystère y compris pour les humains eux-mêmes. Une singulière mission semble avoir été confiée à Adam et à sa descendance. Conçu comme lieutenant (khalîfa, calife) de Dieu sur la terre , recevant l'hommage de la prosternation des anges , l’homme a également assumé la charge d'un mystérieux « dépôt » dont la teneur n'est pas précisée par le texte : « Nous avons proposé le dépôt aux cieux, à la terre et aux montagnes ; ils ont refusé de le porter et ont pris peur. L’homme s’en est chargé, car il est très injuste et très ignorant » (Coran XXXII 72). Ainsi, le caractère faible et enclin au péché qui distingue les hommes tant des anges que des animaux apparaît comme corrélat ou contrepartie de l'assomption d'une part grandiose des desseins de leur Créateur. C’est cette ignorance fondamentale, cette part d’ombre incluse dans la nature humaine qui rend l’homme capable d’accomplir sa mission dans le monde terrestre dense, lourd, ténébreux. Les djinns sont mentionnés à plusieurs reprises dans le Coran. Il s'agit d'êtres dotés d'un corps subtil, mais nettement distincts cependant des anges en ce qu'ils ont été faits de feu (Coran XV 27) et non de lumière comme ceux-ci, et qu'ils habitent sur terre et non dans les cieux. En fait, leur condition est proche de celle des humains, car ils naissent, meurent et se reproduisent comme eux. Comme eux, ils sont appelés à obéir à Dieu, sont susceptibles de lui désobéir et de mécroire, et seront rétribués à la fin des temps par le Paradis ou l'Enfer. Leur rôle dans l'économie du salut des hommes est cependant marginal. Les djinns rebelles (parfois assimilés aux démons, shayâtîn, les ‘satans’) peuvent en effet constituer une tentation pour certains hommes - sorciers ou devins notamment - par les services qu'ils peuvent leur fournir. Ils ne peuvent en tout cas guères aider les humains, ni matériellement ni spirituellement, même dans le cas de djinns vertueux et croyants. C'est plutôt l'inverse qui serait vrai, puisque tous les djinns sont appelés à recevoir et mettre en oeuvre le message divin proclamé par les prophètes monothéistes – Muhammad en particulier, explicitement mentionné dans ce rôle dans le Coran (LXXII 1-17).
La troisième catégorie des êtres conscients est celle des anges. Le rôle général des anges dans la religion musulmane par rapport au reste de la création est assez paradoxal. Le dogme affirme leur existence. En effet, le Coran fait état à de nombreuses reprises de leur présence et de leurs activités. Mais d’autre part, ce rôle semble relativement neutre, effacé. Il s’agit apparemment d’un rôle de simple exécutant. Toutefois, une analyse plus serrée permet de distinguer ce qui se cache derrière la figure multiforme des apparitions angéliques.
I. Les anges dans le Coran et la tradition
L’affirmation de l’existence et de la dignité des anges fait partie intégrante du dogme : « (…) Qui ne croit pas en Dieu, en ses anges, en ses Livres, en ses prophètes et au Jour Dernier est dans un égarement complet » (Coran IV 136). « (…) La piété, c’est de croire en Dieu, au Jour Dernier, aux anges, au Livre et au prophètes (..) » (II 177). « Quiconque est ennemi de Dieu, de ses anges, de ses prophètes, de Gabriel et de Michel … Dieu est l’ennemi des mécréants » (II 98). Aucun croyant ne peut se risquer à voir en eux de simples métaphores de l’action divine.
L’angélologie coranique semble dépendre pour une bonne part de la tradition judéo-chrétienne. Ses sources sont à la fois biblique et aggadique. On reconnaît la visite des anges à Abraham pour lui annoncer la naissance d’un fils et la destruction du peuple de Loth (XI 69 s. ; XV 51 s. ; LI 24 s.), ou encore l’Annonce faite à Marie (XIX 17-21). Des traces de l’angélologie gnostique ne sont pas à exclure. Quoiqu’il en soit, le concept d’ange était connu et courant en Arabie au 7e siècle dans la société polythéiste. Le Coran accuse précisément les polythéistes d’avoir adoré des anges en en faisant des divinités féminines (LIII 26-27). Il y aurait eu en quelque sorte un syncrétisme entre tradition biblique et polythéisme local.
La nature des anges est lumineuse, affirme une parole attribuée à Muhammad (hadîth) : « Les anges ont été créés de lumière, les djinns d’un feu ardent, et Adam de cette manière qui vous a été décrite ». Leur rôle est évoqué de façon allusive. Ils « exaltent la gloire de Dieu nuit et jour » (Coran XXI 20). Ils forment un ‘conseil’ autour de Lui , à la manière des assemblées coutumières autour des chefs dans les cités arabes (XXXVII 8 ; XXXVIII 69). En fait, leur diversité paraît grande ; il semble qu’il existe plusieurs catégories de communautés angéliques. Le Coran mentionne notamment les « Rapprochés » (IV 172). Leur apparence elle est elle aussi variable : « Louange à Dieu, créateur des cieux et de la terre, qui a établi les anges comme messagers dotés de deux, trois ou quatre ailes. Il ajoute à la création ce qu’Il veut ; Dieu est omnipotent ». Les anges occupent des fonctions très diverses. Certains écrivent pour Dieu les actions des hommes : « Veillent sur vous des gardiens * de nobles scribes * qui savent ce que vous faites » (LXXXII 10-12). Le rôle de « l’ange de la mort » est signalé incidemment (XXXII 11). Le hadîth évoque l’action de deux anges d’aspect terrifiant, Nakîr et Munkar, qui apparaissent au défunt peu après leur mort physique, les interrogent sur leur foi, et commencent à les tourmenter s’ils n’arrivent pas à répondre correctement. Plus généralement, des anges occupent les sphères célestes, soutiennent et organisent tout le cosmos. Les anges sont également les agents de Dieu au moment de la Résurrection, quand Séraphiel soufflera dans la trompe. Ce sont des anges - et non des démons – qui seront préposés au tourment des damnés en Enfer : « O vous qui croyez ! préservez-vous ainsi que vos familles d’un feu dont le combustible sera les hommes et les pierres, surveillé par des anges durs et rudes, ne désobéissant jamais à Dieu, accomplissant ce qu’il ordonne » (Coran LXVI 6 ; et LXXIV 30-31).
La mission des anges qui nous retiendra ici est bien sûr celle qui a trait à leur rapport actif avec les hommes. Les anges interviennent activement dans l’histoire. Ainsi à l’occasion de la bataille de Badr en 624, où une petite troupe de Musulmans défit une armée de polythéistes bien supérieure en nombre, le Coran affirme « Lorsque vous imploriez le secours de votre Seigneur, Il vous exauça : Je vais vous aider d’un millier d’anges déferlant les uns à la suite des autres » (VIII 9 s.). Mais leur rôle est bien sûr avant tout de guider les hommes sur la voie du salut. Les anges de la révélation apparaissent ici comme les figures les plus importantes. Le plus souvent identifié est l’ange Gabriel. A Abraham ils viennent annoncer la naissance d’un fils ainsi que la destruction du peuple de Loth, nous l’avons vu. Ils annoncent également une progéniture à Zacharie (III 39), Marie (III 42, 45 ; et XIX 17, où l’ange est désigné comme « notre Esprit ». Comme « Esprit de sainteté » (rûh al-qudus), il « assiste » Jésus (II 87, 253 ; V 110). C’est lui qui transmet la révélation divine à Muhammad, par exemple dans la référence coranique à « l’Esprit fidèle » (XXVI 193) qui lui est rapportée ; et la littérature du hadîth et de l’hagiographie du Prophète décrira avec moult détail son rôle, son apparence, son comportement. Le Coran affirme : « Celui qui est ennemi de Gabriel (qu’il sache que) c’est lui qui est descendu apporter cette révélation sur ton cœur, avec la permission de Dieu » (II 97 ; et LXVI 4). En bref, on constate donc la présence des anges à tous les degrés et à tous les moments de la création divine .
II. Les anges et le destin des hommes
Ceci avancé, en quoi leur présence transforme-t-elle la vie des hommes ? En termes crus, « à quoi servent les anges » dans la vie des musulmans ordinaires, mis à part leur rôle affirmé d’invisibles intermédiaires des volontés divines ? Car a priori, ne sont que des transmetteurs des grâces divines ; c’est Dieu qui est le seul et unique décideur et pourvoyeur de bienfaits comme d’épreuves. Leur manifestation est certes quotidienne et prend des formes extrêmement variées. Les ‘rêves sains’; par exemple sont considérés comme des messages divins envoyés au dormeur. Ces messages, affirment plusieurs traditions, sont transmis au croyant par l’ange Siddîqûn, qui représente en quelque sorte pour eux ce que Gabriel fut pour le prophète Muhammad. Cependant, les croyants ne sont pas invités à marquer une vénération séparée à leur endroit. Au contraire, on l’a vu, le Coran met en garde contre tout culte qui leur serait adressé, car il représenterait une forme de polythéisme, c’est à dire le péché le plus impardonnable que puisse commettre un être humain.
Ce serait une erreur cependant de croire que les anges jouent dans la pensée et la spiritualité islamiques un rôle purement passif, et donc négligeable. Plusieurs exemples nous sont fournis dans la littérature et la vie sociale à l’époque classique.
Prenons l’astrologie, science liée à la vie sociale social comme au domaine philosophique et initiatique. La dégradation contemporaine de cette discipline ne doit pas nous faire oublier que pour la plupart des penseurs religieux de l'Islam classique, les sphères célestes étaient peuplées par différentes classes d'anges. Si la position des astres induisait ou à tout le moins révélait des événements dans l'ordre du monde terrestre, c'était le résultat de l'influx que les anges de chaque ciel déversaient sur celui qui leur était inférieur. Certes, cette action des anges se trouve ici rigoureusement subordonnée aux décrets divins, et c'est en ce sens que l'astrologie a été rendue conforme au dogme musulman . Il n'en reste pas moins que pratiquer l'astrologie, ou en recevoir les diagnostics était bel et bien un moyen de communiquer avec les anges, de traduire pour les hommes quelques éléments de leur langage et de leurs actions. Or cette discipline s'appliquait pratiquement à tous les domaines de la vie, depuis celui de la politique et de la guerre, à ceux beaucoup plus triviaux de la vie sociale : recherche de la richesse, de l'amour, de la santé. Elle concernait même les aspirations les plus élevées des serviteurs de Dieu, puisque plusieurs figures majeures de la mystique musulmane racontent les ascension accomplies par eux dans le domaine célestes, dans la rencontre avec les anges par conséquent. Parfois, l’idée que les sphères célestes sont habitées, animées par des êtres angéliques a étayé de puissantes constructions philosophiques : celles de Fârâbî notamment, ou plus encore Avicenne . On ne peut pas non plus omettre de mentionner l’œuvre de Sohrawardî d’Alep, dont tout le système doctrinal est fondé sur une vision des processions angéliques .
Mais le domaine où le rôle des anges paraît le plus intimement lié avec le devenir humain est la science des lettres, équivalent musulman de la kabbale. Elle conçoit la création du monde à partir des vingt-huit lettres de l'alphabet arabe combinées de façon de plus en plus complexe ; la densité croissante des relations entre lettres-éléments produit à chaque niveau un monde plus dense, et ce jusqu'à aboutir à une densité maximale avec le milieu matériel terrestre. Or les premières combinaisons de lettres éléments sont précisément identifiées aux anges ; plus encore, ces lettres primordiales sont elles-mêmes des anges. C'est seulement ainsi qu'on peut comprendre ce déroutant passage des Illuminations de La Mecque ou Ibn ‘Arabî décrit les lettres de l'alphabet comme une communauté régie par des règles et une hiérarchie propres . Les conséquences d'une telle angélologie sont évidemment immenses pour toute une partie de la pensée soufie. Elles ont d'ailleurs largement débordé ce domaine précis pour envahir celui des diverses sciences occultes, toutes consacrées à la captation de ces énergies angéliques : si les anges sont eux-mêmes des paroles, la connaissance ésotérique du langage permettra d'avoir accès à la connaissance de leur être essentiel, dans l'espoir d'utiliser leurs pouvoirs de quelque manière. Pour le grand ésotériste maghrébin al-Bûnî (13e siècle) par exemple, chaque verset coranique est un ange : les versets décrivant le Paradis sont des anges bienveillants, ceux évoquant l'Enfer sont des anges de rigueur. Chaque mot renvoie à un ange qui est son sens ésotérique. Le niveau ontologique supérieur à chaque ‘parole-ange’ est lui-même l'ange de cette parole ; les lettres isolées constituent le sommet de cette hiérarchie, et la lettre alif, la première de l’alphabet, est elle-même l'ange de toutes les lettres . A un niveau plus terrestre, il arrive que des soufis à l’état de transe sacrée se mettent à parler dans des ‘langues’ inconnues ; les énonciations de ces glossolalies sont appelées ‘syriaque’ (suryâniyya), mais ne correspondent pas du tout au parler araméen désigné ordinairement par ce terme. Pour les soufis, il s’agit de la langue des anges. Non pas d’un idiome particulier qui serait utilisé par le peuple des anges, mais l’effet, la trace de leur présence – eux qui sont parole en eux-mêmes – dans l’âme des extatiques.
III Les anges et le dévoilement du mystère
Arrivé à ce point, on peut constater combien les anges constituent une catégorie d’être éminents, indispensables au fonctionnement du cosmos ainsi qu’à la vie spirituelle des hommes. Mais la question posée plus haut demeure, et l’impression qu’au fond leur fonction reste celle de sublimes instruments de l’omnipotence divine. Or les données que nous fournissent le Coran et la Tradition musulmane ne sont pas toujours en concordance avec cette conception toute en harmonie épurée.
Prenons tout d’abord le récit, fondateur entre tous, de la création d’Adam apparaissant dans le Coran, II 30-34. Au départ de ce pacte complexe qui lie ensemble le Créateur, ses anges et les humains, nous trouvons en effet cette scène archétypale et assez énigmatique. Dieu manifeste devant le conseil des anges son désir de créer l'homme (Adam) et l’établir comme son lieutenant (khalîfa, calife) sur la terre. Les anges expriment alors craintes ou réserves à l'idée qu'un être aussi pécheur et corrupteur qu’Adam y occupe une telle fonction : « Vas-Tu établir sur terre quelqu’un qui y répandra la corruption et y versera le sang ? ». Cette objection à l’ordre divin est lourde d’implications, elle suppose chez les anges une possibilité de contestation, de réaction. « Je sais ce que vous ne savez pas », rétorque le Créateur, qui façonne Adam, lui enseigne « tous les noms » puis met les anges en demeure d'égaler l'homme dans cette science. Ceux-ci avouent leur ignorance face aux desseins divins et, lorsque Dieu leur ordonne alors de se prosterner devant Adam, ils s'exécutent - à l'exception d'Iblîs/Satan, qui sera maudit. Cette séquence, très brève (cinq versets) ne manque pas d'obscurités et de non-dits, mais sa richesse symbolique ne s'est pas épuisée au cours des siècles.
Une question latérale est soulevée par les passages coraniques sur la rébellion d'Iblîs/Satan qui, au moment où Dieu demanda aux anges de se prosterner devant Adam, refusa de s'exécuter par orgueil et présomption. Dieu le maudit alors, tout en lui permettant d'agir comme tentateur des hommes jusqu'à la fin des temps. Là aussi, l'exégèse se trouve dans l'embarras. Car si Iblîs a vraiment désobéi à Dieu, cela suppose là encore que les anges ne soient pas impeccables par nature. Si l'on admet par contre qu'il n'était pas un ange, mais un djinn, comme l'affirme un autre verset , se pose la question de sa présence dans le conseil suprême ; et en quoi l’ordre de la prosternation le concernait-il ? Quoiqu’il en soit, le monde des anges a bel et bien partie liée avec l’erreur, avec le mal. On peut même dire que c’est dans ce conseil angélique que le premier péché, la première transgression a été posée – par Iblîs en l’occurrence. Préfigurant le destin des hommes, il s’est proclamé ‘grand’ lui-même, s’est séparé, individualisé par rapport à Dieu .
Passé ce premier acte de rébellion, il est admis que, dans chacune de leurs missions, les anges se comportent comme des serviteurs fidèles de Dieu, à Qui ils obéissent parfaitement sans manifester la moindre autonomie. C'est du moins l'impression générale, mais il existe dans le Coran un second passage qui jette un doute ou du moins quelque obscurité à ce sujet. Le verset 102 de la 2° sourate déclare : « (Les mécréants) ont suivi ce que les démons avaient divulgué sous le règne de Salomon. Salomon n'était pas mécréant, mais bien les démons : ils enseignaient la sorcellerie et ce qui avait été révélé aux deux anges Hârût et Mârût à Babylone. Ceux-ci n'enseignaient rien à personne sans dire "nous ne sommes qu'une tentation, ne sois pas mécréant !". (Les démons) apprirent ainsi comment séparer le mari de sa femme. Mais ils ne sauraient nuire à personne sans la permission de Dieu. Ils ont appris ce qui leur nuit, sans leur être utile (...) ». Le verset est peu clair, et a laissé les exégètes dans la perplexité : ils n'eurent guère d'autre ressource que de conjecturer une trame compatible à la fois avec la lettre coranique et avec le dogme de l’impeccatibilité des anges. Certains ont supposé que Hârût et Mârût étaient des anges déchus, désobéissants ou simplement négligents, ayant confié des secrets de magie à des êtres - démons terrestres et hommes - qui n'en étaient pas dignes ; mais cette explication implique que des anges aient bel et bien commis des péchés. D'autres ont fait valoir que la magie a été révélée délibérément par Dieu aux peuples de la terre, à qui il revient d'en faire un usage licite - comme le fit Salomon fils de David - ou d'y trouver une occasion de pécher - ainsi les démons et les sorciers impies.
Au total, nous nous trouvons ici face à une intrication d’affirmations mal articulées voire contradictoires. Comment arriver à réconcilier ces récits énigmatiques : prosternation des anges devant Adam, supériorité de la nature humaine, abaissement de certains anges …Une réponse réside, nous semble-t-il, dans la connivence profonde existant entre l’être humain et l’être angélique. Il existe pour plusieurs courants de fond de la pensée soufie de l'époque classique, une profonde complémentarité entre les natures angéliques et humaines. Encore le terme de ‘nature’, d'origine hellénique, est-il peu approprié dans cette zone-ci de la vie religieuse en Islam ; mieux vaudrait lui substituer la notion de ‘statut’. Ce qui fait en effet qu'un homme est un homme, ce n'est pas une constitution naturelle, perdurante en toute circonstance ; mais c'est un statut précis que l'intention divine lui a attribué pour un moment déterminé. Que cette intention divine se modifie, et le statut de la créature changera du même coup, comme ces clans rebelles transformés en singes, selon un passage assez laconique du Coran (II 65).
Comment comprendre ce passage graduel du statut d'homme à celui d'ange ? Ici, le recours à la science des lettres permet d'éclairer les perspectives. Chaque être humain, nous dit Ibn ‘Arabî, est la manifestation terrestre d'un ‘nom’, c'est à dire d'une combinaison complexe de lettres, d'autres noms. Ce nom propre exprime son essence, et s'adapte au conditionnement actuel de l'individu, à sa position précise dans le réseau immense des relations qui lient ensemble les entités célestes aux terrestres, et les terrestres entre elles. Mais ce réseau n'est pas figé, il est le lieu d'un nombre incessant de permutations et d'échanges dans la morphologie et la syntaxe immense qui régit l'univers. Chaque être humain est appelé à découvrir, au delà des variations des mondes inférieurs, ce véritable et grand nom qui est à la fois le germe et l'accomplissement de sa propre existence. Or ce nom intérieur, cette matrice qui engendre l'individu, c'est son ange, cet archétype céleste qui cherche, par sa manifestation dans le monde terrestre, à accomplir en acte tout ce qu'il recèle en puissance. On ne saurait mieux cerner la nature de l'ange, qui n'est pas un être existant en soi et pour soi, mais une énergie, un germe céleste tout tendu vers l'accomplissement de la mission que la Sagesse divine a placée en lui.
Cette révélation en l’homme lui-même de sa propre face cachée qui est son ange se trouve comme exemplifiée à l’extrême par la figure coranique de Jésus. On sait que Jésus est évoqué dans le Coran d’une manière étonnante et paradoxale à plus d’un égard. Le Coran insiste sur le fait qu’il n’était qu’un homme, aucunement divin, mais simple serviteur de Dieu, que lui et sa mère « consommaient des aliments » (V 75). Cependant, il mentionne très explicitement sa naissance d’une vierge. Bien plus, Jésus parla dès sa naissance pour disculper sa mère du péché dont on l’accusait. Il accomplissait des miracles étonnants – donnant la vie à un oiseau d’argile, guérissant des lépreux et des aveugles, ressuscitant des morts, autant de prodiges que les Musulmans ne revendiquent nullement pour leur propre prophète. Et finalement, Jésus ne meurt pas. On croit l’avoir crucifié et tué, mais ce n’est qu’une apparence – un sosie, propose la Tradition majoritaire. Le vrai Jésus, lui, a été enlevé au ciel sans être passé par la mort. Le hadîth précise qu’il reviendra à la fin des temps combattre les armées du mal dirigées par l’Antéchrist ; il instaurera un régime de paix générale sur la terre, puis mourra – pour connaître, ultérieurement, la Résurrection finale avec le reste de l’humanité. Plusieurs commentateurs mystiques du Coran on déchiffré ce destin tellement insolite comme celui de l’homme nouveau, celui qui naît d’esprit – d’un esprit qui est précisément son ange. Le récit de l’Annonciation précise que Marie fut fécondée par le souffle de l’Esprit - messager. Une partie de la personnalité de Jésus reflétait les qualités angéliques de ce messager, suppose l’exégèse. C’est en ce sens que le Coran qualifie Jésus de « parole de Dieu et Esprit émanant de Lui » (IV 171). Jésus manifesta donc à la fois une nature humaine – celle du fils de Marie – et une nature angélique. On peut noter qu’il est désigné comme un des « rapprochés (de Dieu) », reprenant un titre qui est aussi appliqué aux anges, nous l’avons vu plus haut (cf Coran III 45). C’est à cause de la présence en lui de ce souffle divin vivifiant qu’il peut donner la vie à des objets ou à des hommes ; mais les textes soufis précisent bien que son miracle consistait à faire passer de la mort de l’ignorance à la vie de la connaissance divine, de la gnose. L’homme vivifié par son maître intérieur, son ange personnel, ne peut mourir, il est à présent lié à jamais au monde divin éternel. Sa mort est purement apparente, elle est résorption dans une dimension céleste, inaccessible aux regards. Il est comme la préfigure de l’homme accompli, dont l’ego s’est trouvé aboli dès sa naissance, et qui a manifesté durant sa vie terrestre les qualités d’un être déjà ’éternisé’ . ; ce à quoi renvoie indirectement le rôle eschatologique que lui attribue la Tradition . Au total, le destin de Jésus interprété selon cette approche en fait la métaphore de la deuxième naissance, celle de l’éclosion de la présence angélique dans la personne du soufi. Cette union de l’homme et de l’ange est célébrée en termes imagés dans toute la poésie persane. C’est à elle que réfère sans doute une bonne part de la poésie amoureuse exprimée avec tant de sensibilité par des Sanâ’î, Rûmî ou Hâfez. On suppose qu’il s’agit de poésie mystique, ce qui semble l’évidence. Mais s’adresse-t-elle au Dieu immense, transcendant et inconnaissable – ou bien plutôt à sa Face personnelle imprimée dans chaque humain ? Nous inclinons à préférer la seconde alternative, celle de l’aspiration amoureuse pour chaque homme à rejoindre l’ange intérieur qui l’habite et le guide.
(Paru dans Anges et esprits médiateurs, Connaissance des Religions, n°71-72, janv.-juin 2004)
jeudi 21 février 2008
Débat autour d'une nouvelle traduction du Coran en anglais
Débat autour d'une nouvelle traduction du Coran en anglais

Ce mois sort des presses une nouvelle traduction anglaise du Coran. Il en existe déjà une bonne vingtaine, mais celle-ci a suscité des controverses avant même sa publication. D’une part, la traductrice est une Américaine convertie à l'Islam soufie . D’autre part, la traduction remet en cause l’interprétation classique de certains versets.
“La première traduction du Coran par une Américaine.” Cela suffit déjà à susciter la curiosité pour ce volume, publié sous le titre The Sublime Quran. En septembre 2008 sera publiée une édition bilingue arabe-anglais. (Rappelons que, dans la tradition musulmane, le Coran est considéré comme intraduisible: il est admis d'essayer d'en rendre le contenu en d'autres langues, afin d'aider des croyants qui ne comprennent pas l'arabe, mais une il s'agit au sens strict d'une interprétation du texte saint plus que d'une traduction.)
Laleh Bhaktiar est née aux Etats-Unis, fille d’un médecin iranien et d’une infirmière américaine. De mère presbytérienne, elle devint catholique à l’âge de 8 ans. Elle épousa un architecte iranien, avec lequel elle émigra en Iran. Elle suivit les cours de Seyyed Hossein Nasr, célèbre spécialiste d’études islamiques, qui vit aujourd’hui aux Etats-Unis et exerça sur elle une influence décisive dans son cheminement en l’introduisant au soufisme. Elle se convertit à l’islam en 1964, à l’âge de 24 ans. Divorcée et désargentée, elle demeura plusieurs années en Iran après la Révolution islamique, travaillant notamment dans le domaine de la traduction, avant de retourner finalement aux Etats-Unis en 1988 et d'y reprendre des études. Auteur de plusieurs livres, dont Sufi Women of America: Angels in the Making (Chicago, Kazi Publications, 1996), elle voit son rôle comme celui d’un pont entre culture américaine et monde musulman. Elle n’a pas une formation d’islamologue, mais de psychologue. Elle est à l’origine d’un Institut de psychologie traditionelle. Elle vit à Chicago.
Cela fait sept ans, explique Laleh Bhaktiar, qu'elle travaille à sa traduction. Elle déclare être relativement familière avec l'arabe classique, mais ne parle pas couramment l'arabe moderne, ce qui fait froncer les sourcils de plusieurs spécialistes. Elle explique avoir effectué sa traduction en se plongeant constamment dans des dictionnaires pour découvrir les meilleures solutions.
Elle affirme s’être efforcée de trouver un équivalent anglais pour chaque forme grammaticale arabe, afin de garantir la cohérence de la traduction. Sa traduction est présentée ligne par ligne plutôt que verset par verset, ce qui lui semble mieux correspondre à la structure d’un texte récité.
Dans l’idée de rendre le texte plus accessible à des lecteurs occidentaux, elle a pris le parti de traduire Moïse et Jésus sous les noms connus, au lieu de conserver Moussa et Issa. Elle évite également des termes polémiques, comme celui d’“infidèle”.
C’est particulièrement la question de la traduction du verset 4:34 qui a suscité l’attention des médias. Il fait allusion à la punition qu'auraient le droit d'exercer des époux sur leurs femmes désobéissantes et est généralement traduit ainsi:
"Les hommes ont autorité sur les femmes en vertu de la préférence que Dieu leur a accordées sur elles, et à cause des dépenses qu'ils font pour assurer leur entretien. Les femmes vertueuses sont pieuses: elles préservent dans le secret ce que Dieu préserve. Admonestez celles dont vous craignez l'infidélité; reléguez-les dans des chambres à part et frappez-les. Mais ne leur cherchez plus querelle si elles vous obéissent." (trad. Denise Masson, revue par Sobhi el-Saleh)
Ce verset, en particulier le passage que nous avons mis en évidence, qui semble justifier la violence physique envers les femmes, est souvent considéré souvent comme embarrassant dans le contexte contemporain. Il est généralement expliqué comme un reflet des conditions sociales de l’époque de révélation du texte, ou est considéré comme non applicable aujourd'hui. D’autres auteurs soulignent que la lapidation pour différentes fautes est prévue par la Bible, et que l’on n’en tire pas pour autant des conséquences sur l’application de cette pratique dans le judaïsme ou le christianisme contemporain.
Pour Laleh Bhaktiar, soutenir que le Coran donne le droit à l’homme de battre sa femme dans certaines circonstances équivaut rien moins qu’à dénigrer l’islam (The Times, 31 mars 2007). Elle avoue avoir buté sur ce verset durant des semaines, et avoir presque renoncé à poursuivre son entreprise de traduction à cause de ce passage.
Mais son approche de la traduction du Coran se veut fondée sur l’usage de la raison. Puisque ce passage qui autoriserait les hommes à battre leurs femmes dans certaines circonstances lui paraît contredire tout ce que l'on connait du comportement du Prophète (qui n'aurait jamais frappé une femme), c'est donc que l'interprétation en est erronée, estime-t-elle. Après de longues réflexions, Bhaktiar découvrit dans un dictionnaire que le mot arabe utilisé dans ce passage pouvait également signifier non pas "frapper", mais "s'éloigner". Le Coran donnerait donc simplement l’ordre de “s’éloigner” de sa femme dans des situations conflictuelles, ce qui pourrait en effet être cohérent avec l'idée de laisser la femme dans une chambre à part. Bhaktiar conclut que le terme a tout simplement été interprété de travers depuis des siècles. Elle estime en outre que, à l'heure où l'on s'efforce de venir en aide aux femmes battues, une telle révision vient à point.
Cependant, d’autres traducteurs du Coran se montrent sceptiques face à une telle traduction, même si plusieurs soulignent que le terme utilisé connote une punition légère, pas plus d’un seul coup, ou lui assignent un rôle symbolique, comme Muhammad Asad dans son commentaire.
Dans l'immédiat, cela a suscité pour la traduction de Bhaktiar un intérêt qui a dépassé les frontières américaines et lui a valu une publicité avant même sa publication chez Kazi Publications, un éditeur musulman de Chicago. Bhaktiar ne se définit pas elle-même comme féministe, mais sa traduction témoigne en même temps de l'affirmation croissante de femmes musulmanes, notamment intellectuelles, dans les débats sur leur religion, et pas seulement aux Etats-Unis.
Pour plus d'informations sur la traductrice :
http://www.sublimequran.org/
http://www.sufienneagram.com/
Source : religioscope

Ce mois sort des presses une nouvelle traduction anglaise du Coran. Il en existe déjà une bonne vingtaine, mais celle-ci a suscité des controverses avant même sa publication. D’une part, la traductrice est une Américaine convertie à l'Islam soufie . D’autre part, la traduction remet en cause l’interprétation classique de certains versets.
“La première traduction du Coran par une Américaine.” Cela suffit déjà à susciter la curiosité pour ce volume, publié sous le titre The Sublime Quran. En septembre 2008 sera publiée une édition bilingue arabe-anglais. (Rappelons que, dans la tradition musulmane, le Coran est considéré comme intraduisible: il est admis d'essayer d'en rendre le contenu en d'autres langues, afin d'aider des croyants qui ne comprennent pas l'arabe, mais une il s'agit au sens strict d'une interprétation du texte saint plus que d'une traduction.)
Laleh Bhaktiar est née aux Etats-Unis, fille d’un médecin iranien et d’une infirmière américaine. De mère presbytérienne, elle devint catholique à l’âge de 8 ans. Elle épousa un architecte iranien, avec lequel elle émigra en Iran. Elle suivit les cours de Seyyed Hossein Nasr, célèbre spécialiste d’études islamiques, qui vit aujourd’hui aux Etats-Unis et exerça sur elle une influence décisive dans son cheminement en l’introduisant au soufisme. Elle se convertit à l’islam en 1964, à l’âge de 24 ans. Divorcée et désargentée, elle demeura plusieurs années en Iran après la Révolution islamique, travaillant notamment dans le domaine de la traduction, avant de retourner finalement aux Etats-Unis en 1988 et d'y reprendre des études. Auteur de plusieurs livres, dont Sufi Women of America: Angels in the Making (Chicago, Kazi Publications, 1996), elle voit son rôle comme celui d’un pont entre culture américaine et monde musulman. Elle n’a pas une formation d’islamologue, mais de psychologue. Elle est à l’origine d’un Institut de psychologie traditionelle. Elle vit à Chicago.
Cela fait sept ans, explique Laleh Bhaktiar, qu'elle travaille à sa traduction. Elle déclare être relativement familière avec l'arabe classique, mais ne parle pas couramment l'arabe moderne, ce qui fait froncer les sourcils de plusieurs spécialistes. Elle explique avoir effectué sa traduction en se plongeant constamment dans des dictionnaires pour découvrir les meilleures solutions.
Elle affirme s’être efforcée de trouver un équivalent anglais pour chaque forme grammaticale arabe, afin de garantir la cohérence de la traduction. Sa traduction est présentée ligne par ligne plutôt que verset par verset, ce qui lui semble mieux correspondre à la structure d’un texte récité.
Dans l’idée de rendre le texte plus accessible à des lecteurs occidentaux, elle a pris le parti de traduire Moïse et Jésus sous les noms connus, au lieu de conserver Moussa et Issa. Elle évite également des termes polémiques, comme celui d’“infidèle”.
C’est particulièrement la question de la traduction du verset 4:34 qui a suscité l’attention des médias. Il fait allusion à la punition qu'auraient le droit d'exercer des époux sur leurs femmes désobéissantes et est généralement traduit ainsi:
"Les hommes ont autorité sur les femmes en vertu de la préférence que Dieu leur a accordées sur elles, et à cause des dépenses qu'ils font pour assurer leur entretien. Les femmes vertueuses sont pieuses: elles préservent dans le secret ce que Dieu préserve. Admonestez celles dont vous craignez l'infidélité; reléguez-les dans des chambres à part et frappez-les. Mais ne leur cherchez plus querelle si elles vous obéissent." (trad. Denise Masson, revue par Sobhi el-Saleh)
Ce verset, en particulier le passage que nous avons mis en évidence, qui semble justifier la violence physique envers les femmes, est souvent considéré souvent comme embarrassant dans le contexte contemporain. Il est généralement expliqué comme un reflet des conditions sociales de l’époque de révélation du texte, ou est considéré comme non applicable aujourd'hui. D’autres auteurs soulignent que la lapidation pour différentes fautes est prévue par la Bible, et que l’on n’en tire pas pour autant des conséquences sur l’application de cette pratique dans le judaïsme ou le christianisme contemporain.
Pour Laleh Bhaktiar, soutenir que le Coran donne le droit à l’homme de battre sa femme dans certaines circonstances équivaut rien moins qu’à dénigrer l’islam (The Times, 31 mars 2007). Elle avoue avoir buté sur ce verset durant des semaines, et avoir presque renoncé à poursuivre son entreprise de traduction à cause de ce passage.
Mais son approche de la traduction du Coran se veut fondée sur l’usage de la raison. Puisque ce passage qui autoriserait les hommes à battre leurs femmes dans certaines circonstances lui paraît contredire tout ce que l'on connait du comportement du Prophète (qui n'aurait jamais frappé une femme), c'est donc que l'interprétation en est erronée, estime-t-elle. Après de longues réflexions, Bhaktiar découvrit dans un dictionnaire que le mot arabe utilisé dans ce passage pouvait également signifier non pas "frapper", mais "s'éloigner". Le Coran donnerait donc simplement l’ordre de “s’éloigner” de sa femme dans des situations conflictuelles, ce qui pourrait en effet être cohérent avec l'idée de laisser la femme dans une chambre à part. Bhaktiar conclut que le terme a tout simplement été interprété de travers depuis des siècles. Elle estime en outre que, à l'heure où l'on s'efforce de venir en aide aux femmes battues, une telle révision vient à point.
Cependant, d’autres traducteurs du Coran se montrent sceptiques face à une telle traduction, même si plusieurs soulignent que le terme utilisé connote une punition légère, pas plus d’un seul coup, ou lui assignent un rôle symbolique, comme Muhammad Asad dans son commentaire.
Dans l'immédiat, cela a suscité pour la traduction de Bhaktiar un intérêt qui a dépassé les frontières américaines et lui a valu une publicité avant même sa publication chez Kazi Publications, un éditeur musulman de Chicago. Bhaktiar ne se définit pas elle-même comme féministe, mais sa traduction témoigne en même temps de l'affirmation croissante de femmes musulmanes, notamment intellectuelles, dans les débats sur leur religion, et pas seulement aux Etats-Unis.
Pour plus d'informations sur la traductrice :
http://www.sublimequran.org/
http://www.sufienneagram.com/
Source : religioscope
lundi 26 novembre 2007
MARIE (Que Dieu la salue)
.jpg)
Marie, Maryam en langue arabe, -seul prénom féminin explicitement désigné dans le Coran- est choisie entre toutes les femmes de l'univers (III,42-44). Selon la Tradition, Muhammad (saws) a dit : « La Dame (syyida) des femmes des mondes, c'est Maryam..» (1)
Le symbole de la virginité de Marie est renforcé en ce qu'elle donne la généalogie à Jésus, selon l'expression récurrente de « fils de Marie », alors que selon la coutume sémitique, un fils se réfère toujours à son père. L'immaculée conception fut donc proclamée un millénaire avant que le dogme ne soit proclamé dans l'Eglise (en 1854).
La XIXe sourate s'intitule « Maryam »
« Mentionne Marie, dans le Livre. Elle quitta sa famille et se retira en un lieu vers l'Orient.
Elle plaça un voile entre elle et les siens. Nous lui avons envoyé notre Esprit : il se présentât devant elle sous la forme d'un homme parfait.
Elle dit : « Je cherche une protection contre toi, auprès du Miséricordieux ; si, toute fois, tu crains Dieu ! »
Il dit : « je ne suis que l'envoyé de ton Seigneur pour te donner un garçon pur »
Elle dit : « C'est ainsi : Ton Seigneur a dit : Cela m'est facile. Nous ferons de lui un signe pour les hommes ; une miséricorde venue de nous. Le décret est irrévocable » (XIX, 16-21)
« Elle devint enceinte de l'enfant puis elle se retira avec lui dans un lieu éloigné. Les douleurs la surprirent auprès du tronc du palmier. Elle dit : « Malheur à moi ! Que ne suis-je déjà morte, totalement oubliée ! »
« L'enfant qui se trouvait à ses pieds l'appela : « Ne t'attriste pas ! Ton Seigneur a fait jaillir un ruisseau à tes pieds. Secoue vers toi le tronc du palmier ; il fera tomber sur toi des dattes fraîches et mûres. Mange, bois et cesse de pleurer. Lorsque tu verras quelque mortel, dis : « j'ai voué un jeûne au Miséricordieux ; je ne parlerai à personne aujourd'hui »
Elle se rendit auprès des siens en portant l'enfant. Ils dirent : « O Marie ! Tu as fait quelque chose de monstrueux ! O sœur d'Aaron ! (3) Ton père n'était pas un homme mauvais ta mère n'était pas une prostituée »
L'éloignement de Marie est l'exode nécessaire impulsé par Dieu à ses élus en tant que modèles de servitude parfaite. Il en a été ainsi pour Agar, servante de Sarah, épouse d'Abraham et mère du peuple arabe qui sera finalement secourue par l'Ange. C'est le cas aussi du Prophète (saws) qui pendant sa retraite sera visité par l'Ange. C'est dans ce dénuement qu'à l'Orient, symbole de Lumière, a lieu l'apparition de l'ange Gabriel appelé à transmette la parole et l'esprit divins. C'est Rûhunâ, l'Esprit de Dieu. Et c'est lui qui est insufflé à la Vierge Marie par l'ange manifesté sous la forme d'un homme parfait comme seul un réceptacle immaculé et cristallin est digne de le recevoir. Marie la pure craint Dieu, elle prononce « a'udhu birRahmâni » (je me réfugie auprès du Miséricordieux) : elle prend protection contre le danger d'une intention qui serait entachée : moyen purificateur nécessaire avant de pouvoir exprimer la parole divine (C'est dans cet esprit et non par hasard que tout musulman est tenu de prononcer la parole de protection avant toute lecture du Livre Saint.)
Mais on n'enfante pas sans douleurs : recevoir la grâce ne se fait pas sans mourir à une vie nouvelle. Telle l'eau du ruisseau qui jaillit du lieu le plus bas, à ses pieds, la vraie connaissance ne s'obtient qu'avec humilité : elle en reçoit les fruits dans l'injonction de manger et de boire. Par son jeûne, elle se rend totalement réceptive. La Présence du Verbe divin impose le silence « je ne parlerai aujourd'hui à aucun être humain ». Quand son peuple lui reproche sa maternité, elle désigne l'enfant sans mot dire. Lui seul, en tant que Verbe, a le pouvoir de témoigner.
Marie, femme parfaite, idéal féminin de perfection, aspect féminin de la Présence divine est la Mère, matrice de la Sagesse. Elle symbolise l'âme du contemplatif qui réalise la naissance universelle du Verbe en son cœur. Pour en être le réceptacle, il faut être vierge et pure ou encore pauvre et vide.
L'âme purifiée est comparée par Rûmi -et par d'autres- à la Vierge Marie -Que Dieu la salue-
« Lorsque la parole de Dieu pénètre dans le cœur de quelqu'un et que l'inspiration divine emplit son cœur et son âme, sa nature est telle qu'alors est produit en lui un enfant spirituel ayant le souffle de Jésus qui ressuscite les morts. L'appel de Dieu, qu'il soit voilé ou non, octroie ce qu'il a octroyé à Maryam » . Le cœur pur reflète la beauté et la perfection divine.
Le « miracle mémorable » de Jésus et de sa mère est une extériorisation de certains aspects intérieurs de la Tradition Abrahamique, preuve du « Trésor ». Cet aspect prophétique axé sur l'esprit de sainteté, a un lien direct avec le retour de Jésus ; il est une préfiguration du « retournement » qui marquera le triomphe de la Lumière sur les Ténèbres. « … Dieu parachèvera Sa Lumière quelque soit le dépit des dénégateurs » (Coran).
L'Islam, esprit de Vérité, est l'Arche qui en conserve la quintessence.
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(1) la suite de la phrase est : « … puis Fâtima (une des filles du Prophète), Khadîja (femme du Prophète), Asiya (femme de Pharaon)
(2) On trouve ici la marque de la liberté divine qui fond la personne de la vierge Marie avec maryam, sœur d'Aaron : point de vue synthétique ne retenant que l'hérédité spirituelle puisque qu'elle que soient les réceptacles, la Lumière est unique. C'est d'ailleurs l'habitude qu'avaient les juifs de se donner les noms des prophètes et des hommes pieux. Sœur d'Aaron n'est pas sœur de père et de mère. Il faut bien là répondre aux critiques formulées contre l'Islam : le Coran mentirait en affirmant que Aaron serait le frère de Marie, que Marie serait donc la sœur de Moïse dont le père s'appelait Imran. Le Prophète savait pertinemment que des siècles les séparaient ! Al-Mughîra ibn Shu'ba raconte : “Le Prophète (sur lui la paix) m'envoya à Nadjran [Yémen]. Là-bas on me dit : “Vous récitez ce passage : “O Sœur de Aaron” [Coran 19/28] ; pourtant, entre l'époque de Moïse et celle de Jésus il y a eu le temps que chacun connaît !” Je n'ai pas su quoi leur répondre. Lorsque je rentrai (à Médine), je questionnai le Prophète à ce sujet. Il me dit : “Tu les aurais informés qu'ils se donnaient comme noms ceux des prophètes et des pieux ayant vécu avant eux.”" (rapporté par Muslim, n° 2135, At-Tirmidhî, n° 3155, Ahmad, n° 17491).
Ce nom « Aaron », en hébreu, désigne un coffre, c'est à dire l'arche. Aaron est donc une personnification de l'Arche d'alliance ; la filiation de Marie à la famille d'Aaron les relie à la même lignée spirituelle.
Source : http://aminour.unblog.fr/tag/a-propos-les-envoyes/aissa-jesus-et-maryam-marie/
Jésus (Que Dieu le salue)
Dans le Coran, on peut lire :« Nous avons fait de Jésus et de sa mère un symbole » (XXIII,50)
« Souviens-toi de celle restée vierge en sorte que nous soufflâmes en elle de Notre Esprit que nous fîmes d'elle et de son fils un miracle mémorable pour le monde . » (XXI,91)
JESUS (Que Dieu le salue)
Sa conception et son statut
« ..Nous ferons de lui un Signe pour les hommes ; une miséricorde venue de nous. Le décret est irrévocable.. »
Selon un décret irrévocable, Jean -qui annonçât Jésus- est né de parents stériles, de même la conception de Jésus par une vierge est l'expression de la Toute Puissance et de la Miséricorde divines qui s'exercent en des temps et selon des modalités connus de lui Seul. La création des univers n'est-elle pas tirée du néant ? Adam n'avait ni père, ni mère. Les abeilles naissent par parthénogenèse ; aujourd'hui, on peut naître « in vitro » ; A la Toute Puissance, selon Sa Volonté suprême, rien n'est impossible, et le lien entre la Parole créatrice : « sois » ( « kun ! ») et toute naissance est évidente, comme l'atteste ce verset : «…. Il dit : « Dieu créé ce Qu'Il veut, lorsqu'Il a décrété une chose, Il lui dit : « sois ! » et elle est ». (III,47)
Muhammad (saws) avait, d'après les anales de Tabari, adressé cette lettre au Négus chrétien d'Abyssinie : « Je confesse que Jésus, fils de Marie est l'Esprit d'Allah et Son Verbe qu'il jeta en Marie, la Vierge, la Sainte, la Pure. Elle connût alors Jésus qu'Allah créa de Son Esprit et y insuffla la vie comme Il créa Adam de Ses Mains et y insuffla la vie. Oui, il en est de Jésus comme d'Adam auprès de Dieu : Dieu l'a créé de terre, puis Il lui a dit : « sois » et il est » confirmant la Parole Coranique (III, 47 et III,59) et éclairant l'autre Parole coranique traitant de la prosternation des anges devant l'Homme dans son aspect de perfection.
Dans le coran, Jésus (‛Isâ) est l'Envoyé de Dieu (Rasûl Allah) (IV,157 ; LXI,6), Esprit émanant de Lui (Rûh Allah) - (IV,171), Parole de Vérité (XIX), Son Verbe projeté en Marie, Son Serviteur et adorateur (Abd'Allah) - IV,172 et XIX,30) et enfin le Messie (Al Massih) ; Son pouvoir miraculeux est exceptionnel : de son souffle une forme d'argile devient oiseau véritable ; il guérit l'aveugle et le lépreux ; il ressuscite les morts (III,48-52) ; il parle au berceau. La Ve sourate est intitulée « la table servie » en référence à la Cène.
La Voie
« Je suis, en vérité, le serviteur de Dieu. Il m'a donné le Livre ; il a fait de moi un Prophète ; Il m'a béni, où que je sois. Il m'a recommandé la prière et l'aumône -tant que je vivrai- et la bonté envers ma mère. Il ne m'a fait ni violent, ni malheureux. Que la Paix soit sur moi, le jour où je naquis ; le jour où je mourrai ; le jour où je serai ressuscité. » (XIX,30-32)
L'action rituelle sacrée de la prière et de l'aumône sous tend la pureté de cœur en une parfaite adoration : c'est la première étape du chemin spirituel dans la condition de parfaite servitude à l'égard de Dieu. Cette pureté confère la Paix (as-Salâm).
L'heure dernière
La première venue de Jésus en tant que « Rasûl Allah » (Envoyé de Dieu), est porteur d'une nouvelle forme traditionnelle préfigurant l'Heure ; sa seconde venue en tant que « Al Massih » (Le Messie) doit accomplir l'Heure.
« …. Jésus est, en vérité, l'annonce de l'Heure…..» (XLIII,57)
Il est dit que Jésus mettra en déroute l'Antéchrist, ad-dajjâl, cet imposteur borgne qui dans la méconnaissance de la réalité spirituelle de l'homme portera à son paroxysme la tromperie du monde et qui apportera ainsi une vision du paradis qui sera en réalité l'enfer et une vision de l'enfer qui sera en réalité le paradis, et dont le terme sera marqué par de grands événements chaotiques et une crise spirituelle profonde.
« L'heure dernière ne viendra pas tant que Jésus, fils de Marie, ne descendra pas parmi vous » a dit le Prophète (saws).
Mais le Christ de la Parousie n'est pas encore venu ; c'est pourquoi Jésus en Islam, appartient à Dieu. Le principe-christ, c'est l'Esprit de Dieu, toujours vivant mais occulté, dont la parole coranique en contient, en conserve et en transmet providentiellement la présence.
Jésus dit : « Craignez Dieu et obéissez-moi ! Dieu est, en vérité, mon Seigneur et votre Seigneur : servez-le : c'est là le chemin droit » (III, 50-51)
Jésus musulman
Il est important de souligner et de comprendre que Jésus fait partie intégrante de la révélation islamique : il n'est pas la propriété exclusive des chrétiens. L'Islam, au titre de dernière révélation, étant une récapitulation de ce qui a précédé et un rappel de l'Heure (que Jésus avait déjà annoncée), le Jésus de l'Islam n'est pas issu du christianisme mais, au contraire, c'est précisément ce dernier qui est issu du Christ, de même que le Christ appartient à Dieu. Les saints musulmans pouvant hériter des messagers antérieurs par l'intermédiaire de la fonction totalisante du Prophète Muhammad (1) qui est l'Océan de Miséricorde où chacun peut s'abreuver, nombreux saints musulmans ont une affinité spirituelle christique. Si l'on prend l'exemple du Cheikh Ahmad al'Alawi , sa ressemblance même physique avec les représentations du Christ est frappante. (2) Cette expression de la proximité d'une station spirituelle d'une présence divine dans le Christ, (Maqâm ‘Isa) fait partie intégrante de La Voie Muhammédienne. Et si le Jésus musulman semble différent du Jésus dit « chrétien », c'est qu'en Islam, il n'est pas situé dans son historicité mais restitué en Dieu dans son Unicité.
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(1) Lors des funérailles de rûmi, musulmans, chrétiens et juifs se pressaient autour de son cercueil en chantant leur propre modes de glorification. Quand le Sultan demandât aux juifs et aux chrétiens pourquoi ils honoraient ainsi un musulman, ils répondirent « En le voyant, nous avons compris la vraie nature de Jésus, de Moïse et de tous les prophètes. »
(2) Lire « un saint musulman du XXe siècle » Martin Lings et voir sa photo sur www.tasawuf.ws/fr
Source : http://aminour.unblog.fr/tag/a-propos-les-envoyes/aissa-jesus-et-maryam-marie/
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