Affichage des articles dont le libellé est Soufisme. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Soufisme. Afficher tous les articles

mardi 4 juin 2013

En Syrie : la guerre du wahhabisme contre le soufisme



(Je trouve l'article très interessant même si l'on n'est pas obligé de souscrire à ce point de vue; on peut se demander également à qui profite en fin de compte la situation actuelle en Syrie; qu'Allah vienne en secour à toutes les personnes innocentes et justes.)

Par : Alaa Halabi, publié le 5/05/13

Il serait naïf de croire que l’assassinat de l’éminent dignitaire religieux syrien Mohammad Saïd Ramadane al-Bouti est exclusivement dû à ses positions politiques, en raison de son soutien au régime syrien. Pour les connaisseurs de la Syrie, il faut creuser en profondeur pour les déceler, en dehors du conflit entre le pouvoir et l’opposition, dans le conflit idéologique latent entre les écoles islamiques.

Dès le début des évènements, en 2011, la plupart des religieux syriens ont gardé le silence, lequel n’a été rompu que par cheikh Bouti qui a déclaré haut et fort que ce qui se passe a pour objectif de détruire la Syrie. C’est à ce moment-là que les religieux sont sortis de leur mutisme, adoptant une position similaire, estimant que le danger qui menace la Syrie et commence à dévoiler ses réels objectifs est « une menace contre le courant islamique soufi et modéré », et ce qui se passe « constitue un danger pour l’Islam du pays du Levant ».

 «  Les wahhabites se sont répandus en Syrie. Ils répudient tous ceux qui ne sont pas d’accord avec eux », constate un enseignant de l’université de la charia à Alep (elle a été détruite)...

Selon lui, le fait de parler d’un conflit confessionnel relève d’une vision très superficielle et très étroite de ce qui se passe. «  Il est vrai que les minorités sont prises pour cible. Mais il ne faut pas généraliser dans un Etat majoritairement sunnite. Le conflit confessionnel se limite à une zone géographique étroite, dans les frontières où se trouvent ces minorités. Mais dans une vision plus élargie des évènements de la guerre en Syrie, il est clair aussi que les Sunnites sont également visés. Tous les mausolées et sanctuaires soufis sont détruits, les religieux de ce courant sont tués », a-t-il décrit. Avant de conclure : «  c’est une guerre de l’extrémisme contre l’Islam modéré, lequel constitue la caractéristique essentielle du pays du Levant ».

Sachant que cheikh Bouti, considéré comme l’un des plus grands cheikhs soufis des temps modernes, a exprimé une position très claire à l’encontre du Wahhabisme. Dans une intervention intitulée «  Les trois clous britanniques pour démembrer l’unité islamique », en 2003, publiée sur son site, il a soutenu que « le wahhabisme a été confectionné par les Britanniques dans le but d’éradiquer l’Islam de l’intérieur, pour que les Musulmans s’insurgent les uns contre les autres, pour que l’Islam soit éradiqué par les Musulmans eux-mêmes ».

Tous les religieux soufis étaient de cet avis. Certains d’entre eux l’ont payé de leur vie.

«  Le courant soufi perd ses ulémas », constate l’enseignant à l’université de la charia à Alep, qui indique qu’un nombre important de ce courant ont été assassinés ces deux dernières années : dont entre autre l’imam de la mosquée Anas Ibn Malek à Damas, cheikh Ahmad Aouf Sadek, tué le 15 février 2012, l’imam de la mosquée Amena Bint Wahab à Alep, Abdel Latif Chami, qui a été kidnappé alors qu’il dirigeait la prière durant

le mois de Ramadan, le 25 juillet dernier, le directeur du legs à Raqqa, cheikh Abdallah Saleh, abattu le 30 janvier dernier, l’imam de la mosquée mohammadi à Mazzé, quartier de Damas, cheikh Adnan Saab, sans oublier cheikh Ahmad Karmouz, et le dernier qui a été abattu dans le quartier aleppin cheikh Maksoud, cheikh Hassan Seifeddine. Il a été décapité et sa tête a été plantée sur le minaret de la mosquée dans laquelle il priait.

Des mausolées et des sanctuaires soufis ont également été détruits ou vandalisés, dans plusieurs régions syriennes, surtout à Alep, qui est la ville soufie par excellence et qui compte quelques 200 centres soufis inscrits à la direction du legs, sans comptes les dizaines qui ne le sont pas.

Parmi ceux qui ont été saccagés, nous en citons les suivants : les takiehs (petites mosquées soufies) du Croissant, la tombe de cheikh Abou Baker al-Wafai, les zawiya (petites mosquées soufies)

d’Asliyya , de Moulawiyya dans l’ancien jardin, Akiliyya et Baaj, et les sanctuaires Abdel Kader Jilani, ( fondateur de l’école soufie Kadiriyya) et  du haj Khalil Tayyar qui a été bombardé.

Dans sa définition, le wahhabisme est un mouvement islamique politique fondé dans la région de Najed, au XVIIIème siècle, aussi par Mohammad Ben Abdel Wahhab et Mohammad Ben Saoud.

 Sans tarder, Mohammad Ben Abdel Wahhab a déclaré le jihad, en qualité de razzias, au cours desquelles il s’est emparé des biens de ses adversaires musulmans, soi-disant confisqués comme butins.

Le mufti de Lattaquié cheikh Zacharia Salwayet opère une distinction entre lewahhabisme et le salafisme, assurant qu’il n’existe aucun lien entre eux. «  Le wahhabite regarde toujours le mauvais côté des autres, il cherche en lui ce qui lui permet de le répudier et de le tuer. ce qui n’est pas le cas chez les salafs (les anciens religieux) intègres », fait-il remarquer.

Toujours selon ch. Salwayet, ce conflit remonte à bien loin, « depuis le conflit entre le Bien et le Mal », car d’après lui le fait de répudier les autres est « un mal absolu ». Et de poursuivre : «  Dieu n’a point autorisé de tuer. Aucun musulman ne peut prononcer le verdict d’apostasie à l’encontre d’aucun autre musulman. L’apostat est celui qui se déclare ainsi de son propre gré »....

Selon le chercheur syrien expert dans les mouvements jihadistes en Syrie, l’avocat Abdallah Ali, «  le conflit revêt deux visages : le premier est sanguinaire et s’illustre à travers les affrontements militaires et les liquidations sanguinaires et les fatwas de mort contre les religieux du courant islamique modéré, dont l’assassinat de cheikh Bouti en était l’illustration. Il y a aussi l’introduction par le courant des partisans du courant salafiste jihadiste d’un certain nombre de religieux, des saoudiens surtout, dans les provinces syriennes, pour qu’ils donnent des leçons pastorales et enseigner aux membres des milices armées et les civils qui les soutiennent les principes de l’école wahhabite ».

Maitre Harb donne l’exemple du religieux saoudien wahhabite, qui s’appelle Othamne Nazeh, doctorant en philologie et ses principes.

«  Ce cheikh effectue de nombreuses sessions culturelles dans les provinces de Lattaquié, d’Alep et d’Idleb, pour enseigner le recueil de Mohammad ibn Abdel Wahhab, (« Les trois fondements », et compte édifier un centre religieux, pour enseigner l’école wahhabite, tellement il connait un grand succès, d’après ce qu’il en dit sur son compte Twitter », poursuit-il.

Dans les circonstances actuelles, il est difficile de définir à quel point le wahhabisme s’est répandu en Syrie. Mais il connait une expansion importante. Selon maitre Ali, les tentatives d’infiltration de cette école dans le pays, malgré les réticences du pouvoir, remontent à plusieurs années. Elles ont été amorcées à travers les Syriens qui avaient vécu en Arabie saoudite, et en était rentrés totalement absorbés par cette école. Ils ont depuis tenté de convertir leurs proches dans leurs régions d’origine.« N’oublions pas que la plupart des Syriens qui sont sortis de la Syrie après les évènements des années 80 se sont rendus en Arabie saoudite, où leurs croyances ont sérieusement été altérées et mélangées avec les principes wahhabites. Ce mélange est à l’origine d’une croyance hybride qui s’appelle la Srouriyya », poursuit l’avocat syrien. la Srouriyya remonte à cheikh Mohammad Srour Zein el-Abidine , un syrien du Hourane, qui faisait partie des Frères Musulmans, avant de faire défection.Mais c’est surtout après l’invasion de l’Irak que le salafisme jihadiste est apparu en Syrie. Surtout qu’il disposait d’un appui latent du gouvernement syrien qui voulait exporter les jihadistes en Irak. Son porte-parole le plus célèbre en Syrie a été le religieux aleppin Mahmoud Koll Agaci, ( Abou Kaakaa).

Il a été tué en 2007  par ses partisans après avoir suspendu ses activités jihadistes. Un grand nombre de jihadistes sont revenus en Syrie au début des évènements syriens, après avoir acquis une expérience importante, qui leur a permis de répandre cette pensée ...

A noter qu’un grand nombre d’importants dirigeants salafistes jihadistes de renommée mondial sont d’origine syrienne, dont Marwane Hadid, Abou Mousaab le Syrien, dont les ouvrages sont références sur lesquelles s’appuient les combattants d’Al-Qaida, aussi bien pour le côté idéologique que pour la stratégie militaire. il y a aussi Abou Bassi at-Tartouci, particulièrement actif dans la province d’Idleb, et qui est considéré comme le guide spirituel d’un certain nombre de milices, à leur tête « Fajr el-Islam » (Crépuscule de l’islam) et Ahrar esh-Shame » (Libres du Levant).

Les prévisions sur la fin de ce conflit divergent de part et d’autres. Alors que les partisans du soufisme mystique assurent que le courant jihadiste va perdre la bataille en Syrie, certains observateurs estiment qu’il va s’ancrer en Syrie, surtout que le salafisme jihadiste a trouvé en Syrie un terrain propice. Il se peut qu’il ne parvienne pas à éradiquer le soufisme, mais l’environnement qui se forme à l’heure actuelle de par l’emprise des courants religieux sur les rouages du pouvoir dans plusieurs États arabes, aura pour impact permettre leur prolifération.

«  L’histoire de la région verra dans les années suivantes la perduration du conflit entre les courant extrémistes et modérés, sans victoire pour l’un ni pour l’autre. Et ce jusqu’à ce qu’on atteigne une nouvelle phase charnière de l’histoire », a prédit l’avocat Ali.


Alaa Halabi

Cet article paru dans le quotidien libanais indépendant As-Safir a été traduit de l’arabe par le site Al-Manar

Source: http://www.afrique-asie.fr/menu/moyen-orient/5571-en-syrie-la-guerre-du-wahhabisme-contre-le-soufisme.html

mercredi 5 janvier 2011

Le Repentir

Le Repentir

Par Shaykh 'Abd Al Qadir 'Isa 




Le repentir, c’est délaisser ce que la Shari’a réprouve pour ce qu’elle encourage. C’est le début de la voie pour les cheminants (salikin), la clé du bonheur pour les aspirants (muridin), et une condition qui rend authentique le voyage vers Allah éxalté soit-Il.


Allah exalté soit-il exhorte Ses serviteurs au repentir dans de nombreux versets. Allah éxalté soit-Il dit :


Par-dessus tout, repentez-vous en vers Dieu, vous tous les croyants, dans l’espoir d’être des triomphants. (24 : 31)


Ô vous qui croyez, implorez le pardon de votre Seigneur. Mieux encore, revenez à Lui par le repentir. Mon Seigneur est Miséricordieux, Tout amour. (11 :90)


Ô vous qui croyez, repentez-vous en Dieu d’un repentir sincère. (66 : 8)


Le Messager (saws), l’impeccable (saws), renouvelait souvent son repentir en demandant pardon à Allah éxalté soit-Il, de façon à éduquer la Umma et établir la Sunna. Al Aghar Ibn Yasar Al Muzni (ra) rapporte que le Prophète  (saws)  dit : « Ô humains, repentez-vous devant Allah et demandez-lui pardon, certes, je me repens cent fois par jour. » Imam Nawawi (r) dit :


Le repentir est nécessaire à chaque mauvaise action. S’il concerne une désobéissance qui ne concerne qu’Allah exalté et Son serviteur, trois conditions doivent être réunies : le serviteur doit arrêter sa désobéissance, la regretter, et se résoudre à ne plus la commettre à nouveau. Si la désobéissance concerne également une tierce personne, le repentir requiert alors trois conditions : les trois mentionnées ci-dessus, ainsi que de dédommager la personne lésée. Si ce dédommagement est un bien financier ou quelque chose de similaire, il doit lui être rendu. Si la personne lésée à été attaquée verbalement ou physiquement, le serviteur d’Allah éxalté soit-Il doit se soumettre au droit que la personne a sur lui, ou lui présenter ses excuses. Si le péché est un acte de médisance (ghaybah), le serviteur doit demander pardon à la personne. Il doit se détourner de toutes les mauvaises actions.


Parmi les conditions du repentir, il y a l’abandon de la fréquentation des gens qui encouragent le mal et réprouvent l’obéissance à Allah  éxalté soit-Il, et le ralliement aux bons et aux vertueux, ce qui va permettre de ne plus revenir vers ses mauvaises habitudes.


Le Soufi ne regarde pas la petitesse de son péché, mais la grandeur de son Seigneur, comme le faisaient les compagnons du Messager. Anas Ibn Malik (ra) dit « De nos jours vous pouvez faire une action qui vous parait aussi insignifiante qu’un cheveux, tandis que nous la considérions énorme à l’époque du Prophète  (saws). » Abu ‘Abd Allah (ra) dit : « l’action dont il parle englobe tout ce qui mène à la destruction. »


Le Soufi ne se repent pas seulement de sa désobéissance extérieure, qui représente à ses yeux le repentir du commun des gens, mais également de tout ce qui distrait son cœur d’Allah. Lorsque Dhu al-Nun Al Misri (ra) fut interrogé à propos du repentir dit : « le repentir du commun concerne les actes de désobéissance tandis que celui de l’élite concerne l’insouciance. »


‘AbdAllah Al-Tamimi (ra) dit : « Il existe de nombreuses entre les repentants : certains se repentent de leurs mauvaises actions, d’autres se repentent de leur insouciance, il y en a même qui se repentent de se voir faire des bonnes et d’être obéissant. »


Sache que lorsque le Soufi corrige sa connaissance d’Allah éxalté soit-Il et augmente ses bonnes œuvres, son repentir devient se perfectionne. Aucune souillure ne peut se passer inaperçu devant le cœur de celui qui a été purifié de la saleté du péché et en lequel brille les lumières de la foi (iman). Il ne se sentira pas à l’aise lorsqu’il commettra une erreur, et se repentira immédiatement devant la honte qu’il en ressent, conscient qu’Allah éxalté soit-Il l’observe. Le Soufi doit augmenter ses demandes de pardon nuit et jour, pour de ressentir son état de serviteur et sa difficulté à honorer le droit de son Seigneur. Il reconnait sa servitude (‘ubudiya) et confirme le pouvoir Seigneurial (rububiya). Allah éxalté soit-Il a dit :


Alors que les prémunis, dans des jardins, parmi des sources se saisissent des dons de leur Seigneur : certes, ils étaient naguère des bel-agissants, rien qu’un peu de la nuit ils s’assoupissaient, dés avant l’aube, leur pardon, imploraient. (51 : 15-18)


Lorsque le Soufi lit ces versets et d’autres semblables, il verse des larmes de regret quant aux erreurs qu’il a commis et sa négligence dans sa relation avec Allah éxalté soit-Il. Il en prend conscience, se réforme avant qu’il ne soit trop tard. Puis, il se tourne vers son âme (nafs) et la purifie, tout en augmentant ses actes d’obéissance et de bonté, comme l’a dit le Prophète (saws):
« Effectuer des actes d’obéissance (hasanah) après avoir péché (sayyi’ah) efface les mauvaises actions. »


Shaykh Ahmad Zarruq dit dans un de ses livres :


La réalité de la prétention de celui qui se pose comme guide est connue par son état concret. Si ce prétendant reflète ce qu’il enseigne, ceci est correcte ; sinon c’est un menteur.
Un repentir qui n’est pas suivi par la crainte (taqwa) n’est pas accepté. Une crainte qui n’empêche pas de faire des péchés (par manque d’istiqama) est imparfaite. La droiture (istiqama) qui n’est pas accompagnée de scrupule (wara’) est incomplète. Un scrupule qui n’est pas le fruit d’une ascèse (zuhd) est limité. Une ascèse qui n’est pas bâtie sur la confiance en Allah  éxalté soit-Il (tawakkul) est sèche et sans vie. Une confiance en Allah éxalté soit-Il dont les résultats ne se manifestent pas par la coupure de tout ce qui ne mène pas à Allah éxalté soit-Il  n’est qu’une illusion sans réalité.
Le véritable repentir se manifeste donc chez le serviteur par sa capacité à se détourner de l’interdit (haram), la crainte (taqwa) parfaite par la conscience qu’il y a d’observateur qu’Allah éxalté soit-Il, la droiture par la précaution que prends le serviteur à accomplir ses oraisons (wird) sans innovation (bid’a), et le scrupule lorsque le serviteur éprouve un désir insoutenable pour quelque chose d’illicite et se retient.


Jazakallah khayr au frère Dahmane.

Source: http://www.aslama.com/forums/showthread.php?33268-Le-repentir-Shaykh-Abd-Al-Qadir-Isa&p=217056#post217056

mardi 28 septembre 2010

Sentences d'Abû Saïd Abû-l-Kheir sur le soufisme

 Sentences d'Abû Saïd Abû-l-Kheir sur le soufisme
 
A méditer 


Extraits de son receuil "Asrâr al-Tawhid":

Le voile entre moi et Dieu n’est pas le monde, ni le trône divin ; c’est l’illusion du "je".

Passez au travers de vous-même et vous vous retrouverez auprès de lui.
 
                             
                                                                                                     
L’illusion du "moi", le paradis n’est qu’absence du "je". L’enfer n’est qu’omniprésence du “moi”.

Si vous n’aspirez pas à sacrifier votre personne, ne perdez pas votre temps avec ces balivernes de soufis.

Le soufisme signifie fixer son regard sur l’Un et vivre à travers l’Un.


                                                 
                                                        Turkmenistan, ville de Mayhaneh

La signification du soufisme est de vous débarrasser de ce que vous avez dans la tête, d’utiliser avec parcimonie ce qui est entre vos mains, et de rester inébranlable face à tout ce qui peut vous arriver.

Avoir du ressentiment est une hérésie ; attribuer une chose à une autre cause que Dieu est une idolâtrie. Enfin, la joie est un devoir.

mercredi 28 juillet 2010

"Soufisme et Charia" ou l'éclairage de Malal Ndiaye sur le débat entre l'islam ésotérique et exotérique



"Soufisme et Charia" ou l'éclairage de Malal Ndiaye sur le débat entre l'islam ésotérique et exotérique

Cheikh Tidiane Ndiaye

Dakar — "Soufisme et charia - L'esprit de la lettre", tel est le titre du livre que vient de publier Malal Ndiaye qui dans ce septième ouvrage rédigé avec beaucoup de perspicacité et de maîtrise que lui confère son double titre de journaliste et de "mouquadam", fait le point sur "le débat multiséculaire" entre les tenants de l'islam exotérique, incarné par les wahabistes, et ésotérique, revendiqué par les soufis.

ans l'ouvrage paru aux éditions "Afrique challenge" et dont la séance de dédicace aura lieu samedi à 10h à la Grande mosquée du Point E, Malal Ndiaye s'attache d'emblée à circonscrire les différentes étapes du "débat" entre ceux appliquant rigoureusement jusque quelques fois à la caricature la religion révélée par Mouhammad (PSL) et ceux faisant intervenir l'esprit pour mieux comprendre et pratiquer cette dernière.

"Exclusivement intellectuel" à ses débuts comme l'illustre la passe d'armes à fleurets mouchetés qui eut lieu à la mosquée d'Al Azhar du Caire entre le grand maître soufi Ibn 'Ata Allah Al Iskadari et le savant hanbalite Ibn Taymiyya, le "débat" se mua par la suite en un combat, puis en "confrontation et anathèmes", écrit M. Ndiaye.

Il relève à ce propos que le littéralistes dans leur chasse aux intérioristes en arrivèrent même à traiter "de polythéistes" les chanteurs de louanges du prophète (PSL) tel que Mouhamad Al Boussayri, l'auteur de "Al Burda" (le Manteau) que nous connaissons bien au Sénégal.

Entre autres explications de cette évolution du "débat" devenu quelque part "émotionnel", le "muquadam" indexe "l'irruption de l'argent, les pétrodollars de ceux qui se sont autoproclamés défenseurs de "l'orthodoxie" sunnite".

"Enturbannés dans leurs dogmatiques convictions, rivés à "leur Islam" plombé et hermétique, les littéralistes sont plus portés à défendre leur foi qu'à la vivre (...)", écrit Malal Ndiaye pour qui cette position des Ahlou sharia (littéralistes purs et durs) incarnée par la doctrine wahhabite "néo-hanbalite" s'imposa par la force "avant d'être savamment entretenue et arrosée à coup d'argent".

La réaction des soufis ne s'est pas fait attendre et certains comme Ibn Arabi Al Hâtimi ne prirent pas de gants pour voir dans l'attitude du camp opposé celle des pharaons à l'égard des prophètes. "Pour complaire aux princes et aux puissants, ils n'hésitent pas à élaborer une casuistique qui tourne en dérision la Loi sacrée dont ils se veulent les interprètes, ils condamnent comme kufr tout ce qu'il ne peuvent comprendre", écrit Al Hâtimi, selon Malal Ndiaye.

Pour le "muquadam", c'est dans cette assertion que gît l'essentiel du malentendu, car, souligne-t-il, il se trouve curieusement parmi les maîtres de l'islam dite orthodoxe certains qui freinent des quatre fers et appellent à reconnaître la pertinence des soufis. C'est ainsi que, selon M. Ndiaye, Ibn Taymiyya écrit ceci : "ils (les intérioristes ou soufis) sont les plus sages et les plus pieux de la communauté".

En vérité, les littéralistes sont plutôt gênés à l'idée que l'enseignement de "l'ésotérisme sur la place publique" puisse perturber "l'esprit simple et quelque peu fragile des croyants vivant dans la douillette quiétude du Taqlid, du conformisme, du suivisme", indique Malal Ndiaye, soupçonnant les partisans du "+néo-hanbalisme+désincarné" de n'avoir pas "bien lu leur maître" et convoquant l'imam Malik pour clore le débat.

"Quiconque pratique le soufisme sans loi (sharia) est hérétique, quiconque suit la loi sans pratiquer le soufisme a dévié : celui qui conjoint les deux, celui-là seul réalise la vérité", écrit le Grand maître soufi.

Tout au long des pages suivantes, l'auteur démontre avec pertinence la nature à la fois ésotérique et exotérique de l'islam, prouve à travers les cinq piliers fondamentaux de l'islam que "le soufisme est la dimension spirituelle et introspective" de ce dernier. "Il est même le propre de cette religion", écrit-il non sans relever que "la grande erreur des adversaires du soufisme, c'est de croire qu'un saint délivre une nouvelle sharia !".

En conclusion, Malal Ndiaye tente de mettre de l'ordre dans le soufisme, distinguant d'une part les "haut placés" des Cheikhs lesquels "entretiennent avec le Prophète un lien subtil" doublé de la réception de l'Envoyé "enseignements et indications" et, d'autre part, les "faux maîtres".

Ces derniers, dénonce M. Ndiaye, prolifèrent et se font des disciples partout y compris dans nombre de pays d'Afrique de l'ouest du simple fait de "la crise de toutes les valeurs à tous les niveaux et dans tous les secteurs de la société".

Source: http://www.asfiyahi.org/Soufisme-et-Charia-ou-l-eclairage-de-Malal-Ndiaye-sur-le-debat-entre-l-islam-esoterique-et-exoterique_a365.html

mardi 23 mars 2010

Un soufi réformiste, le shaykh Muhammad Hasanayn Makhlûf (1861-1936) (8sur8)



Défense de l'intercession des prophètes et des saints

L'islam est une religion qui insiste sur l'unicité divine. La négation de toute autre divinité qu'Allah, présente dans la première partie de la shahâda, est prépondérante dans le Coran qui rejette tout patron et tout intercesseur. Cette affirmation catégorique dans le Coran et la Sunna du tawhîd, c'est-à-dire de l'unicité et de la transcendance divines, donne aux adversaires de l'intercession des saints des arguments suffisants pour en condamner la pratique et rejeter ses partisans dans les rangs des polythéistes (mushrikûn).

L'intercession est le fondement du culte des saints en islam. Pour Ibn Taymiyya, le culte des saints, c'est-à-dire la visite à leur tombe et la recherche de leur intercession, était une pratique populaire ('urf al-nâs) qui n'avait de fondement ni dans le Coran ni dans la Sunna. En outre, ni les pieux anciens, c'est-à-dire les Compagnons et leurs Successeurs, ni les Imams n'en ont parlé. Ce sont les savants tardifs (muta'akhkhirûn) qui ont fermé les yeux sur ces pratiques, voire les ont légitimées. L'idée des « trois meilleures générations », c'est-à-dire Compagnons, Successeurs et Imams, est un principe fondamental dans le concept historique d'Ibn Taymiyya et c'est en son nom qu'il dénoncera la pratique de la visite des tombes, la recherche de l'intercession des saints et même du Prophète1. L'influence d'Ibn Taymiyya sera durable, et décisive, en particulier pour le mouvement wahhabite qui se développera au XVIIIe siècle en Arabie2. Elle est des plus variables sur les partisans de la réforme dans le premier tiers du XXe siècle. Quoique non sans impact, elle est assez diluée, par exemple, dans la pensée de Muhammad Abduh.


Son disciple R. Ridâ est en revanche un fervent admirateur d'Ibn Taymiyya, qu'il n'a sérieusement étudié que tardivement, mais dont les idées ont contribué à forger le réformisme conservateur. R. Ridâ est d'ailleurs le premier à avoir entrepris la publication des œuvres du théologien conservées à la bibliothèque de Damas3, ainsi que de celles des grands docteurs hanbalites. Dans son commentaire coranique du Manâr, il reprend les objections qu'Ibn Taymiyya et les wahhabites avaient adressées au culte des saints (Ibn Taymiyya, 1323/1905-06). Comme son maître M. 'Abduh d'ailleurs, R. Ridâ condamne l'intercession des saints et les pouvoirs qui leur sont attribués. Il cite toutes les pratiques liées à l'intercession des saints qu'il a pu observer ou qui lui ont été rapportées, les sacrifices en leur honneur, les rites de circumambulation et d'attouchements de leur tombe. À propos des saints égyptiens, R. Ridâ écrit : « L'importance de ces hommes est telle que les croyants ont plutôt recours à eux qu'à Dieu... Ils invoquent les morts qu'ils adorent, les shaykh-s Badawî, Rifâ'î, Disûqî, Jîlânî, Matbûlî, Abû Sharî' et les innombrables autres ».


C'est dans un tel contexte que M. H. Makhlûf développe son point de vue. Dans son Epître sur le statut juridique de l'intercession des prophètes et des saints en islam (Makhlûf, 1974), il n'essaie pas de justifier l'existence des saints, puisqu'elle est admise par l'islam sunnite, mais les fondements du culte qui s'est développé autour d'eux, c'est-à-dire l'intercession (tawassul). En tant que spécialiste de fiqh, il s'attache à démontrer le statut légal ou fondement canonique (hukm) de l'intercession en islam, c'est-à-dire le recours aux prophètes, aux saints et aux pieux en cas de détresse.


L'intercession est une fonction divine qui n'a lieu qu'avec la permission de Dieu : tel est l'argument principal de M. H. Makhlûf. L'intercession est recherchée auprès de Dieu (ilâ-llah) par l'intermédiaire de ses prophètes et de ses saints (bi-anbiyâ 'ihi wa awliyâ'ihi). Lors de sa visite, le croyant demande au saint d'intercéder pour lui auprès de Dieu : les prophètes et les saints ne sont donc que des intermédiaires. Le croyant peut faire sa demande (du'â) soit intérieurement, soit à voix haute (qalbiyan aw lisâniyan) en utilisant la formule suivante : « Allâh, j'intercède auprès de Toi par l'intermédiaire du Prophète, des Gens de la maison ou de tel saint afin que Tu réalises mon souhait ». Le croyant peut demander à Dieu la guérison, la prospérité, le pardon ou l'entrée au paradis. Le shaykh souligne que les versets du Coran ou les hadîth-s qui fondent l'intercession sont nombreux. Le verset le plus souvent cité est le suivant : « Ô vous qui croyez ! Craignez Dieu ! Recherchez les moyens (al-wasîla) d'aller à lui » (5 : 35). Quant aux Compagnons, ils ont intercédé auprès du Prophète pour que Dieu fasse pleuvoir. Le Prophète lui-même, ajoute M. H. Makhlûf, n'a-t-il pas demandé à sa communauté de prier pour lui et de rechercher auprès de lui les moyens d'aller à Dieu (faas'alû-lî al-wasîla) (Makhlûf, 1974 : 11). M. H. Makhlûf veut montrer que les soufis n'attribuent pas un pouvoir direct à un être vivant ou mort mais que l'intercession n'est qu'un des différents moyens mentionnés dans le Coran et donnés par Dieu au croyant pour demander son aide.


Dieu a accordé (akrama) à ses élus des pouvoirs (khawâriq al-'âdât) (Makhlûf, 1974 : 21). La croyance aux pouvoirs des saints, vivants ou morts, est à la base de l'intercession. M. H. Makhlûf rappelle que les grands 'ulamâ' ont admis le recours aux saints et l'existence des karâmât dans plusieurs ouvrages. Ceux qui affirment que les anciens n'avaient pas recours à l'intercession n'ont aucune preuve et, même si tel était le cas, ce n'est pas parce qu'ils ne le faisaient pas que l'on doit considérer cet acte comme une hérésie (Makhlûf, 1974 : 36). Enfin le shaykh précise que l'intercession peut être recherchée auprès de personnages vivants ou morts car l'âme des pieux ne meurt pas et leur corps n'est pas absorbé par la terre : ils disparaissent de la vue des mortels mais gardent les pouvoirs qu'ils possédaient de leur vivant. En outre, l'intercession auprès des morts est considérée comme plus efficace que celle recherchée auprès des vivants, car l'âme des morts est soulagée du poids de son enveloppe corporelle (Makhlûf, 1974 : 17).


Certains réformistes ont été présentés comme des modernistes, notamment ceux qui s'inscrivent dans la mouvance de M. 'Abduh. Or le réformisme dans son ensemble a pour mission de retourner vers un passé idéal afin de mieux entrer dans le progrès et la modernité. Cette tendance n'est pas nouvelle ; dès la fin du XVIIIe siècle, le wahhabisme ainsi que certains ordres soufis sont à l'origine d'un mouvement de réaction, à la fois religieux et militant, contre la décadence de leur société liée à celle de l'Empire ottoman. Comme l'écrit justement J. Jomier (1954 : IX), le réveil théologique et religieux s'est surtout manifesté sur le terrain de l'apologétique : « À propos de textes coraniques, les commentateurs modernes ont voulu donner des leçons aux jeunes générations musulmanes, alimenter leur foi, réveiller leur zèle, faire d'elles les artisans d'un retour de l'islam à la gloire ». L'apologétique, le retour au Coran se retrouvent chez M. H. Makhlûf comme chez beaucoup de soufis lettrés, surtout ceux appartenant àl'establishment azharien. Influencé par les idées de M. 'Abduh qu'il essaie d'appliquer pendant son rectorat de la mosquée Ahmadî, M. H. Makhlûf cherche d'abord à redonner sa place à l'islam, et donc aux 'ulamâ', dans la vie publique du pays. Son attitude de défense du soufisme est avant tout une attitude de défense et de justification islamiques. Elle n'est pas originale mais prend une nouvelle dimension à une époque dite de « décadence musulmane ». La guerre est déclarée contre toutes formes d'associationnisme venant compromettre la foi comme les pratiques des confréries et autres superstitions populaires. M. H. Makhlûf porte son regard sur ce que doit être le vrai soufisme et donc, sur ce qui l'a dénaturé. Moins par hypocrisie que par prudence, il présente le soufisme comme un enseignement de purification de l'âme et d'acquisition des vertus musulmanes, se faisant plus discret sur les aspects illuminatoires de la doctrine. Ainsi, il condamne les pratiques des confréries qui, selon lui, ont contribué à la décadence de l'islam et veut amener à Dieu à travers l'enseignement du Coran. Cependant, il n'en défend pas moins l'intercession des saints, conscient qu'au-delà des critiques concernant des pratiques comme le dhikr ou la récitation des awrâd, c'est à la croyance aux pouvoirs des saints que les adversaires des soufis s'attaquent, c'est-à-dire à ce qui fonde l'autorité de ces derniers sur terre.

Notes:

1 M. Chodkiewicz (1986 : 19) : « De même condamnera-t-il comme une bid'a, une innovation blâmable, la célébration du mawlid (anniversaire) du Prophète et, a fortiori, celle du mawlid des saints ».

2 Chodkiewicz indique encore (1986 : 19) que l'on doit à Ibn Taymiyya, par wahhabites interposés, la destruction en Arabie de lieux vénérés par d'innombrables générations de musulmans.

3 Ibn Taymiyya, Majmû'at al-rasâ'il, éd. R. Ridâ.

Source: http://remmm.revues.org/index232.html#ftn13

jeudi 18 mars 2010

Soufisme, réformisme et pouvoir en Syrie contemporaine



Soufisme, réformisme et pouvoir en Syrie contemporaine

Eric Geoffroy


« L’extinction en Dieu (al-fanâ) à laquelle parvient [le mystique] procure une sorte d'ivresse, où s'égare tout discernement mais où se goûle la douceur de la foi. [...] Une telle ivresse n'est en aucun cas condamnable, même si elle amène l'extatique à tenir des propos ou à accomplir des actes prohibés par la Loi divine. » Ces mots émanent à première vue d'un soufi ; il s'agit pourtant d'un extrait des fatwa d'Ibn Taymiyya (m. 728/1327}, maître à penser des réformistes et que beaucoup persistent à considérer comme le plus farouche adversaire de la mystique soufie, ou tasawwuf1.
Poursuivons par une seconde citation, émanant d'un autre Syrien : « Notre époque est celle de l'avidité et du matérialisme [...] et seule l'éducation proposée par le soufisme peut contrecarrer ce phénomène. » L'auteur en est cette fois Sa'îd Hawâ, l'un des chefs de la branche armée des Frères musulmans syriens2.
Jusqu'à une date très récente, les rapports entre soufisme et réformisme musulman ont été presque totalement occultés3 ; en apparence, il existe une fracture béante entre ces deux sensibilités, mais celle-ci me paraît à bien des égards relever de l'imaginaire ou, disons, d'un « imaginaire entretenu ». Restons encore dans le préambule pour préciser ce qu'il faut entendre par les termes « soufisme » et « réformisme ». Le premier désigne la dimension intérieure, spirituelle de l'islam, et dépasse donc largement le cadre du « confrérisme ». Quant au second, il englobe aussi bien les salafiyya, fondamentalistes qui prônent le retour à un islam pur et originel, que les réformistes proprement dit, les gens de l'islâh, qui ajoutent aux salafiyya certaines revendications liées à la modernité. S'y greffent bien évidemment leurs héritiers directs, les Frères musulmans. Je procéderai, dans cet exposé, en traduisant progressivement le domaine de la pensée dans celui des faits.

La « réalité soufie » du réformisme


Un regard attentif posé sur le substrat de la plupart des courants réformistes permet de comprendre l'affirmation de Hasan al-Bannâ' (m. 1949), le fondateur des Frères musulmans, selon laquelle son mouvement a pour particularité d'être une « réalité soufie » (haqîqa sûfiyya)4. À cet effet, ouvrons des perspectives à la fois temporelles et spatiales. La référence première de ces divers courants est le célèbre savant et polémiste Ibn Taymiyya, cité plus haut. Or, certains chercheurs voient en lui un « adversaire virulent des grands maîtres soufis »5. Cette perception commence cependant à être mise en cause, en Orient comme en Occident6. Je me bornerai ici à rappeler qu'Ibn Taymiyya, s'il critique certains aspects précis du soufisme7, fut lui-même un soufi de la Qâdiriyya et qu'il loue les shaykh du tasawwuf dans les nombreuses pages qu'il consacre à cette discipline8.
Traversons les siècles pour nous arrêler aux deux figures majeures du réformisme proche-oriental. Jamâl al-Dîn al-Afghânî (m. 1897), tout d'abord, s'est grandement inspiré des textes spirituels des maîtres dans son entreprise de régénération de l'islam9. Son disciple, Muhammad 'Abdûh (m. 1905), n'a jamais renié la formation soufie qu'il a reçue ; il refusait d'imputer le déclin des pays musulmans à l'influence du tasawwuf, contrairement à beaucoup de ses épigones10, et il a même eu l'audace de se faire l'avocat d'Ibn 'Arabî, le grand maître si controversé11. Hasan al-Bannâ' a lui-même été membre actif d'une voie initiatique ou tarîqa12, et l'organisation des Frères musulmans, que certains chercheurs occidentaux appellent d'ailleurs «confrérie»13, présente des analogies avec les turuq (pi. de tarîqa). Ainsi, son chef se nomme « le guide généra! » (a/-murshid al-'âmm), et les Frères lui prêtent allégeance par la bay'a14 ; mentionnons encore le fait que ceux-ci pratiquent une sorte d'oraison quotidienne appelée wird (pl. Awrâd) : nous sommes là dans le registre propre au soufisme.
Il faut ici souligner que le credo des Frères musulmans est conforme au dogme sunnite traditionnel. En effet, les dirigeants de cette organisation sont le plus souvent issus du milieu des ulémas, ou de la vieille bourgeoisie sunnite alliée à ce milieu. On constate très nettement ce phénomène en Syrie15. Dans ce pays se confirme d'ailleurs l'imprégnation par le tasawwuf de certains chefs du mouvement. Des noms peuvent être cités, tels le shaykh Muhammad al-Hâmid, initiateur de la présence des Frères à Hama, et le shaykh 'Abd al-Fattâh Abu Ghudda, qui a créé en 1963 le Mouvement de libération islamique à Alep et qui est aujourd'hui réfugié en Arabie Saoudite.
La personnalité de Sa'îd Hawâ (m. 1984) mérite que l'on s'y intéresse tout particulièrement. Ce partisan déterminé de la lutte armée contre le régime syrien16 a été le disciple de plusieurs maîtres soufis, dont 'Abd al-Qâdir Isa et Muhammad al-Hâshimî (m. 1961) ; il a même reçu d'eux l'autorisation (al-izn) de guider les novices sur la Voie initiatique17. Les longues années qu'il a passées en prison ainsi que son exil n'ont pas entamé son enthousiasme pour le plaidoyer qu'il a mené en faveur d'un « soufisme salafî », selon son expression18. Son ouvrage Tarbiyatu-nâ a/-Rûhiyya constitue le premier tome d'une trilogie destinée à promouvoir un soufisme bien lempéré parmi les Frères musulmans19 ; l'auteur précise d'ailleurs en préambule qu'il avait prévu de lui donner pour titre Tasawwuf al-haraka al-islâmiyya al-mu'âsira (Le soufisme du mouvement islamique contemporain}, mais que diverses « circonstances » l'en ont empêché.
On devine aisément quelles sont ces circonstances. La condamnation du soufisme par le commun des salafiyya et, à leur suite, des islamistes est en effet aussi sommaire que péremptoire. Il est notoire qu'ils manient trop facilement l'anathème (takfîr) envers d'autres musulmans, et les taxent vile d'« innovateurs » (mubtadi'ûn). Comme le remarque le shaykh syrien M. S. al-Bûtî, ce comportement est contraire à l'esprit des salaf, les « pieux devanciers », dont ils se réclament20. S, Hawâ tente donc de les convaincre qu'ils pèchent par ignorance, car ils ne connaissent pas la réalité du soufisme : ces pourfendeurs de la mystique ne font en fait que ressasser - parfois sans s'en rendre compte - le réquisitoire simpliste des wahhabites d'Arabie Saoudite, et nombre d'observateurs accusent ces derniers d'avoir provoqué dans le monde musulman la déchirure entre les deux camps. Il est évident que la terre d'asile et l'assistance financière que procuraient les Saoudiens aux salafiyya persécutés dans leur pays d'origine ont infléchi l'opinion de ces derniers dans le sens du wahhabisme.

Le tasawwuf réformé et réformiste


Le grief majeur adressé aux spirituels musulmans concerne leur prétendu quiétisme : leur quête de Dieu les détournerait des préoccupations d'ordre social et leur ferait oublier le devenir de la Umma ; ce type d'argument, quoique plus rare qu'auparavant, se rencontre encore de nos jours, par exemple sous la plume de Muhammad Qutb, le frère de Sayyid21. Ce poncif ne résiste pas à l'examen des faits, et maints auteurs – salafis ou soufis – se font fort de rappeler la part active, sinon prépondérante, tenue par les soufis dans le jihâd au cours de l'histoire islamique22. Lors de leur mandat en Syrie, les Français ont rencontré beaucoup de résistance dans le milieu soufi de Damas23 ; les nationalistes se réclamaient d'ailleurs de shaykh Arslân, saint patron de Damas ayant vécu au xiie siècle et qui eut une part active dans le jihâd contre les Croisés. En ce sens, la lutte contre l'occidentalisation constitue un des traits d'union entre soufis et réformistes.
Quant au rôle social des shaykh soufis, la vocation d'accueil et de brassage qu'ont eue leurs zâwiya témoigne amplement de la disponibilité de ces shaykh à autrui24. J'ai pu observer combien les branches cairotes de la tarîqa shâziliyya, notamment, étaient présentes sur le terrain ; P.-J. Luizard a bien mis en relief ce rayonnement, grâce auquel le soufisme fait directement concurrence à l'islamisme radical25. Sur ce point, le tasawwuf syrien n'a rien à envier à son voisin. Au xvie siècle déjà, les écrits de l'école shazilie mêlaient étroitement l'examen de la société à la doctrine spirituelle26. Dans la Syrie contemporaine, l'action réformiste du soufisme a plusieurs objectifs :
- un effort de critique interne s'est fait jour dans les milieux soufis, et plus précisément au sein de la tarîqa naqshbandiyya. Un des grands shaykh de cette voie, Amîn Kuftârû (m: 1938), a tenté de soigner « les maladies du tasawwuf»27 ; son fils Ahmad, qui est encore actuellement le grand mufti de Syrie, a continué dans cette voie. À vrai dire, son discours constitue un véritable appel aux salafiyya et pourrait largement émaner d'eux28. Le shaykh Ahmad agrée un soufisme coranique, « équilibré », imprégné, bien sûr, de sharî'a et engagé dans le social ; il rejette donc la mystique de type « monastique » (ruhbânî), « qui a contribué à affaiblir le monde musulman dans les domaines culturel et social »29. L'esprit réformiste du shaykh se manifeste dans la position qu'il a adoptée à propos de la terminologie soufie : il prône le retour à un vocabulaire exclusivement coranique et propose de remplacer le mot tasawwuf par celui d'Ihsân (« recherche de la perfection ») ou de tazkiyat al-nafs (« purification de l'âme »), alors que le Frère musulman S. Hawâ, notons-le, garde le terme tasawwuf30. D'aucuns considèrent en effet que cette terminologie est trop hermétique et ambiguë, mais, répond le savant contemporain al-Bûtî, les « pieux devanciers » (al-salaf al-sâlih) l'utilisaient déjà, et de plus, chaque science a droit à sa propre terminologie ou istilâh31.
- Le deuxième objectif de ces maîtres naqshbandi vise à une réforme de la pensée islamique selon une perspective similaire à celle des salafiyya. Ils condamnent l'ostracisme des rites juridiques les uns vis-à-vis des autres (al-ta'assub al-mazhabî), ainsi que l'observance aveugle de tel ou tel rile (al-taqlîd). Par voie de conséquence, ils préconisent la revitalisation de l'ijtihâd individuel tel qu'il se pratiquait aux premiers siècles de l'Hégire32. Il nous faut ici encore élargir le champ d'investigation, car cette prise de position n'est pas nouvelle dans les milieux du tasawwuf. Pour Ibn 'Arabî par exemple, « l'etfort d'interprétation » en matière juridique a valeur d'obligation pour chaque croyant, et les maîtres de la Shâziliyya égyptienne ont suivi le maître sur ce point33. Par ailleurs, on commence à mieux évaluer l'impact du soufisme réformé d'Ahmad Ibn Idrîs (m. 1837) et de son disciple Muhammad al-Sanûsî (m. 1859). Bien évidemment, ces shaykh prônaient la pratique de l'ijtihâd et le rejet du taqlîd, et leur pensée unitaire et pan-islamiste évoque l'appel pressant des réformistes à dépasser les divisions entre musulmans34.
La primauté de la da'wa 'âlamiyya, de la diffusion du message islamique à travers le monde, constitue un autre trait que partagent certains shaykh contemporains avec les réformistes. Au Caire, cette activité émane principalement de la 'Ashîra Muhammadiyya et de la 'Azamiyya, qui sont des branches de la Shâziliyya. À Damas, Ahmad Kuftârû a profité du prestige attaché à sa fonction de grand mufti de Syrie pour présenter islam et soufisme aux États-Unis comme en URSS, et il a largement utilisé les médias syriens dans ce but. Il a par ailleurs fondé plusieurs instituts à Damas : des écoles privées pour garçons et filles; et surtout un centre d'étude des sciences religieuses pour étudiants étrangers venant des pays les plus lointains35. Al-Bûtî est tout aussi actif, par les nombreuses conférences qu'il donne à l'étranger, ses livres qui bénéficient d'une bonne diffusion, et son émission hebdomadaire à la télévision syrienne. Notons qu'en dehors de ces personnalités connues, nombre d'ulémas de Damas ou d'Alep sont rattachés à une tarîqa ou en dirigent une eux-mêmes. Il s'agit là d'un tasawwuf « savant » et discret : la spiritualité syrienne s'extériorise généralement moins que celle d'Égypte. La tarîqa naqshbandiyya a pénétré aisément ce milieu par sa sobriété et son attachement à la sharî'a ; al-Bûtî, par exemple, y est affilié, mais très peu de gens, même à Damas, le savent.
- Examinons en troisième lieu la tactique utilisée par les soufis pour réformer la société syrienne. À l'instar des Frères musulmans, ils ont compris que, pour freiner la laïcisation imposée par l'État, il leur fallait investir les domaines de l'éducation et de la formation. C'est ainsi que les mosquées Zayd b. Thâbit et al-Imân, à Damas, ont attiré dans les années soixante-dix et quatre-vingt beaucoup de jeunes, de tendances à la fois salafie et soufie ; sous la direction des shaykh 'Abd al-Karîm al-Rifâ'î (m. 1972) et Muhammad 'Awad (exilé dans le Golfe), ils y apprenaient les sciences religieuses et prenaient part à des séances de dhikr; parallèlement, un enseignement dans les différentes matières scolaires était prodigué.
La portée réformiste du soufisme moderne se manifeste actuellement dans l'action, là aussi très discrète mais efficace, que mène l'organisation exclusivement féminine des Qubaysiyya. D'obédience naqshbandie, elle a été fondée par la shaykha Munîra al-Qubaysî et rayonne sur plusieurs pays du Moyen-Orient. Son objectif est d'islamiser – ou de ré-islamiser – la société, en touchant plus particulièrement les femmes appartenant à un milieu social et culturel assez élevé, et en créant un réseau professionnel très étendu. La structure de cette organisation est pyramidale et initiatique, car la novice progresse dans la hiérarchie qubaysie en assumant toujours davantage de responsabilités extérieures et en pratiquant une discipline spirituelle plus exigeante; par ailleurs, les membres ne connaissent que leurs enseignantes directes et non celles qui se trouvent aux degrés supérieurs. La formation intensive qui y est dispensée concerne les sciences religieuses, mais une solide culture générale est également demandée et le suivi d'un enseignement universitaire recommandé. Il ne faut pas négliger l'aspect caritatif de l'organisation, du fait de son recrutement essentiel dans les classes favorisées. Le rôle éducatif des Qubaysiyya s'incarne dans les écoles privées qu'elles gèrent à Damas, et qui sont parmi les plus cotées de la ville. La discipline qui règne au sein de l'organisation se traduit par le quasi-uniforme que portent ces femmes : manteau bleu marine et foulard bleu cobalt ; à noter que les plus initiées portent un voile noir qui leur cache le visage (mindîl). Le régime syrien a pris ombrage de l'influence grandissante des Qubaysiyya et a interdit leurs activités publiques, mais les « cercles » (halaqât) de formation et d'enseignement n'ont fait que prospérer dans les maisons.

Face au pouvoir syrien

II existe une sorte d'alliance naturelle entre toutes les tendances sunnites de la population à l'encontre des Alaouites, qui dirigent la Syrie depuis 1970. Ces chiites hétérodoxes, appelés Nusayris jusqu'à l'époque du mandat français, sont assimilés aux Qarmates qui avaient notamment volé la Pierre Noire de la Ka'ba en 930. Les sunnites les accusent également de complicité avec les ennemis historiques de l'islam syrien, c'est-à-dire les Croisés et les Mongols, et plus récemment les Français36. Sur ce point, leur référence reste la fatwa d'Ibn Taymiyya, qui appelait au jihâd contre les Nusayris, « plus mécréants que les chrétiens et les juifs »37. À propos du consensus sunnite contre le pouvoir, il ne faut pas oublier que la répression orchestrée par celui-ci a touché, outre les Frères musulmans, tous les milieux religieux. Il y avait donc une quasi-unanimité sur la nécessité de se débarrasser de ce régime. Seules divergeaient les méthodes, et il est intéressant de relever que les options choisies ne déterminent pas un clivage entre soufis et Frères musulmans, mais qu'elles partagent en leur sein l'un et l'autre courants :
- Certains se sont prononcés en faveur d'une méthode douce, cherchant au préalable à réformer en profondeur les mentalités. Selon eux, le peuple syrien n'était pas mûr pour une révolution islamique. Telle était la position du leader des Frères musulmans exilé en Allemagne, 'Isâm al-'Attâr, rapidement mis en minorité par les partisans de la lutte armée38. À l'instar des ulémas et des soufis de Damas, les Frères de cette ville se montraient également plus souples en la matière que ceux du nord du pays : l'appareil répressif y était évidemment beaucoup plus présent qu'ailleurs. Certaines personnalités religieuses ont tenté d'atténuer l'opposition du parti Baath envers la religion, et d'éviter que survienne une rupture totale entre les deux. Le shaykh Kuftârû ne prône pas seulement un islam tolérant et éclairé ; il appelle également à l'unité arabe39. De même qu'al-Bûtî, il entretient jusqu'à maintenant une relation privilégiée avec le président Hafez al-Assad, dont l'ouverture à un islam sunnite non politisé se manifeste d'ailleurs de plus en plus. D'aucuns accusent ces shaykh de compromission avec le régime. Contentons-nous de remarquer que réapparaît ici l'accusation trop facilement maniée dans l'histoire islamique de la corruption des ulémas à la solde du pouvoir.
- Les partisans de la lutte armée se trouvaient plutôt – on l'a vu – dans les régions de Hama et d'Alep. On ne saurait sous-estimer la participation des soufis, principalement shâzilis, à cette lutte. Y ont contribué les disciples de 'Abd al-Qâdir 'Isâ, shaykh maintenant exilé en Jordanie, ou encore ceux du shaykh 'Abd al-Ghaffâr al-Durubî, de Homs, qui ont été massacrés dans leur prison de Palmyre le 26 juin 1980, partageant ainsi le sort de Frères musulmans40. Ainsi F. de Jong affirme peut-être trop hâtivement que « le cas de la Rifâ'iyya de Hamâ est le seul cas connu de répression directe contre une confrérie »41. Le rôle des soufis a également été minimisé dans ce qu'on appelle pudiquement les « événements de Hama » de février 1982, au cours desquels il y aurait eu jusqu'à 25 000 morts. Cette ville, fief du radicalisme sunnite, témoigne en effet d'une implantation ancienne et profonde du soufisme. La grande famille Kîlânî, qui descend du saint de Bagdad 'Abd al-Qâdir al-Jîlânî, s'engagea totalement dans le combat, notamment Munîr Kîlânî, un soufi shâzilî ; la plupart de ses membres furent tués, leur zâwiya et leur quartier rasés42. En tout état de cause, l'insurrection armée de la population ne peut être imputée aux seuls Frères musulmans, comme l'ont prétendu les dirigeants syriens. Les divers rapports montrent que le mufti et les ulémas de Hama ont été exterminés43. Les chefs des Frères musulmans auraient même pu prendre la fuite, semble-t-il, alors que beaucoup de sunnites traditionnels n'ont pas échappé au carnage.
Que l'on analyse la doctrine ou les comportements, il nous incombe donc de corriger le préjugé simpliste qui oppose le soufisme, « religiosité populaire et passéiste », au réformisme, « mouvement moderne et activiste ». Le regain de fréquentation des ordres soufis que l'on constate actuellement en Égypte comme dans le Bilâd al-Shâm s'explique en partie par l'interdiction ou les entraves à leurs activités que rencontrent les Frères musulmans44. Le phénomène est particulièrement net en Syrie; où les turuq comblent le vide laissé par le réformisme politique bien éradiqué, mais aussi par certains milieux religieux trop frileux. Soulignons ici que les milieux soufis syriens ont accueilli des Frères musulmans dans leurs rangs, après les mesures de répression dont ceux-ci ont fait l'objet45 ; cette capacité d'absorption par le soufisme d'éléments étrangers s'est d'ailleurs manifestée dans maints autres contextes historiques. On peut donc suivre Bruno Étienne jusqu'à un certain point lorsqu'il range ce qu'il appelle le « néo-turuquisme » parmi les « associations islamistes »46 ; par contre, on ne peut voir là « un phénomène de réappropriation du politique sur un mode populaire »47 : divers exemples montrent à l'évidence que le soufisme significatif – et non le dervichisme de quartier, peu important en Syrie au demeurant – attire les classes moyennes et même supérieures de la société48. Du fait de cette diffusion, peut-être ce soufisme a-t-il moins d'exigences spirituelles ou initiatiques ; car il s'efforce avant tout de préserver les valeurs islamiques d'une société désormais largement perméable à l'influence occidentale.

Notes:

1 Majmû' al-fatâwâ, X, Riyâdh, 1398 H, p. 339-340.
2 Cf. Hawâ S., Tarbiyatu-nâ al-rûhiyya (Notre éducation spirituelle), Beyrouth-Amman, 1989, p. 18.
3 Mentionnons à cet égard le livre de Julian Johansen, Sufism and Islamic Reform in Egypt, Oxford, 1996, dont je prépare le compte rendu pour le Bulletin critique des Annales islamologiques.
4 Cité notamment par S. Hawâ, op. cit., p. 17.
5 Cf. Luizard P.-J, « Le rôle des confréries soufies dans le système politique égyptien », Maghreb-Machrek n0131, janv.-mars 1991, p. 52. Quelques lignes plus bas, le chercheur impute au même Ibn Taymiyya le fait que les islamistes rejettent le fanâ' soufi (ibid.).
6 En ce qui concerne les pays arabes, cf. Al-Bûtî M. S., Al-salafiyya, Damas, 1988 ; Al-Makki A. H., Mawqif a'immat al-haraka al-salafiyya min al-tasawwuf wa l-sûfiyya, Le Caire, 1988 ; Al-Lablâwî M., Al-tasawwuf fi turâth Ibn Taymiyya, Le Caire, 1984 ; M. Zakî Ibrâhîm (shaykh Shâzilî), Ahl al-qibla, Le Caire, 1993. Dans la revue officielle du soufisme égyptien, al-tasawwuf al-islâmî, le chef des confréries affirme qu'il lutte contre les mêmes déviations qu'a combattues en son temps Ibn Taymiyya (numéro de Janvier 1994,. p. 7). Pour l'Occident, voir surtout G. Makdisi, « Ibn Taymiyya: a Sûfî of the Qâdiriyya Order », American Journal of Arabic Studies, vol. 1, Leiden, 1973.
7 Un universitaire égyptien me faisait remarquer que les fondamentalistes qui critiquent Ibn 'Arabî au nom d'Ibn Taymiyya n'ont pas toujours lu l'un et l'autre.
8 Cf. les tomes II, X et surtout XI de son Majmû' al-fatâwâ,
9 Cf. Laoust H., Les schismes dans l'Islam, Paris, 1965, p. 340-341.
10 'Abd Al-Qâdir 'Isâ, Haqâ'iq 'an al-tasawwuf, Alep, 1970, p. 586.
11 Cf. l'épître qu'il a rédigée en 1874, intitulée risâla fî-l-wâhidât : l'auteur y épouse la thèse de l'« unicité de l'Être » (wahdat al-wujûd).
12 Cf. Carré 0., Michaud G., Les Frères musulmans, Paris, 1983, p. 14 ; TRIMINGHAM J. S., The Sufi Orders, Oxford, 1971, p, 251.
13 Cf. Seurat M., L'Etat de barbarie, Paris, 1989. p. 73 ; LE GAC D., La Syrie du général Assad, Paris, 1991, p. 137.
14 Carré 0., Michaud G., Op. cit., p. 23.
15 Cf. par exemple Kaminsky C., Kruk S., La Syrie : politiques et stratégies, Paris, 1987, p. 161.
16 Cf. Carré 0., Michaud G., op. cit., p. 158.
17 Cf. Hawâ S., op. cit., p. 17.
18 Ibid.
19 Les deux autres volumes s'intitulent al-Mustakhlas fî tazkiyat al-anfus, Beyrouth, s.d., et Muzakkirât fî manâzil al-siddîqîn wa-l -rabbâniyyîn, Beyrouth, 1988.
20 Cf. Al-Bûtî M. S, op. cit., p. 156, 158, 199 et 266.
21 Cf. Qutb M,, Mafâhîm yanbaghî an tusahhah, Le Caire, 1987, p. 311-332.
22 Bornons-nous à des auteurs syriens, tels S. Hawâ, qui affirme que le soufisme doit revenir à sa vraie nature qui est le Jihâd (op. cit., p. 11), et M. Shaykhani, Al-tarbiya al-fûhiyya bayna al-sûfiyyin wa-l -salafiyyîn, Damas, 1985, p. 11-12.
23 Mentionnons le shaykh 'Alî al-Daqr (m. 1943} et le shaykh Ahmad al-Hârûn (m. 1962) ; celui-ci est considéré comme le grand saint damascène du xxe siècle.
24 Cf. Geoffroy Eric, Le soufisme en Égypte et en Syrie sous les derniers Mamelouks et les premiers Ottomans : orientations spirituelles et enjeux culturels, Ifead, Damas, 1995, p. 116-119 et p. 172-175.
25 Cf. Luizard P.-J., op. cit., p. 31-32.
26 Cf. Geoffroy Eric, op. cit., notamment p. 161-163.
27 Cf. 'Al-Habash M., al-Shaykh Amîn Kuftârû, Damas, 1989, p. 107.
28 Shaykhânî, un de ses disciples, souligne d'ailleurs qu'il a voulu réduire le clivage entre soufis et salafis ; cf. al-Tarbiya al-rûhiyya, p. 101. Notons au passage la similitude du titre de ce livre et de celui de S. Hawâ.
29 Shaykhânî, op. cit., p. 280.
30 Ibid., p. 279, et Hawâ S., op. cit., p. 13.
31 Al-Bûtî M. S., op. cit., p. 196-197.
32 Al-Habash, op. cit., p. 76-81 ; Shaykhani, op. cit., p. 278-279. À ce propos, M. S. Al-Bûtî affirme que beaucoup de questions litigieuses concernant le soufisme s'éclairent si l'on a recours à l'ijtihâd (op. cit., p. 193). Sur la position des salafiyya concernant l'ijtihâd et le taqlîd, cf. Encyclopédie de l'Islam 2, IV, p. 158.
33 Cf. Geoffroy E., op. cit., p. 485-486.
34 Cf. O'Fahey R. S., Enigmatic Saint Ahmad Ibn Idris and the Idrisi Tradition, Londres, 1990 ; Vikor K. S., Sufi and Scholar on the Desert Ëdge: Muhammad b. 'AIî al-Sanûsî, thèse de philosophie soutenue à l'université de Bergen, Norvège, en 1991.
35 Cf. Al-Bânî M. B. (disciple du shaykh Kuftârû), AI-Murshid al-mujaddid, Damas, s.d., p.123, 131-137, 144-145...
36 Cf. Seurat M.,op. cit.,p.60.
37 Cette fatwa a été reproduite dans le Journal Asiatique XVIII, série 6,1871, p. 167-178. L'intransigeance d'Ibn Taymiyya à l'égard des « gens du Livre » est notoire.
38 Cf. Carré 0., Michaud G., op. cit., p. 158.
39 Al-Bânî M. B., op. cit.,p.139.
40 G. Michaud indique seulement que les détenus étaient des « Frères musulmans ou apparentés pour la plupart » ; il y aurait eu entre 700 et 1 100 morts ; cf. Carré 0., Michaud G., op. cit.. p. 147-148,229...
41 Cf. De Jong F., « Les confréries mystiques musulmanes au Machreq arabe », Les ordres mystiques dans l'Islam, cheminements et situation actuelle, Paris, 1986, p. 216. En 1979, le shaykh de la Rifâ'iyya avait été tué et les activités de cette voie initiatique interdites.
42 Cf. Majzarat Hamâ {« le massacre de Hama »), livre édité en 1983 par l'Alliance nationale pour la libération de la Syrie, p. 32 ; voir également Cf. Carré 0., Michaud G., op.cit ., p.160.
43 Majzarat Hamâ, p,73.
44 P. J. Luizard en fait le constat pour l'Égypte, op. cit., p. 31.
45 Comme le remarque F. De Jong, op. cit., p. 216.
46 Cf. Etienne B., L'islamisme radical, Paris, 1987, p. 218.
47 Ibid.
48 P.-J. Luizard fait la même observation en ce qui concerne l'Égypte, op. cit., p. 31.

Source: http://ema.revues.org/index253.html#ftn2

vendredi 5 juin 2009

Le message caché des soufis

Le message caché des soufis

Ami qui cherche la vérité, entend ces humbles paroles :

Toi qui te demande pourquoi le penseur qui parle est toujours athée,Comprends que seul l’athée peut se targuer de voir un monde de raison,Lui seul s’est convaincu par des raisonnements qu’il pouvait parler au nom de tous,Que son expérience avait une valeur absolue, que ses lectures du monde et des textes étaient les bonnes.Parfois, le fait qu’on le vénère le conforte dans cette idée fausse qu’il peut parler au nom de tous.Il recherche alors cette vénération, tout en appelant cela de la recherche de la reconnaissance.Mais tout cela est orgueil.


Le penseur religieux est un théologien, un penseur des écritures,Lui aussi raisonne, mais recherche souvent une lecture des textes saints permettant la vie en société.La théologie est une science de la raison,Elle est différente de la science d’Allah qui ne peut venir que de l’illumination due à Sa grandeur.Or, on n’enseigne pas l’illumination comme l’a compris le grand al-Ghazali.


Les mystiques soufis parlent peu de manière publique,Ou de manière non ostensible.Le soufisme est partout en tant que message caché,Uniquement accessible à ceux qui savent ouvrir réellement leur cœur à Allah,A ceux qui savent courber leur âme devant Allah, comme disait le grand Rumi.Tous les soufis n’ont pas vocation à enseigner,Or, prendre une position publique équivaut pour le soufi à enseigner ;Rien que parler du soufisme est déjà enseigner le soufisme.


Beaucoup de personnes ne souhaitent pas qu’on leur enseigne,Beaucoup de personnes ne peuvent pas accepter la vérité sur eux et sur les autres,Beaucoup de personnes refusent les clefs qu’on pourrait leur donner,Ou ne les voient pas quand elles sont dans leurs mains,Beaucoup de personnes font semblant de chercher mais ont très peur de ce qu’elles pourraient trouver,Elles pensent tout savoir,Elles sont sourdes et aveuglesIncapables de voir le monde d’Allah et Sa lumière.Qu’Allah leur accorde Sa Miséricorde.


C’est pourquoi le message soufi est caché,Parce que justement il n’est pas caché.


Les soufis ne le cachent pas,Mais les athées ou les religieux ne le trouvent pas,Même quand ils demandent,Même quand on le leur montre.


Allah est le plus grand Conducteur,Celui qui montre la voie,Et nul ne peut se substituer à Lui pour montrer la voie,Hormis durant un temps Ses prophètes, Ses envoyés, Ses messagers, Ses élus.


Les débats du monde naissent de l’orgueil, du mensonge, de la mauvaise foi, ou de l’erreur de la raison,Et la Lumière d’Allah dénoue ces écheveaux pour les faire se dissoudreComme par miracle,Comme le nuage disparaît sous le soleil.


Voilà pourquoi le soufi n’intervient que rarement dans les affaires du monde,Parce que les problèmes du monde sont souvent de faux problèmes,Des mirages qui attirent les âmes perdues,Des mirages qui occupentDes mirages qui consument de l’énergie,Des idoles de la raison.

Pour le soufi illuminé,Les problèmes terrestres ne méritent souvent pas qu’on leur accorde de l’énergie,L’intimité protégée du soufi est l’amour d’Allah et de Mohammed son prophète (Paix et Salut sur lui).



vendredi 13 mars 2009

Le paradoxe de la nature humaine, selon Rumi

Le paradoxe de la nature humaine, selon Rumi

Par Éric geoffroy


« L’homme est quelque chose d’immense. En lui tout est inscrit, mais ce sont les voiles et les ténèbres qui l’empêchent de lire en lui cette science »
« Tu vaux plus que les deux mondes. Que faire ? Tu ne connais pas ta valeur... »
Rumi, Fîhi-mâ-fîhi


Dans l’ensemble de son œuvre, Rumi proclame éminemment la dignité humaine. Il voit en l’homme le but de la création, et le point d’aboutissement du projet divin. Si l’homme est la dernière créature à être entrée dans l’existence phénoménale, c’est que les autres règnes (minéral, végétal, animal..) avaient pour tâche de préparer son avènement ; ils sont donc des moyens pour lui de parvenir à la perfection. A cet effet, Rumi prend l’image, bien connue, du jardinier qui, pour mener à terme sa récolte, doit d’abord préparer le sol, semer les graines, arroser, tailler, etc. :
« La forme extérieure de la branche est l’origine du fruit, mais intérieurement la branche n’est venue à l’existence que pour le fruit.
S’il n’y avait eu ni désir ni espoir du fruit, pourquoi le jardinier aurait-il planté l’arbre ?
Donc, selon la réalité intérieure, le fruit a donné existence à l’arbre, même si, en apparence, l’arbre a donné naissance au fruit.
C’est pourquoi le Prophète a dit : ‘‘Adam et les autres prophètes me suivent derrière mon étendard’’
Et c’est pourquoi ce maître de connaissance a prononcé cette parole allusive : ‘‘Nous sommes les derniers et les devanciers’’ [1] ».
Nous sommes en effet les derniers dans l’ordre de la création physique, manifestée, et les premiers dans l’ordre métaphysique. Ce constat vaut aussi bien pour :
- le règne humain, par rapport aux autres créatures,
- l’islam, dernière religion révélée pour ce cycle d’humanité,
- Muhammad, « Sceau des prophètes », mais mobile et source de la création, raison d’être du cosmos. Rumi fait souvent référence au hadîth qudsî suivant : Law lâka mâ khalaqnâ al-aflâk : « N’eusse été pour toi [Ô Muhammad], Nous n’aurions pas créé le cosmos ! »
Rumi continue donc le passage précédent du Mathnawi en indiquant :
« Si en apparence je suis né d’Adam, en réalité je suis l’ancêtre de tout ancêtre [...]
C’est pourquoi le père (Adam) est né de moi, c’est pourquoi en réalité l’arbre est né du fruit » [2].
Pour Rumi, il y a trois sortes d’hommes : les êtres bestiaux, les êtres ordinaires, et les êtres angéliques, c’est-à-dire les prophètes et leurs successeurs, les saints. Parmi les êtres angéliques, Rumi affirme la précellence de Muhammad : pour lui, les prophètes et les saints sont comparables à des rayons issus du soleil muhammadien [3]. Un maître soufi quasiment contemporain de Rumi, Ibn ‘Atâ’ Allâh, exprimait en termes assez similaires ce thème de la « lumière muhammadienne » (al-nûr al-muhammadî) : « Puisque tu as conscience que la mission de guide spirituel ne saurait prendre fin, après le cycle de la prophétie, tu peux en déduire que la lumière qui se dégage des saints provient de l’irradiation de celle de la prophétie sur eux. Sache que la « réalité muhammadienne » ( al-haqîqa al-muhammadiyya) est semblable au soleil, et la lumière du coeur de chaque saint à autant de lunes. Tu le sais, la lune éclaire parce que la lumière du soleil se pose sur elle et qu’elle la réfléchit. Le soleil illumine donc de jour, mais aussi de nuit par l’intermédiaire de la clarté lunaire : il ne se couche jamais ! [4] ». Le Prophète est donc « l’Homme parfait » (al-insân al-kâmil) : cette expression appartient plutôt à la terminologie d’Ibn ‘Arabî qu’à celle de Rumi, mais la doctrine en est identique.
L’homme en général est le médiateur, le chaînon qui relie la création au Divin. A son insu, il purifie ce qui était souillé [5]. Il est la porte pour aller à Dieu :
« Tu es la porte de la cité de la connaissance [6], puisque tu es les rayons du soleil de la clémence [7] ».
D’évidence, Rumi fait fructifier l’enseignement coranique de la khilâfa : l’homme est le représentant de Dieu sur terre (khalîfat Allâh fî l-ard). Par ailleurs, une de ses assises doctrinales est celle du « Pacte » (mîthâq) passé, selon le Coran (7 : 172) entre Dieu et l’humanité dans le monde spirituel, pré-créaturel. Le thème corollaire de ce Pacte est le « dépôt sacré » (amâna) : selon le Coran 33 : 72, l’homme accepte, assume, ce dépôt, lors de l’alliance contractée avec Dieu, même si, toujours selon le Coran, il ne se montre pas à la hauteur de la tâche qui va lui incomber. Mais ce qui importe pour Rumi, dans ce contexte, c’est que l’homme est doté de la faculté de choisir ; il est libre, et c’est une qualité qu’il partage avec Dieu [8].
C’est précisément ce « dépôt » spécifique à la nature humaine, cette part divine que l’homme porte en lui, qui lui assigne un destin comparable à nulle autre créature, une mission particulière :
« Si tu dis : ‘‘Je n’accomplis pas la tâche qu m’incombe, mais je réalise d’autres choses’’, sache que l’homme n’a pas été créé pour faire ces autres choses. C’est comme si tu prenais dans le trésor du roi un sabre indien inestimable, du meilleur acier, et que tu l’utilisais comme un couteau de boucher pour couper de la viande putréfiée [9] ».
Suite au processus de l’incarnation, l’homme a en effet oublié son origine céleste et sa mission : il s’est identifié avec sa forme... Cependant, bien que sa conscience se soit obscurcie, il ressent un pénible sentiment d’aliénation, et une profonde nostalgie de son état primordial de pureté et d’unité, ce que l’islam appelle la fitra. Et l’on sait que le thème majeur de l’œuvre de Rumi est sans doute cet exil de l’homme sur terre, loin de la patrie spirituelle, et le sentiment d’enfermement dans la prison du corps et du monde phénoménal. La référence scripturaire ici est ce hadîth : « Ce bas-monde est la prison du croyant, et le paradis du mécréant ». Les êtres les plus conscients de cet état de déchéance n’auront pour but, au cours de leur existence, que de se souvenir du Pacte, et de chercher à re-trouver Dieu. D’où la pratique essentielle, dans le soufisme, du dhikr, « souvenir-invocation » de Dieu.
Pour autant, la chute de l’homme de son état paradisiaque vers la condition terrestre a un sens positif en islam et dans le soufisme. En effet, si Adam n’avait chuté, toutes les possibilités présentes, inhérentes dans l’Essence divine n’auraient pu se déployer. Si tous les humains atteignaient l’état d’« Homme parfait » (insân kâmil), le monde serait immédiatement réintégré dans le Principe divin, le Paradis serait rétabli, et le monde cesserait d’exister... C’est sa séparation d’avec Dieu qui solidifie le monde [10]. Il revient donc à l’homme de se réintégrer dans l’Unicité, de re-connaître Dieu dans le monde de la dualité, malgré l’action d’Iblîs, du Shaytân. En effet, conformément au sens de la racine arabe Sh T N, ou Sh Y T N, qui signifie « diviser, séparer », Satan tente d’empêcher l’homme de se résorber dans l’Unicité.
Mais comment se libérer de la dualité que nous impose notre ego et le monde ? Certainement pas par la raison raisonnante, nous dit Rumi, ce ‘‘mental’’ qui nous joue bien des tours, et stimule passions et illusions. Le seul moyen est la « mort initiatique », c’est-à-dire la purification de l’ego. Rumi insiste sur ce point en employant diverses images. Il qualifie par exemple l’ego non travaillé, non épuré sur le plan spirituel, d’« âne » ; or cet ego doit se transmuer en Jésus, en ‘‘ego christique’’ [11].
Les prescriptions et rites de l’islam, tels que la prière (salât) ont ici un effet salvateur :
« Tu es vivant, fils du Vivant, toi le bienheureux !
Tu n’étouffes donc pas dans cette tombe étroite ?
Tu es le Joseph de ton temps et le soleil du firmament
Sors de ce puits, sors de cette prison, montre ton visage !
C’est dans le cœur de la baleine que ton Jonas a mûri
Qu’est-ce qui l’a libéré ? De prier son Seigneur ! [12] »
Dans ce processus de purification, Rumi insiste sur les vertus de la souffrance :
« C’est la douleur qui guide l’homme en toute chose. Tant que l’on ne souffre pas du désir et de l’amour d’une chose, on ne forme pas l’intention de l’accomplir. Et sans douleur, on ne peut rien accomplir, que ce soit dans le domaine matériel ou spirituel [...] Tant que Marie n’éprouva pas les douleurs de l’enfantement, elle ne se dirigea pas vers l’arbre du bonheur [13] ».
Pour conclure, le paradoxe de la nature humaine et du monde phénoménal réside dans le fait que l’une et l’autre subsistent grâce à - ou à cause de ? - l’inconscience de la plupart des hommes, leur distraction (ghafla en arabe) à l’égard de la réalité divine, leur oubli, leur amnésie quasi générale à l’égard de leur patrie spirituelle. Il s’agit là d’un leitmotiv chez Rumi, notamment dans le Fîhi-mâ-fîhi, qu’il faut toujours placer en effet de miroir avec la supériorité que Rumi, conformément à l’enseignement coranique, accorde à la créature humaine. Bien conscient du hadîth selon lequel « Les hommes sont endormis, et ce n’est que lorsqu’ils meurent qu’ils s’éveillent », Rumi disait : « Je ne suis venu sur terre que pour réveiller les âmes endormies » [14], ou encore « Si nous nous laissions aller au sommeil, qui guérirait ces infortunés endormis ? Je les ai tous pris à ma charge afin de les demander à Dieu et de les faire parvenir à la perfection [15] ».
Et c’est précisément le rôle de l’être éveillé, du maître spirituel qu’était Rumi, que de pratiquer sur son disciple la maïeutique, comme l’affirmait Eva de Vitray-Meyerovitch [16], c’est-à-dire « l’art de faire accoucher » les esprits, de faire évoluer le petit moi vers le grand Soi, ou, pour reprendre la terminologie de Rumi, de transmuer l’âme bestiale en âme angélique et au-delà de l’état angélique, puisque, pour citer le penseur français Pascal (m. 1662), « l’homme passe infiniment l’homme ».


[1] Mathnawi, IV, 520-526. Voici le texte arabe du hadîth : Nahnu al-âkhirûn al-sâbiqûn.
[2] Ibid., IV, 527, 529.
[3] Mathnawi, III, 4542 ; VI, 2151-2162.
[4] La sagesse des maîtres soufis, introduction, traduction et notes par E. Geoffroy, Paris, 1998, p. 34.
[5] Fîhi-mâ-fîhi, chap. 8.
[6] Référence au hadîth où le Prophète déclare « Je suis la cité de la connaissance, et ‘Alî en est la porte ».
[7] Mathnawi, I, 3763.
[8] Mathnawi, V, 3087-3088 ; IV, 2914 notamment.
[9] Fîhi-mâ-fîhi, traduction par L. Anvar-Chenderoff, Rûmî, Paris, 2004, p. 180.
[10] W. Chittick, The Sufi Doctrine of Rumi, Bloomington (USA), 2005, p. 58-60.
[11] Dîwân, éd. Furûzânfar, Téhéran, 1957-1967, poème n° 1816.
[12] Mathnawi, traduction L. Anvar-Chenderoff, op. cit., p. 181.
[13] Fîhi-mâ-fîhi, traduction par L. Anvar-Chenderoff, op. cit., p. 188.
[14] Eva de Vitray-Meyerovitch, Islam, l’autre visage, Paris, 1995, p. 152.
[15] Eva de Vitray-Meyerovitch, Rûmî et le soufisme, Paris, 1977, rééd. 2005, p. 123.
[16] Ibid., p.130.

http://www.eric-geoffroy.net/article.php3?id_article=42

samedi 24 janvier 2009

La Suprématie Du Cœur Sur Tous Les Autres Organes

La Suprématie Du Cœur Sur Tous Les Autres Organes


Le cœur est le siège de la sincérité en une personne sans lequel aucune de ses actions ne sont acceptées. Le Prophète (saw) dit dans Boukhari: «Sûrement il y a dans le corps un petit morceau de chair; s’il est en bon état le corps entier est en bon état, et s’il est corrompu le corps entier est corrompu et c’est le cœur»; et il dit dans deux autres hadiths rapportés par Mouslim: «Sûrement Allah ne regarde pas vos corps ni vos faces, mais Il régarde vos cœurs» et «N’entrera au paradis quiconque a même un atome d’orgueil en son cœur.»

Plusieurs autres hadiths citent explicitement la primauté du cœur:

· Abou Hourayra rapporte: «Je dis: O Messager d’Allah! Qui sera le premier à bénéficier de ton intercession au jour de la résurrection?» Le Messager d’Allah dit: «O Abou Hourayra! Je savais que personne ne pouvait me demander cette question avant toi à cause de ton grand désir pour la connaissance de hadiths. Le premier à bénéficier de mon intercession au jour de la résurrection est celui qui dit «Il n’y a de Dieu qu’Allah» purement et sincèrement de son cœur (qalb) ou de son âme (nafs).»

Ibn Hajar dit dans son commentaire sur Boukhari:

Le Prophète (saw) mentionna le cœur pour insister, comme Allah dit à propos du pécheur: «Certes, il a un cœur pécheur» (2:283)… «Le Premier» fait allusion à leur différent ordre d’entrée au paradis comme distinct dans leur rang de sincérité, cette dernière qualité étant mise en valeur par son dire «de son cœur» quoiqu’il soit clair que le siège de la sincérité est le cœur. Cependant, l’attribution de l’action à cet organe est plus accentuée.

· L’un des Compagnons nommé Wabissa rapporte que les gens avaient l’habitude de demander au Prophète (saw)des questions au sujet des bonnes choses, mais lui se résolu de lui demander qu’au sujet de mauvaises choses. Lorsqu’il vint au Messager de Dieu, celui-ci le tapota sur la poitrine avec ses doigts et dit par trois fois: «O Wabissa, la peur d’Allah est là.» Ensuite il dit: «Demande la réponse à ton coeur, peu importe celle des autres. »

· De la part d’Oumar: Le Prophète (saw) dit: «Toute chose a une cire, et la cire du cœur est dhikr Allah. Rien ne sauve une personne de la punition plus que le dhikr Allah.» Ils dirent: «Même pas le jihad pour l’amour d’Allah?» Il dit: «Non, même si vous combattez jusqu’à ce que vos sabres se brisent.»

· Ibn `Oumar rapporte: J’étais assis avec le Prophète (saw) lorsque Hamala ibn Zayd al-Ansari de la tribu des Banou Haritha vint à lui. Il s’assit en face du Messager d’Allah (saw) et dit: «O Messager d’Allah, la croyance est là» – et il montra sa langue du doigt – «et l’hypocrisie est là» -- et il montra son coeur du doigt – «et je ne fais pas assez de dhikr Allah à l’exception d’un petit nombre.» Le Messager d’Allah demeura silencieux. Hamala répèta ses mots au cours desquels le Prophète(saw) saisi sa langue par son extrémité et dit: «O Allah, donne lui une langue véridique et un cœur reconnaissant, et fait qu’il m’aime et aime tous ceux qui m’aiment, et dirige ses affaires vers le succès.» Hamala dit: «O Messager d’Allah, j’ai deux frères qui sont hypocrites; j’étais juste avec eux. Ne dois-je pas les conduire à toi (afin que tu pries pour eux)?» Le Prophète (saw) dit: «(oui), quiconque vient à nous de la manière dont tu es venu, nous demanderons le pardon pour eux comme nous avons demandé le pardon pour toi; et quiconque maintien cette voie, Allah devient son protecteur.»

· De Ibn `Oumar aussi: le Prophète (saw) dit: «Ne parlez pas beaucoup, faites le dhikr Allah; parler beaucoup sans faire le dhikr Allah endurci le cœur, et personne n’est plus éloigné d’Allah que celui qui a un cœur dur.»

Nous voyons que le Prophète(saw) liait toute chose à la condition du cœur. Lorsque nous éliminons nos mauvais caractères et que nous endossons les bonnes manières, nous aurons un cœur parfait et sain; Ceci est la raison pour laquelle Allah mentionne dans le Coran: «Le jour où ni les biens, ni les enfants ne seront d’aucune utilité, sauf celui qui vient à Allah avec un cœur saint.» (26:88-89). Et Allah mentionne les cœurs de Ses vrais savants (`oulama) lorqu’Il dit: «Il consiste plutôt en des versets évidents, (préservés) dans les poitrines de ceux à qui le savoir a été donné. Et seul les injustes renient nos versets.»

Quelles sont les maladies du cœur?

L’Imam Souyouti dit dans son livre sur la tariqa Chadhili: «La science des cœurs, la connaissance de ses maladies comme la jalousie, l’arrogance et la vanité, est une obligation pour tout Musulman de s’en débarrasser.» Les exégètes disent que la jalousie (hassad), l’ostentation (al-riya’), l’hypocrisie (al-nifaq) et la haine (al-hiqd) sont les caractères les plus communs auquels Allah fait référence lorsqu’Il dit: «Dis: Mon Seigneur m’a interdit les turpitudes tant apparentes que secrètes» (7:33). Allah mentionnant «tant apparent que secret» est l’évidence de la nécessité pour toute personne de ne pas seulement corriger et parfaire les actions extérieures, mais de purifier celles qui sont cachées en son cœur et qui sont seulement connues de son Seigneur.

Le tassawwouf est la science et la connaissance par laquelle on apprend à purifier le moi des mauvais désirs de l’égo, comme la jalousie, la tricherie, l’ostentation, l’amour des éloges, la vanité, l’arrogance, la colère, l’avidité, la radinerie, le respect du riche au dépend du pauvre, tout comme on doit purifier son aspect externe. La science de tassawwouf enseigne la purification selon le Saint Coran et la Sunna du Prophète (saw) et enseigne à se vêtir des attributs parfaits (al-sifat oul-kamila) dont la repentance (tawba), la peur de Dieu (taqwa), se maintenir dans le droit chemin (istiqama), la franchise (sidq), la sincérité (ikhlas), l’abstentation (zouhd), la grande piété (wara’), se remettre à Allah (tawakkul), accepter le Destin (rida), s’abandonner à Allah (taslim), les bonnes manières (adab), l’amour (mahabba), le souvenir (dhikr), la méditation (mouraqaba), et plusieurs autres qualités trop nombreuses pour être énumérées ici.

Tout comme la science du hadith a des douzaines de classifications, de même la science de tassawwouf a plusieurs classifications à savoir, les bonnes caractéristiques (akhlaq hassana) que le croyant doit obligatoirement développer, et les mauvaises (akhlaq dhamina) qu’il doit obligatoirement éliminer, en vue d’atteindre l’état d’ihsan. Les bénéfices et les buts de la science de tassawwouf rendent manifestes en nous le coeur de l’Islam, sa précieuse essence et sa force. En effet, l’Islam n’est pas seulement une pratique externe, mais il a aussi une vie interne. Ceci est la raison pour laquelle Allah dit: «Evitez le péché apparent ou caché» (6:120) et «Il y a parmi les croyants, des hommes qui ont été sincères dans leur engagement envers Allah» (33:23). Ceci signifie que tous les croyants ne sont pas inclus dans ce groupe sélectionné de «ceux qui ont tenu leur engagement envers Allah.» En d’autres termes l’on peut être croyant, mais ne pas être parmi ceux qui ont tenu leur engagement à moins que l’on est atteint l’état de la purification de soi, l’état d’ihsan, la perfection du caractère, que le Saint Prophète (saw) mentionna dans le Saint Hadith. Et ceci, comme nous l’avons maintenant rendu clair, est ce qui fut connu plus tard comme étant la science du tassawwouf.


www.sunnah.org