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mercredi 26 décembre 2012

Èxtraits des odes mystiques de Mawlânâ Djalâl, Od-Dîn Rûmi (ra)

Èxtraits des odes mystiques de Mawlânâ Djalâl, Od-Dîn Rûmi (ra)

Sois enivré d'amour, car l'amour est tout ce qui existe.

L'amour est d'ordre universel.

Chaque instant qui s'écoule loin de l'amour
Est devant Dieu comme un objet de honte.

Recherche le royaume de l'Amour
Car ce royaume te fera échapper à l'ange de la mort.

Les mœurs de l'amour ignorent les conventions.

Si tu es amoureux de l'amour, si c'est l'amour que tu recherches,
Prends un poignard aiguisé et coupe le cou de la timidité.
Et sache que la réputation est un grand obstacle sur ce Sentier.

(Odes mystiques)

mercredi 7 septembre 2011

Rumi à propos du soufisme ...

" Cette dure discipline et ce rude traitement sont un four pour extraire les scories de l'argent. Cette mise à l'épreuve purifie l'argent ; quand il bout, l'écume remonte à la surface. "

Rumi

jeudi 13 janvier 2011

Maulana Rumi (ra) était musulman

Extraits des quatrains de Maulana Rumi (ra)
 
Salam alaikoum,

malheureusement comme pour Ibn Arabi (ra) beaucoup de mouvement new-âge qui se disent sufis mais n'en ont que le nom ont déformé le véritable personnage qu'est Maulana Rumi (ra). Ils tentent de séparer ce qui n'est pas, c'est à dire rumi (ra) de l'Islam de même qu'ils le font avec le soufisme. Le soufisme sans l'Islam, sans la loi islamique, c'est comme une coquille vide, une barque sans pagaies pour arriver à destination.


Un extrait de ses quatrains:

Man banda-ye qur'ānam, agar jān dāram
man khāk-e rah-e muhammad-e mukhtāram
gar naql konad joz īn kas az goftāram
bēzāram azō waz-īn sokhan bēzāram.


Je suis le serviteur du Coran tant que je vivrais 
Je suis la poussière sur la voie de Mohammed, l'élu 
 Si une personne rapporte autre chose de mes dires 
Je me dissocie de lui et suis outragé par ces paroles 


il y a dans son oeuvre plusieurs autres passages et écrits où il affirme son attachement à l'islam, au Prophete (saws).

vendredi 13 mars 2009

Le paradoxe de la nature humaine, selon Rumi

Le paradoxe de la nature humaine, selon Rumi

Par Éric geoffroy


« L’homme est quelque chose d’immense. En lui tout est inscrit, mais ce sont les voiles et les ténèbres qui l’empêchent de lire en lui cette science »
« Tu vaux plus que les deux mondes. Que faire ? Tu ne connais pas ta valeur... »
Rumi, Fîhi-mâ-fîhi


Dans l’ensemble de son œuvre, Rumi proclame éminemment la dignité humaine. Il voit en l’homme le but de la création, et le point d’aboutissement du projet divin. Si l’homme est la dernière créature à être entrée dans l’existence phénoménale, c’est que les autres règnes (minéral, végétal, animal..) avaient pour tâche de préparer son avènement ; ils sont donc des moyens pour lui de parvenir à la perfection. A cet effet, Rumi prend l’image, bien connue, du jardinier qui, pour mener à terme sa récolte, doit d’abord préparer le sol, semer les graines, arroser, tailler, etc. :
« La forme extérieure de la branche est l’origine du fruit, mais intérieurement la branche n’est venue à l’existence que pour le fruit.
S’il n’y avait eu ni désir ni espoir du fruit, pourquoi le jardinier aurait-il planté l’arbre ?
Donc, selon la réalité intérieure, le fruit a donné existence à l’arbre, même si, en apparence, l’arbre a donné naissance au fruit.
C’est pourquoi le Prophète a dit : ‘‘Adam et les autres prophètes me suivent derrière mon étendard’’
Et c’est pourquoi ce maître de connaissance a prononcé cette parole allusive : ‘‘Nous sommes les derniers et les devanciers’’ [1] ».
Nous sommes en effet les derniers dans l’ordre de la création physique, manifestée, et les premiers dans l’ordre métaphysique. Ce constat vaut aussi bien pour :
- le règne humain, par rapport aux autres créatures,
- l’islam, dernière religion révélée pour ce cycle d’humanité,
- Muhammad, « Sceau des prophètes », mais mobile et source de la création, raison d’être du cosmos. Rumi fait souvent référence au hadîth qudsî suivant : Law lâka mâ khalaqnâ al-aflâk : « N’eusse été pour toi [Ô Muhammad], Nous n’aurions pas créé le cosmos ! »
Rumi continue donc le passage précédent du Mathnawi en indiquant :
« Si en apparence je suis né d’Adam, en réalité je suis l’ancêtre de tout ancêtre [...]
C’est pourquoi le père (Adam) est né de moi, c’est pourquoi en réalité l’arbre est né du fruit » [2].
Pour Rumi, il y a trois sortes d’hommes : les êtres bestiaux, les êtres ordinaires, et les êtres angéliques, c’est-à-dire les prophètes et leurs successeurs, les saints. Parmi les êtres angéliques, Rumi affirme la précellence de Muhammad : pour lui, les prophètes et les saints sont comparables à des rayons issus du soleil muhammadien [3]. Un maître soufi quasiment contemporain de Rumi, Ibn ‘Atâ’ Allâh, exprimait en termes assez similaires ce thème de la « lumière muhammadienne » (al-nûr al-muhammadî) : « Puisque tu as conscience que la mission de guide spirituel ne saurait prendre fin, après le cycle de la prophétie, tu peux en déduire que la lumière qui se dégage des saints provient de l’irradiation de celle de la prophétie sur eux. Sache que la « réalité muhammadienne » ( al-haqîqa al-muhammadiyya) est semblable au soleil, et la lumière du coeur de chaque saint à autant de lunes. Tu le sais, la lune éclaire parce que la lumière du soleil se pose sur elle et qu’elle la réfléchit. Le soleil illumine donc de jour, mais aussi de nuit par l’intermédiaire de la clarté lunaire : il ne se couche jamais ! [4] ». Le Prophète est donc « l’Homme parfait » (al-insân al-kâmil) : cette expression appartient plutôt à la terminologie d’Ibn ‘Arabî qu’à celle de Rumi, mais la doctrine en est identique.
L’homme en général est le médiateur, le chaînon qui relie la création au Divin. A son insu, il purifie ce qui était souillé [5]. Il est la porte pour aller à Dieu :
« Tu es la porte de la cité de la connaissance [6], puisque tu es les rayons du soleil de la clémence [7] ».
D’évidence, Rumi fait fructifier l’enseignement coranique de la khilâfa : l’homme est le représentant de Dieu sur terre (khalîfat Allâh fî l-ard). Par ailleurs, une de ses assises doctrinales est celle du « Pacte » (mîthâq) passé, selon le Coran (7 : 172) entre Dieu et l’humanité dans le monde spirituel, pré-créaturel. Le thème corollaire de ce Pacte est le « dépôt sacré » (amâna) : selon le Coran 33 : 72, l’homme accepte, assume, ce dépôt, lors de l’alliance contractée avec Dieu, même si, toujours selon le Coran, il ne se montre pas à la hauteur de la tâche qui va lui incomber. Mais ce qui importe pour Rumi, dans ce contexte, c’est que l’homme est doté de la faculté de choisir ; il est libre, et c’est une qualité qu’il partage avec Dieu [8].
C’est précisément ce « dépôt » spécifique à la nature humaine, cette part divine que l’homme porte en lui, qui lui assigne un destin comparable à nulle autre créature, une mission particulière :
« Si tu dis : ‘‘Je n’accomplis pas la tâche qu m’incombe, mais je réalise d’autres choses’’, sache que l’homme n’a pas été créé pour faire ces autres choses. C’est comme si tu prenais dans le trésor du roi un sabre indien inestimable, du meilleur acier, et que tu l’utilisais comme un couteau de boucher pour couper de la viande putréfiée [9] ».
Suite au processus de l’incarnation, l’homme a en effet oublié son origine céleste et sa mission : il s’est identifié avec sa forme... Cependant, bien que sa conscience se soit obscurcie, il ressent un pénible sentiment d’aliénation, et une profonde nostalgie de son état primordial de pureté et d’unité, ce que l’islam appelle la fitra. Et l’on sait que le thème majeur de l’œuvre de Rumi est sans doute cet exil de l’homme sur terre, loin de la patrie spirituelle, et le sentiment d’enfermement dans la prison du corps et du monde phénoménal. La référence scripturaire ici est ce hadîth : « Ce bas-monde est la prison du croyant, et le paradis du mécréant ». Les êtres les plus conscients de cet état de déchéance n’auront pour but, au cours de leur existence, que de se souvenir du Pacte, et de chercher à re-trouver Dieu. D’où la pratique essentielle, dans le soufisme, du dhikr, « souvenir-invocation » de Dieu.
Pour autant, la chute de l’homme de son état paradisiaque vers la condition terrestre a un sens positif en islam et dans le soufisme. En effet, si Adam n’avait chuté, toutes les possibilités présentes, inhérentes dans l’Essence divine n’auraient pu se déployer. Si tous les humains atteignaient l’état d’« Homme parfait » (insân kâmil), le monde serait immédiatement réintégré dans le Principe divin, le Paradis serait rétabli, et le monde cesserait d’exister... C’est sa séparation d’avec Dieu qui solidifie le monde [10]. Il revient donc à l’homme de se réintégrer dans l’Unicité, de re-connaître Dieu dans le monde de la dualité, malgré l’action d’Iblîs, du Shaytân. En effet, conformément au sens de la racine arabe Sh T N, ou Sh Y T N, qui signifie « diviser, séparer », Satan tente d’empêcher l’homme de se résorber dans l’Unicité.
Mais comment se libérer de la dualité que nous impose notre ego et le monde ? Certainement pas par la raison raisonnante, nous dit Rumi, ce ‘‘mental’’ qui nous joue bien des tours, et stimule passions et illusions. Le seul moyen est la « mort initiatique », c’est-à-dire la purification de l’ego. Rumi insiste sur ce point en employant diverses images. Il qualifie par exemple l’ego non travaillé, non épuré sur le plan spirituel, d’« âne » ; or cet ego doit se transmuer en Jésus, en ‘‘ego christique’’ [11].
Les prescriptions et rites de l’islam, tels que la prière (salât) ont ici un effet salvateur :
« Tu es vivant, fils du Vivant, toi le bienheureux !
Tu n’étouffes donc pas dans cette tombe étroite ?
Tu es le Joseph de ton temps et le soleil du firmament
Sors de ce puits, sors de cette prison, montre ton visage !
C’est dans le cœur de la baleine que ton Jonas a mûri
Qu’est-ce qui l’a libéré ? De prier son Seigneur ! [12] »
Dans ce processus de purification, Rumi insiste sur les vertus de la souffrance :
« C’est la douleur qui guide l’homme en toute chose. Tant que l’on ne souffre pas du désir et de l’amour d’une chose, on ne forme pas l’intention de l’accomplir. Et sans douleur, on ne peut rien accomplir, que ce soit dans le domaine matériel ou spirituel [...] Tant que Marie n’éprouva pas les douleurs de l’enfantement, elle ne se dirigea pas vers l’arbre du bonheur [13] ».
Pour conclure, le paradoxe de la nature humaine et du monde phénoménal réside dans le fait que l’une et l’autre subsistent grâce à - ou à cause de ? - l’inconscience de la plupart des hommes, leur distraction (ghafla en arabe) à l’égard de la réalité divine, leur oubli, leur amnésie quasi générale à l’égard de leur patrie spirituelle. Il s’agit là d’un leitmotiv chez Rumi, notamment dans le Fîhi-mâ-fîhi, qu’il faut toujours placer en effet de miroir avec la supériorité que Rumi, conformément à l’enseignement coranique, accorde à la créature humaine. Bien conscient du hadîth selon lequel « Les hommes sont endormis, et ce n’est que lorsqu’ils meurent qu’ils s’éveillent », Rumi disait : « Je ne suis venu sur terre que pour réveiller les âmes endormies » [14], ou encore « Si nous nous laissions aller au sommeil, qui guérirait ces infortunés endormis ? Je les ai tous pris à ma charge afin de les demander à Dieu et de les faire parvenir à la perfection [15] ».
Et c’est précisément le rôle de l’être éveillé, du maître spirituel qu’était Rumi, que de pratiquer sur son disciple la maïeutique, comme l’affirmait Eva de Vitray-Meyerovitch [16], c’est-à-dire « l’art de faire accoucher » les esprits, de faire évoluer le petit moi vers le grand Soi, ou, pour reprendre la terminologie de Rumi, de transmuer l’âme bestiale en âme angélique et au-delà de l’état angélique, puisque, pour citer le penseur français Pascal (m. 1662), « l’homme passe infiniment l’homme ».


[1] Mathnawi, IV, 520-526. Voici le texte arabe du hadîth : Nahnu al-âkhirûn al-sâbiqûn.
[2] Ibid., IV, 527, 529.
[3] Mathnawi, III, 4542 ; VI, 2151-2162.
[4] La sagesse des maîtres soufis, introduction, traduction et notes par E. Geoffroy, Paris, 1998, p. 34.
[5] Fîhi-mâ-fîhi, chap. 8.
[6] Référence au hadîth où le Prophète déclare « Je suis la cité de la connaissance, et ‘Alî en est la porte ».
[7] Mathnawi, I, 3763.
[8] Mathnawi, V, 3087-3088 ; IV, 2914 notamment.
[9] Fîhi-mâ-fîhi, traduction par L. Anvar-Chenderoff, Rûmî, Paris, 2004, p. 180.
[10] W. Chittick, The Sufi Doctrine of Rumi, Bloomington (USA), 2005, p. 58-60.
[11] Dîwân, éd. Furûzânfar, Téhéran, 1957-1967, poème n° 1816.
[12] Mathnawi, traduction L. Anvar-Chenderoff, op. cit., p. 181.
[13] Fîhi-mâ-fîhi, traduction par L. Anvar-Chenderoff, op. cit., p. 188.
[14] Eva de Vitray-Meyerovitch, Islam, l’autre visage, Paris, 1995, p. 152.
[15] Eva de Vitray-Meyerovitch, Rûmî et le soufisme, Paris, 1977, rééd. 2005, p. 123.
[16] Ibid., p.130.

http://www.eric-geoffroy.net/article.php3?id_article=42

mardi 28 octobre 2008

Rumi et le soufisme

Rûmi et le soufisme


Un texte de Georges A. Bertrand



Du Caire à Istanbul, les circuits organisés programment souvent, entre la soirée de danses folkloriques et l’excursion en supplément, une représentation spéciale « derviches tourneurs » qui permet à un public, souvent totalement ignorant du monde dont cette cérémonie est l’une des manifestations extérieures, d’approcher de très loin certes, mais d’approcher tout de même la surface des choses. Mais peut-être, au-delà de l’exotisme consommé, y aura-t-il certains spectateurs intrigués ou ravis (au sens premier du terme) qui voudront, ensuite, en savoir plus après avoir assisté à une « danse », regardée comme telle, n’ayant pu y voir autre chose qu’un mystère auquel ils n’avaient pas eu accès, en sentant également confusément que les hommes évoluant devant eux ne se donnaient en spectacle « que » pour eux, c’est-à-dire détachés d’un ensemble de cérémonies et de rites qui devaient rester étrangers à ceux qui avaient payé pour les voir.

A notre époque de grande confusion spirituelle et d’ignorance de la Tradition religieuse (qu’elle soit chrétienne ou musulmane), où on va soit rejeter les pratiques religieuses usuelles comme c’est le cas au cœur de nos sociétés chrétiennes catholiques, ou bien au contraire se raccrocher à des pratiques religieuses qu’on peut appeler « de façade » au cœur du monde islamique, pratiques religieuses qui sont, et contrairement aux idées reçues aussi bien en Occident qu’en Orient, bien loin de la Tradition musulmane, à notre époque donc, des mondes plus secrets, plus ésotériques, indépendamment des sectes qui fleurissent aujourd’hui et que , bien évidemment, je vais laisser de côté, vont attirer une minorité de plus en plus importante de gens. Et en particulier le soufisme, « doctrine » musulmane dont les principes, quoique « anciens », semblent en fait plus à même de satisfaire l’homme « moderne » que la vision orthodoxe proposée par les religions quelles qu’elles soient.
Loin de l’exotisme souvent lié consciemment ou non à cette attirance, je voudrais, ce soir, vous entretenir d’un homme qui vivait au XIIIème s., d’un homme qu’on peut considérer comme l’un des plus grands mystiques de tous les temps, d’une œuvre considérée par les Musulmans comme ne le cédant qu’au seul Coran. D’un homme qui savait, puisqu’il l’a écrit, qu’en coupant un atome on y trouverait un système solaire en miniature et que la Terre était l’une des neuf planètes tournant autour du soleil. A l’époque, Saint-Louis régnait sur la France et Galilée tout comme Copernic n’avaient encore jamais existé !
Mais surtout Djalâl al-Din Rûmi, puisque c’est de lui dont il s’agit, s’est voulu un maître d’éveil : il a transmis un enseignement fondé sur la connaissance et cet enseignement, il a voulu l’incarner dans la forme la plus belle possible, car la beauté de la forme doit approcher au plus près la beauté du fond, cette connaissance qu’on appelle « soufisme ».Il n’en fut pas l’initiateur, mais il lui a donné un relief, une force à nulle autre pareille, et la Voie (je préfère ce mot à « doctrine ») qu’il a préconisée, a tout d’abord été suivie au sein d’une confrérie, d’une tarîqa née en Anatolie, avant d’essaimer dans tout l’empire ottoman.
Rûmi a été le porteur d’un message d’une brûlante actualité, je dirais même d’une brûlante éternité : ayant subi les vicissitudes d’une époque tourmentée, exilé de son pays natal par les invasions mongoles, réfugié en terre étrangère, veuf très jeune avec des enfants en bas-âge, ayant perdu sous le coup d’assassins le maître spirituel qu’il aimait plus que lui-même, Rûmi a témoigné que la vie avait un sens, que l’amour et la joie transcendaient toute souffrance, et qu’en définitive rien n’était absurde, parce que « l’homme passait infiniment l’homme ».
Rûmi, sa vie et son époque
L’époque où il naquit fut celle de grands troubles, de duels titanesques, entre l’Orient et l’Occident, Saladin ayant peu à peu grignoté l’empire palestinien des Francs, mais également en Occident, entre le Pape et l’empereur après la mort en croisade de Frédéric Barberousse, ainsi qu’en Orient, entre la Perse et la province du Touran au Nord-est de l’Iran actuel, vers l’Afghanistan, en attendant les invasions imminentes venues de l’Orient lointain.
Et Rûmi vit le jour à Balkh dans le Khorassan (aujourd’hui en Afghanistan) le 30 septembre 1207, là où naquirent auparavant des hommes tels que Ferdousi, Ibn Sina (Avicenne) dont parla Jean-Pierre Faye ici même il y a quelques mois, ou Al-Ghazali, l’un des premiers grands penseurs soufis. Devant l’invasion mongole menaçante, sa famille quitta Balkh pour la Mecque puis Nishapur dans l’Iran actuel où elle rencontra le grand poète mystique Attar qui prédit à Rûmi, enfant de 12 ans, que bientôt il mettrait le feu dans le cœur de tous les amants mystiques. Après Nishapur, ce furent Arzanjân, ville d’Arménie, puis Karaman, ville de la province de Konya au sud-ouest de la Turquie actuelle où l’on s’installa. Le père de Rûmi était un théologien éminent et respecté et lorsque son fils eût atteint l’âge de 19 ans, on lui fit épouser la fille d’un noble prince de Samarkand. Au même moment, très loin de là, géographiquement, mourait Saint-François d’Assise…
Puis ce fut un nouveau voyage, court celui-là, vers Konya, lorsque la famille une fois encore déménagea à la demande du Sultan de la province. Et Konya n’est pas une ville comme les autres, même si, aujourd’hui, sans véritable centre historique, constituée de bâtiments en général laids, elle n’impressionne pas très favorablement au premier abord. Et puis, en y déambulant un peu au hasard, on découvre, de magnifiques mosquées et medersas et bien sûr, le tombeau de Rûmi transformé en musée par Atatürk et dont la fréquentation nécessite l’achat d’un ticket d’entrée aussi bien pour les éventuels touristes que pour ceux qui veulent s’y recueillir.
Cette ville, habitée depuis plus de six millénaires, est à l’origine hittite du mythe de la Déesse-Mère, cette Cybèle qui, avec l’établissement de l’empire grec sera assimilée à Artémis, puis à la Diane des Romains, déesse vierge, avant de rencontrer, un peu plus au Nord, à Ephèse, une autre Vierge, la Marie des Chrétiens. Elle vit passer Saint-Paul, les participants des premiers conciles chrétiens, fut traversée par les Croisés, devint la capitale de l’Empire seldjukide. Et c’est l’un des sultans de cette dynastie qui accueille la famille de Rûmi dans une ville à population musulmane mais aussi chrétienne et Rûmi aimera s’entourer aussi bien de chrétiens que de musulmans.
Baha al-Din Walad, le père mourut et Djalâl ad-Din, le fils, âgé de 24 ans, le remplaça comme prédicateur. Puis il partit étudier à Alep, en Syrie, puis à Damas où il demeura sept années. Et puis il revint à Konya, s’installa comme enseignant en jurisprudence et loi canonique et sa vie aurait pu se dérouler ainsi, tranquillement, si un événement, majeur, n’était venu la bouleverser et faire de lui un mystique embrasé d’amour divin.
Cet événement, c’est l’arrivée à Konya d’un étrange errant, Shams de Tabriz, âgé d’une soixantaine d’années, et qui s’installa dans la chambre misérable d’un caravansérail. Et la rencontre entre ces deux-là fut raconté mille fois et de mille manières, avec à chaque fois un mélange de merveilleux et d’extraordinaire, de feu qui ne brûle et d’eau qui ne mouille. La réalité, on ne la connaît pas, on sait juste qu’après leur rencontre, Rûmi renonça à son enseignement, ayant soudain réalisé que répéter ce que l’on sait (ce qu’était l’enseignement de l’époque comme celui d’aujourd’hui) ne permettait que de rester à la surface des choses et qu’il fallait suivre ce précepte de Sana’i : « Si la connaissance ne t’enlève pas à toi-même, mieux vaut l’ignorance qu’une telle connaissance. ».
La relation entre Shams et Rûmi devint quasi-fusionnelle, le maître spirituel avait éveillé le cœur de Rûmi jusque là endormi, s’était insinué en lui, était devenu lui-même : « je suis ta propre âme et ton propre cœur ».
Après qu’ils eurent passé seize mois ensemble, Shams décida de partir pour Damas : il était en effet en butte aux attaques de certains disciples de Rûmi, jaloux de l’ascendant qu’il avait pris sur l’esprit de leur maître. Rappelé à Konya, il consentit d’y revenir, mais y fut secrètement assassiné entre autres par un des fils de Rûmi. Ce dernier, constatant la disparition de son maître, fit plusieurs voyages à Damas dans l’espoir de le retrouver : « J’étais neige, à tes rayons je fondis ; la terre me but ; brouillard d’esprit, je remonte vers le soleil. ». C’est à la suite de cette disparition que Rûmi institua le concert spirituel, le « samâ », cette danse aujourd’hui proposée dans les représentations dites des « derviches tourneurs », accompagnée de paroles dont voici quelques extraits :
« Heureux le moment où nous sommes assis dans le palais, toi et moi, avec deux formes et deux visages mais une seule âme, toi et moi.
Toi et moi, libérés de nous-mêmes, seront unis dans l’extase, Joyeux et sans vaines paroles, toi et moi.
Mais la grande merveille, c’est que toi et moi, blottis dans le même nid, nous nous trouvions en cet instant l’un en Iraq, l’autre en Khorassan, toi et moi. »
Après qu’il eut perdu tout espoir de retrouver Shams en ce monde, Rûmi choisit pour maître de ses disciples, Salah ed-din, l’un de ses compagnons, dont la fille fut donnée en mariage à un fils de Rûmi. Et la vie de Djalâl ed-Din Rûmi ne se déroula dès lors qu’à Konya, composant une œuvre considérable et dispensant un enseignement spirituel à de très nombreux correspondants, amis et disciples. Sa vie fit l’objet, plus tard, de multiples relations, d’histoires merveilleuses au cours desquelles, par exemple, il parlait aux animaux, faisait preuve d’humilité, de compassion, bref de sainteté, interdisant par exemple qu’on plante un clou dans la chambre qui fut celle de Shams de Tabriz : « Qu’on ne le fasse plus, je m’imagine qu’on enfonce un clou dans mon cœur ! ». Ni Rûmi, ni ses disciples ne faisaient de différence entre les religions et respectaient aussi bien les croyants que les athées : « L’impiété et la foi courent toutes deux sur le chemin de Dieu. Il y a bien des chemins de recherche, mais l’objet de la recherche est toujours le même. ».
C’est le 17 décembre 1273, à l’âge de 67 ans, que mourut Rûmi, et tous les habitants de Konya prirent le deuil. Mais ne furent pas tristes car le Maître avait bien précisé que la mort n’était que noces avec l’éternité.
Et ce n’est qu’après cette mort que les disciples de Rûmi s’organisèrent en confréries, en tariqas qui essaimèrent dans tout l’empire ottoman, de l’Azerbaïdjan jusqu’aux portes de Vienne, et celle de Konya, la maison-mère si vous voulez, reçut l’insigne honneur de remettre l’épée au sultan lorsqu’il montait sur le trône, coutume qui perdurera jusqu’à l’installation de la République turque par Mustapha Kemal dit « Atatürk ». Au début, elles n’étaient constituées que d’hommes ayant choisi la pauvreté, et « pauvre » se dit « derviche » en persan, ce qui leur permettaient d’aller partout, auprès des humbles comme des puissants. Peu à peu, pourtant, l’ordre devint plus aristocratique. Au XVIème s., il fut considéré par le pouvoir ottoman comme un rempart contre les hérésies et les mouvements révolutionnaires. Peu à peu, également, avec le rétrécissement de l’empire, un certain nombre de confréries se retrouvèrent à l’extérieur de l’empire et furent fermées. En 1925, par ordre d’Atatürk, toutes les tariqas furent supprimées et l’ordre se replia à Alep sous autorité française. En 1944, après l’indépendance de la Syrie, le centre d’Alep fut fermé, la direction des affaires religieuses turque récupéra ses biens, et aujourd’hui c’est en Algérie, en Libye ou à Chypre que l’on peut trouver les dernières confréries encore en activité.
La Voie
Avant d’essayer de dévoiler ce qu’est la voie spirituelle recommandée par Djalal-ad-Din Rûmi, il faut tout d’abord définir ce qu’on appelle le soufisme. Le mot vient soit de l’arabe « souf » qui signifie « laine » en référence à la simple cape de laine que porte le soufi en signe de pauvreté. Une autre hypothèse voudrait que le mot dérive, toujours de l’arabe, de « safa » qui signifie « clair » ou « soufoua » « l’élite, les meilleurs ».
Le soufisme est né bien avant Rûmi Il a commencé vraisemblablement avec Mohamed. Au VIIIème s. en effet, quelques mystiques musulmans ont conseillé le célibat, le végétarisme, la mendicité, l’absence d’activité régulière, s'en remettant à Dieu pour la subsistance, influencés qu’ils étaient par les pratiques antérieures de moines chrétiens, de zoroastriens et d'hindous.
Hasan al-Basri a été le premier chef soufi. Ses disciples ont permis au soufisme de prendre de l'ampleur au IXème s. en Irak, dans les cercles mystiques de Bassora et Bagdad avec al-Muhasidi (781-857).
La recherche de l'union avec Dieu a pris un tournant dramatique à la même période avec al-Hallaj quand il a déclaré « Je suis devenu celui que j'aime (Dieu) ». Les théologiens orthodoxes musulmans ont pu le faire emprisonner et finalement exécuter pour hérésie.
Alors, progressivement, le courant soufi s'est rapproché de l'islam traditionnel, et de marginal est passé au XIIème s. au stade de confréries. Le grand théologien musulman Muhammad al-Ghazali (10058-1111), né dans la même province que Rûmi, comme je l’ai dit tout à l’heure, s'était converti au soufisme et avait travaillé au rapprochement avec les musulmans orthodoxes.
Et Rûmi, un siècle après, continuera dans cette voie et la définira.
Je vais donc essayer de la définir, à mon tour, cette voie du soufisme turc, en espérant ne pas désespérer les spécialistes en la matière présents ici et ne pas trop égarer ceux qui viennent chercher quelques connaissances…
Au début, il y a la prise de conscience : « de même que l’enfant lave d’abord sa tablette avant d’y inscrire des lettres, Dieu transforme le cœur en sang et en larmes pitoyables, et puis Il grave sur lui ses mystères. » ; cette prise de conscience, cette ascension vers la contemplation ne peut se faire que par étapes, par degrés. Le symbole de l’échelle que l’on trouve aussi bien dans le Livre des Morts égyptiens que dans la Thora et chez les mystiques chrétiens, est souvent utilisé par Rûmi pour traduire une montée qui sera double : cosmique et psychologique. L’homme « s’élève en lui-même en partant de l’extérieur qui est ténèbres vers l’intérieur qui est l’univers des lumières, et de cet intérieur vers le Créateur. » C’est ainsi qu’est interprété par les soufis le « Voyage nocturne » du Prophète traversant les cieux ou états multiples de l’être pour s’élever jusqu’à la présence divine. Cette ascension, nous prévient Rûmi, n’est pas « comparable à l’ascension d’un homme vers la lune ; non, mais à l’ascension de la canne à sucre jusqu’au sucre. »
Cette échelle compte sept barreaux, sept étapes traditionnelles, du voyage vers Dieu au voyage en Dieu, de l’âme charnelle à l’âme réalisée en passant par les âmes admonitrice, inspirée, apaisée, satisfaite et agréée, de la lumière bleue à la lumière invisible, en passant par les lumières jaune, rouge, blanche, verte et noire. On débute par le monde perçu par les sens, puis celui perçu par l’intuition, puis celui de la puissance divine que l’on s’efforce d’atteindre par l’illumination jusqu’au monde de l’absorption, de l’anéantissement en Dieu, l’état de Réalité absolue.
Pour aider à monter les degrés de cette échelle, il existe plusieurs procédés dont l’un des plus connus est la danse, le « samâ », la fameuse danse des derviches dits tourneurs, celle offerte aux touristes.
« O jour, lève-toi ! des atomes dansent,
les âmes, éperdues d’extase, dansent :
tous les atomes dans l’air et dans le désert,
sache-le bien sont tels des insensés,
chaque atome, heureux ou misérable,
est épris de ce Soleil dont rien ne peut être dit. »
Ainsi Djâlal ed-din célébrait-il la danse cosmique. « Plusieurs chemins mènent à Dieu, écrivait-il, j’ai choisi celui de la danse et de la musique. »
Dans la cérémonie du « samâ », les danseurs entrent vêtus de blanc, symbole du linceul, enveloppés d’un ample manteau noir représentant la tombe et coiffée de la haute toque de feutre, image de la pierre tombale. Le cheikh représentant l’intermédiaire entre le ciel et la terre entre en dernier et s’assied sur le tapis de couleur rouge depuis la mort de Rûmi et qui symbolise le soleil couchant Et puis les derviches font trois fois le tour de la piste, ces trois tours symbolisant les trois étapes qui rapprochent de Dieu : la voie de la science, celle de la vision, enfin celle qui conduit à l’union. Puis commence la danse proprement dite, le lent tournoiement, bras tendus, la main droite tournée vers le ciel pour y recueillir la grâce, la gauche vers le sol pour l’y répandre. Les différentes figures proposées, toutes aussi symboliques, représenteront tout à la fois le mouvement des planètes et celui des âmes, avec cette confusion entre Dieu et le Soleil tout en n’oubliant pas que cette danse a été mise en place à la suite de la mort du Maître de Rûmi, Shams de Tabriz, « Shams » signifiant « soleil » en arabe.
Pour Rûmi, le « samâ » n’est pas seulement un office liturgique ; il est une manifestation spontanée traduisant sur le champ une émotion, joie ou peine. Et la danse est accompagnée par le tambour et le ney, la flûte de roseau.
Les séances de « samâ » ne sont pas allées sans susciter des controverses, l’islam orthodoxe considérant en général avec défaveur l’audition de la musique en tant que technique d’extase. Le Coran condamne en effet la prière faite en état d’ivresse et l’âme peut se griser de danse et d’harmonie aussi bien que de vin ou, plus subtilement, s’enivrer de son propre état spirituel. Les grands maîtres du soufisme ont toujours pris soin de mettre en garde leurs disciples contre le faux mysticisme prenant pour fin l’évasion de soi. Rûmi détestait toute sensualité spirituelle tout comme Saint-Jean de la Croix même si tous deux ont eu recours à une terminologie parfois érotique. Pour Rûmi, on ne peut être amoureux de l’amour, mais on doit l’être de l’Aimé… C’est en tant que moyen de connaissance illuminative que se justifie le concert spirituel : la musique est éveil de l’âme, elle la fait se souvenir d’un temps oublié sinon perdu. Et comme pour Platon pour qui toute connaissance n’est que réminiscence, le rôle des mélodies du « samâ » est de nous rappeler que nous avons entendu, avant, ces mélodies au Paradis.
Un autre procédé très utilisé, mais celui-là plus confidentiellement, sera le « dhikr » qui signifie à la fois « souvenir » et « invocation » et qui consiste en des récitations répétées de la parole divine (des versets du Coran donc), soit seul soit en groupe. Le monde, dit le Coran, a été créé par la Parole de Dieu, et d’autre part tout révélation provient de sa parole. La Création signifie un éloignement du divin (de la même façon que lorsqu’on crée quelque chose, la chose qui était en idée en nous devient extérieure à nous. Et les soufis affirment que la parole humaine, inversant le processus de création, donc d’éloignement du divin, permet la re-création du monde puisque toute chose n’existe que nommée !
Pour rendre possible cette ascension, du voyage vers Dieu au voyage en Dieu, le mystique doit éprouver un sentiment d’amour absolu pour son créateur. « l’amour, dit Djalal ed-Din Rûmi, est cette flamme qui, lorsqu’elle s’élève, brûle tout : Dieu seul reste. »
Cet amour est pour le soufi l’âme de l’univers. C’est grâce à lui que l’homme tend à retourner à la source de son être. La musique et la danse, la giration des étoiles et le mouvement des atomes (dont j’ai évoqué la découverte par Rûmi tout à l’heur), l’ascension de la vie sur l’échelle de l’être, de la pierre à la plante, de l’animal à l’homme, jusqu’à l’ange et au-delà, tout est dû à l’amour qui est l’astrolabe par lequel se révèlent les mystères.
Un jour est-il raconté dans une des paraboles de Rûmi, un homme vint frapper à la porte de son ami : « Qui es-tu ? » lui demande celui-ci. L’autre répond : « c’est moi ! – Vas-t’en, répond l’ami, je ne te connais pas ! ». Après un an d’absence, brûlé d’amour et de chagrin, le pauvre homme s’en revint frapper à la porte. « Qui es-tu ? lui redemande l’ami. « Je suis toi ! – Entre alors, lui dit l’ami puisque tu es moi ; il n’y a pas de place ici pour deux moi ! »
L’âme éloignée de son ultime réalité aspire à la rencontre qui lui révèlera que l’amant et l’aimé (avec ou sans « e ») ne sont qu’un ! « Le Bien-Aimé est tout, l’amoureux n’est qu’un voile… écrit encore Rûmi…
Majnûn le « Roméo » de la littérature arabe, désirait écrire à Laylà, sa « Juliette ». Il prit une plume et traça ces vers :
« Ton nom est sur mes lèvres, ton image est dans mes yeux, ton souvenir est dans mon cœur : à qui donc écrirais-je ? »
Et Rûmi de commenter : « Il y a beaucoup de gens dont le cœur est rempli de telles paroles ; mais ils ne peuvent les exprimer avec une forme et des mots bien qu’ils soient amoureux et qu’ils le recherchent et le désirent. Ce n’est pas étonnant et n’empêche pas l’amour car la source en est le cœur. » Et d’expliquer qu’un petit enfant éprouve du plaisir à boire le lait de sa mère car il ne sait pas pourquoi cette boisson lui est nécessaire ; s’il le savait, il en perdrait tout le plaisir ! L’innocence est source d’élévation, de pureté, d’amour et de beauté.
Je ne peux résister à l’envie de vous conter une belle histoire racontée par Rûmi dans un de ses recueils : Il y eut un concours de fresques ; on partagea une grande pièce en deux, une pour chaque équipe concurrente et on plaça un rideau au milieu. La première équipe demanda cent couleurs pour réaliser le décor des murs et le Roi ouvrit son trésor pour qu’ils reçoivent ce qu’ils désiraient. La seconde, curieusement ne demanda rien, se contentant de simplement polir et repolir les murs. Lorsque la première équipe eut fini, elle battit des mains et le Roi vint voir son travail et en fut ravi. Puis, il ouvrit le rideau et les peintures de la première équipe vinrent se refléter sur les murs polis par la seconde où elles apparurent beaucoup plus belles.
« La seconde équipe, dit Rûmi, représente les soufis, ils ont poli leurs poitrines, les ont purifiées du désir, de la cupidité, de l’avarice, des haines. Cette pureté du miroir, c’est la pureté de leur cœur. »
Pour que le monde spirituel puisse se réfléchir en son esprit comme en un miroir sans tache, le mystique, bien loin de l’orner, devra sans relâche éliminer toutes « adjonctions illusoires ». Il faut se rendre « transparent » à l’absolu, se mettre ainsi en état de réceptivité, afin de pouvoir être illuminé.
Lorsqu’on est monté au haut de l’échelle, lorsqu’on est pleinement conscient de son unité spirituelle avec Celui qui nous a créés, on a découvert en soi-même le trésor caché qu’on cherchait vainement au loin. De même que l’astrolabe de cuivre est le miroir des sphères, l’être humain est l’astrolabe de Dieu. Et l’amour, la beauté, l’amour de la beauté, l’astrolabe des mystères de Dieu.
Selon le mot célèbre de Plotin, philosophe grec né à Assiout en Moyenne-Egypte : « Jamais un œil ne verrait le soleil sans être devenu semblable au soleil, ni une âme ne verrait le beau sans être belle. ». C’est là une vérité que les soufis répètent à l’envi : le monde est le miroir de Dieu, mais il faut des yeux dessillés pour le percevoir, car on ne voit que ce que l’on est en mesure de voir .

lundi 13 octobre 2008

De la danse des derviches à la métaphysique de Rûmî

De la danse des derviches à la métaphysique de Rûmî


par Éric Geoffroy


Les “derviches tourneurs”, confrérie musulmane soufie fondée au XIIIe siècle par Jalâl al-Dîn Rûmî, sont connus pour leurs danses “en toupies” très prisées des touristes. Mais peu savent que cette danse giratoire rituelle (samâ‘) recèle un très riche symbolisme, et a longtemps constitué l’un des éléments clefs d’un parcours initiatique. Les derviches tourneurs – doctrine, histoire et pratiques, que publient trois chercheurs érudits et passionnés (1) réussit le pari de livrer au grand public averti l'essentiel de ce que l'on doit savoir sur la confrérie Mawlaviyya, autrement appelée ordre des Derviches tourneurs.



Cet ouvrage, fruit d’une journée d’étude qui s’est tenue en 2004, présente l’avantage de s’adresser à la fois aux spécialistes du soufisme et à un public plus large, ainsi que le stipulent les auteurs. Cependant, il comporte de nombreuses notes de bas de page, ce qui le destine à un lectorat qui reste averti. Cette voie médiane est véritablement à encourager, notamment dans un domaine tel que le soufisme où l’érudition parfois absconse côtoie les élaborations les plus fantaisistes. Cet ouvrage est d’autant plus le bienvenu que nous fêtons cette année le 800e anniversaire de la naissance de Jalâl al-Dîn Rûmî (1207-1273), «Mevlânâ», maître éponyme de la Mawlawiyya / Mevleviye, ou voie des «Derviches tourneurs». Par l’universalisme de sa personnalité et de son œuvre, Rûmî a atteint un tel rayonnement en Occident moderne qu’il est bon d’apporter à son propos une information précise, sans aucunement oblitérer le contenu de son enseignement spirituel. Les trois auteurs ont bien relevé le défi, maniant tour à tour doctrine du soufisme, histoire et anthropologie spirituelle.



Jalâl al-Dîn Rûmî (1207-1273).


«Mourez avant de mourir !»

La première partie, signée Eve Feuillebois, constitue une bonne synthèse de la vie, de l’œuvre et surtout de la doctrine spirituelle de Rûmî ; elle est bien structurée, tout en témoignant d’une profonde sensibilité de l’auteur sur le sujet. Cette partie est aussi la plus grande, ce qui nous amène à remarquer que le titre de l’ouvrage aurait dû inclure Rûmî lui-même. Dans cette partie, la «théologie mystique» (p. 42-48) aurait pu faire la part plus belle à «l’unicité de l’Être» chez Rûmî, permettant ainsi de dégager ce qui le rapproche et le sépare à la fois d’Ibn ‘Arabî, de trois décennies son aîné. Les pages sur «l’anthropologie spirituelle» assez spécifique de Rûmî (p. 48-55) restituent bien le double mouvement de descente de l’âme humaine vers le monde et de remontée vers son origine divine. Ainsi qu’il est dit en conclusion : «Depuis Mawlânâ, le soufi sait que son origine est divine, que son âme n’est pas de ce monde matériel et périssable vers lequel les lois du cosmos l’ont fait descendre» (p. 173). Ensuite, Thierry Zarcone intervient sur la transition — toujours délicate dans l’histoire du soufisme — entre le vécu et le message du maître éponyme d’une part, et la formation de la «confrérie Mevleviye» de l’autre (p. 83-122) : les saints qui ont donné leur nom aux grandes voies initiatiques (tarîqa) du monde musulman ne les ont jamais fondées par eux-mêmes ; c’est l’œuvre de leurs successeurs, descendants charnels ou non. Th. Zarcone apporte, pour la première fois en langue occidentale, une description précise de la retraite de 1001 jours et du rôle, méconnu, qu’y tient la cuisine, «âme du couvent », où «le néophyte ‘‘mijote’’ lentement». Cette retraite de trois ans, au cours de laquelle celui-ci va accomplir jusqu’à dix-huit tâches domestiques, est censée aboutir à la mort initiatique du derviche, conformément à la parole du Prophète : «Mourez avant de mourir !». En ce sens, l’investiture du manteau et de la coiffe symbolise la tombe et la pierre tombale du derviche. Relevons ici cette belle métaphore employée par Rûmî : «Le corps du derviche est comme celui de Marie : tant qu’il ne vit pas les douleurs de l’enfantement son Christ intérieur ne peut naître» (p. 102).
Depuis 1925, date à laquelle Atatürk a dissous les confréries soufies, il n’y a plus ni noviciat ni retraite ni «ordination de shaykhs» au sein de la Meveliye, et Th. Zarcone souligne à plusieurs reprises que, sur le plan initiatique, cette voie a vécu. Il met en garde de ce fait contre sa folklorisation à destination du public occidental, et contre une lecture New Age de Rûmî, c’est-à-dire «presque déconfessionnalisée» de ses écrits (p. 120). Rûmî avait certes une vision universaliste de la religion, mais en partant de sa propre tradition islamique ; il serait naïf de croire que l’on peut devenir mevlevi sans être musulman…



"La danse des Mevlevîs où le derviche reçoit le flux divin de sa main droite ouverte au ciel, pour le diffuser de sa main gauche vers la terre et toutes les créatures."

La symbolique de la “danse” des derviches

Enfin, A. F. Ambrosio traite de l’histoire et de la symbolique de la danse des mevlevis (p. 123-185). Après un survol de la place du samâ‘ ou «audition spirituelle» dans l’histoire du soufisme, il nous livre une description précise, croquis à l’appui, de la séance de danse giratoire — qui s’appelle en fait mukabele ou «rencontre» —, telle qu’elle s’est fixée au XIXe siècle et telle qu’elle apparaît encore de nos jours. F. Ambrosio expose ensuite les différentes interprétations symboliques de cette cérémonie, la plus suggestive et la plus connue en Occident étant la «danse cosmique» où le derviche reçoit le flux divin de sa main droite ouverte au ciel, pour le diffuser de sa main gauche vers la terre et toutes les créatures. Notons en passant que les «dix-huit mille mondes» traversés par les âmes (p. 117) participent de la cosmologie soufie, mais prennent leur référence dans une parole du Prophète.
On regrettera l’absence d’une notice présentant chacun des trois auteurs. Plusieurs planches en noir et blanc sont, de façon heureuse, insérées dans l’ouvrage, lequel se termine sur une bibliographie exhaustive en langues turque et occidentales, et sur deux bénéfiques index.

E.G.



(1) Alberto Fabio Ambrosio, Eve Feuillebois et Thierry Zarcone, Les derviches tourneurs – doctrine, histoire et pratiques, éd. du Cerf, Paris, 2006, 212 p.




Le symbolisme de la «danse» des derviches



«Après l’élan mystique de Rûmî qui pouvait se livrer à la danse n’importe où, en plein bazar par exemple, au son du martèlement des orfèvres, c’est seulement au XVIe siècle que des explications de la cérémonie sont publiés. Dès lors, les derviches tourneurs ne cesseront d’approfondir la question du rituel de la danse, de la musique qui l’accompagne et de la symbolique qui leur est liée. Différentes clefs de lecture peuvent en être données. (…)
La symbolique de l’Origine

Le cercle est au centre de toute la symbolique mevlevîe. La salle de la célébration a généralement une forme circulaire car le tournoiement des derviches sur eux-mêmes et celui de l’ensemble des derviches constituent des cercles. Cette figure, tenue pour parfaite au regard d’une géométrie sacrée, symbolise l’Unité autant que la Source. En effet, un cercle a toujours une origine, un point de départ. Or le point équivaut au rappel de l’unité de Dieu et à l’unité intérieure que le soufi doit atteindre. Le point à partir duquel le cercle se forme symbolise la quête de l’origine, la source de vie. L’interprétation du samâ’ en général et du samâ’ des mevlevîs en particulier se réfère au Pacte primordial de la tradition coranique (Coran 5/172). La danse extatique serait en fait une mise en scène de la reconnaissance de la puissance de Dieu sur les âmes. Revivre cette expérience de l’appel divin entraînerait l’extase et éveillerait la nostalgie des origines. Point, origine et Pacte primordial sont une seule et même réalité pour le derviche qui fait l’expérience de l’extase dans le samâ’. Leur conception de la Création est elle aussi essentielle pour la compréhension de la cérémonie. Rûmî affirme en effet que le passage du non-être à l’être est le fondement de la première extase. Or, l’origine à la fois métaphysique, par la création, et spirituelle, par l’appel divin des âmes, est le point de départ d’une tout autre interprétation du samâ’. La danse extatique devient alors une manière de revivre ces moments fondateurs de la vie du soufi. Revenir au point, en créant des cercles — qui sont aussi des points élargis — figure le retour à l’unité primordiale, celle du pacte des hommes avec Dieu, mais aussi celle de l’extase créatrice. (…) Le point et le cercle s’appellent donc mutuellement ; si le point peut exister sans le cercle, le cercle n’est pas concevable sans l’existence du point. L’homme qui décide de revenir à son origine doit combler la distance qui le sépare de ce point en accomplissant un voyage spirituel. La quête des origines lui découvre le voyage initiatique qui était caché dans le mukâbele.



"La danse extatique permet de revivre la descente de l’âme vers son corps, et l’ascension de l’âme vers son Principe."


Le voyage initiatique

Une autre interprétation, complémentaire de la précédente, voit dans la danse soufie un voyage initiatique qui vise deux chemins. L’âme, avant de se manifester dans le monde apparent, est avide d’existence. Mais une fois manifestée, c’est-à-dire présente dans le bas monde, elle ne cesse d’aspirer à retourner vers l’Origine. (…) Le voyage initiatique descendant et ascendant met en relation l’Origine avec l’âme humaine créée et infusée dans le corps. La danse extatique permet de revivre la descente de l’âme vers son corps, et l’ascension de l’âme vers son Principe. Il s’agit d’un voyage initiatique car le soufi rentre dans ce mystère de l’union de l’âme et du corps et fait la même expérience que celle que son âme a vécue avant d’atteindre la sphère terrestre. Cette deuxième clef d’interprétation permet de penser que le soufi dansant, autant que le spectateur dont les yeux dansent avec lui, saisit par cet acte le sens de l’Origine et de l’existence terrestre de l’âme. Il perçoit ce que la philosophie classique décrit par les termes exitus et reditus, c’est-à-dire la sortie de l’être créé de son créateur et le retour au Principe. (…)

La danse cosmique

L’interprétation de la danse mevlevîe la plus répandue en Occident, qui n’est pas celle des textes de la confrérie, est de voir en elle une danse cosmique. Cette interprétation est une lecture superficielle de la cérémonie qui s’offre aux yeux des spectateurs. Ismail Rüsûhî Ankaravî l’expose de la manière suivante : «Pour qui les contemple avec l’œil de la vision, le temps, l’espace et le monde tournent…» L’esprit contemplatif du derviche, lorsqu’il se tourne vers ce dynamisme cosmique, se fixe sur le mouvement de l’univers. (…) Bien que le flux de la passion de Dieu parcoure sa création, le derviche cherche la sortie de l’univers qui le tient emprisonné loin de son Origine à laquelle il aspire. Le mouvement est le résultat de l’amour qui imprègne l’univers entier.



"Le soufi rentre dans ce mystère de l’union de l’âme et du corps et fait la même expérience que celle que son âme a vécue avant d’atteindre la sphère terrestre."

La mort mystique

La quatrième interprétation du samâ’ établit un lien entre la danse et la mort mystique ou symbolique. En effet, déjà à l’époque de Dîvâne Mehmed Çelebî (XVIe siècle), la mort se trouve au centre de l’interprétation de la mukâbele. Le manteau du derviche étant la tombe et le bonnet symbolisant la pierre tombale, le soufi, le jour du Jugement, répondra depuis sa tombe et, après s’être levé, il dansera. Or, la mort peut être vécue de deux manières : la mort mystique à laquelle le derviche se soumet tout au long d’une existence fondée sur le respect de la Loi de Dieu. La seconde manière de vivre la mort est hautement symbolique et se réalise à travers le mukâbele. En effet, les derviches entrent en extase car ils perçoivent les sons du Paradis, mais en même temps ils sont conscients de la puissance symbolique de cette danse extatique comme préparation à la mort mystique. C’est grâce à celle-ci que le derviche peut cheminer vers son Origine. (..) La danse recèle donc Dieu même ; Rûmî n’affirme-t-il pas que le samâ’ est «l’âme de l’âme», c’est-à-dire Dieu ? Fidèle au hadith qui recommande de «mourir avant de mourir» (en arabe mûtû qabl ân tamûtû), les derviches mettent en scène l’expérience de la mort (…). (…) Après la mort mystique, il n’y a que Dieu qui demeure, l’Unique, l’Aimant et l’Aimé. (…)».

Alberto Fabio Ambrosio




Extrait de La danse des mevlêvis : histoire et symbolique
In Les derviches tourneurs. Doctrine, histoire et pratique (coll. Patrimoines Islam, Éd. du Cerf).

mercredi 28 mai 2008

L’oratorio spirituel ou le ‘‘samâ’’ : Une liturgie du souvenir entre ciel et terre

L’oratorio spirituel ou le ‘‘samâ’’ : Une liturgie du souvenir entre ciel et terre

Un article de Amélie Neuve-église


Le samâ’ fait référence à une pratique spirituelle consistant à chanter et à danser pour exprimer certains états intérieurs particuliers et rendre louange à Dieu. Le mot samâ’ (سماع) vient du verbe arabe sami’a (سمع) signifiant "écouter". Cette pratique est donc avant tout une écoute, qui a cependant une particularité : elle se réalise avec l’oreille du cœur et décèle dans certaines musiques ou sons particuliers un appel à la connaissance de soi et au retour en un lieu situé au-delà de nos frontières géographiques. Elle se déroule selon des règles précises chargées d’un symbolisme à la fois riche et subtil, et se trouve parfois associée à certaines pratiques des confréries soufies tels que le dhikr , la psalmodie de versets du Coran, des prières adressées au prophète Mohammad…
Bien qu’existant de manière sporadique depuis les premiers siècles de l’Islam, cette pratique a connu un nouvel essor grâce au grand mystique Jalâl-od-Dîn Rûmî (1207-1273) qui en définit les bases théosophiques en s’appuyant sur une pensée et une vision du monde très particulière. Le samâ’ demeure pratiqué jusqu’à aujourd’hui par les adeptes de sa "voie" (tarîqa), les mewlevîs, ainsi que par les adeptes de nombreuses autres confréries soufies du Moyen-Orient et du Maghreb. Au cours des siècles, cette pratique s’est d’ailleurs progressivement enrichie de divers chants et danses pour devenir une sorte de liturgie du souvenir puisant ses sources dans certains points fondamentaux de la mystique islamique.

Musique et mystique de l’Islam

Des grands mystiques tels que Ibn ’Arabî, Rûzbehân Baqlî Shîrâzî ou encore Sohrawardî ont fait, au détour d’un chapitre ou de quelques pages, allusion à la musique et à certaines de ses propriétés pouvant être à la fois bénéfiques à celui qui sait l’utiliser à bonne escient et extrêmement dommageables à la personne qui en fait un usage erroné.
Mais c’est sans doute Rûmî qui a porté le plus d’attention à la musique et au son dans la quête spirituelle, en déclarant que "dans les cadences de la musique est caché un secret ; si je le révélais, il bouleverserait le monde" . A son tour Aflâkî, hagiographe de Rûmî, avait déjà comparé le son du violon et celui de l’appel à la prière en disant que le premier était "aussi une prière […]. Toutes deux s’adressent à Dieu. Il veut l’une extérieurement pour Son service, et l’autre intérieurement pour Son amour et Sa connaissance" .
De façon générale, la musique est considérée comme étant en relation intime avec l’ensemble du cosmos. Elle reflète la joie de vivre, la vie foisonnante et la nature engagées dans une danse perpétuelle. Les comparaisons entre nature et musique reviennent ainsi fréquemment dans le Mathnawî de Rûmî : "Je vois… […] les branches des arbres qui dansent comme des pénitents, les feuilles qui battent des mains comme des ménestrels" . De même, le derviche se mettant à tourner au son de la flûte symbolise le
mouvement circulaire constant des planètes et du cycle de la vie. La musique est donc l’expression sonore de la loi de l’univers, engagé dans un mouvement et une transformation circulaire perpétuels qui ne s’accomplirait pas sans l’existence d’un pôle (le soleil, symbolisant Dieu) et des planètes (l’ensemble des êtres vivants) tournant à la fois autour de lui et sur elles-mêmes.
La symbolique de l’instrument et en particulier de la flûte est également très importante dans la tradition mystique soufie et chiite. Dans le célèbre Mathnawînous sommes la flûte, notre musique vient de Toi" . Ce motif du roseau trouverait sa source dans la tradition islamique selon laquelle l’une des premières choses créées par Dieu aurait été un roseau. Dans le Mathnawî, il symbolise également l’éloignement et le sentiment d’exil de l’âme-roseau qui, coupée de ses racines et séparée de la jonchaie (neyestân) de la prééternité du monde céleste pour être enfermé dans la prison du corps, gémit sans fin des douleurs de la séparation tout en aspirant à la ré-union avec son principe. de Rûmî, chaque pèlerin de Dieu est une flûte que le souffle divin fait chanter : "
L’écoute de sonorités aux accents mélancoliques permet donc d’éveiller les cœurs et les consciences en incitant à réfléchir sur la réalité de la douleur se cachant dans la musique et sur la nostalgie des origines qu’elle déclenche dans le cœur des êtres. La compréhension de cette musique est cependant étroitement liée à l’aptitude et à l’état spirituel de celui qui l’écoute : si le cœur de l’auditeur est pur, elle sera tel un baume qui lui évoquera son état prééternel et lui livrera les secrets divins. Mais si ce dernier n’écoute la musique que par son audition externe, le son de la flûte pourra au contraire exacerber son animalité et ses désirs charnels. La musique comporte donc des niveaux de signification étroitement liés au degré d’ouverture spirituelle de son auditeur.
Chaque homme est donc appelé à écouter son âme et à faire chanter son propre ney en rompant progressivement les attaches qui le relient au monde matériel pour se remettre entre les mains du Musicien-Créateur. En évoquant l’instrument du rebab symbolisant le corps matériel de l’homme, Rûmî souligne ainsi que "ce n’est que corde sèche, bois sec, peau sèche, mais il en sort la voix du Bien-Aimé". En Inde, Rabindranath Tagore reprit par la suite le motif du roseau en appelant Dieu à faire de lui son instrument qu’Il ferait vibrer de sa musique.
Participant à un travail de connaissance et de maîtrise de soi, la musique a pour vocation de révéler à l’âme les causes de sa nostalgie et à la guider dans son aspiration à rejoindre son état subtil prééternel. Véritable office liturgique, le samâ’ fait se rencontrer musique, danse et parfois poésie à l’improviste ou au cours d’une cérémonie dont chaque mouvement s’enracine dans une symbolique aux significations riches et profondes.

Déroulement et symbolique du samâ’

Le samâ’ se réalise la plupart du temps en groupe, composé de plusieurs derviches d’une confrérie, de leur maître (shaykh), de musiciens, de chanteurs psalmodiant le Coran, et parfois d’un public.
Au sein de la confrérie Mawlawî . les derviches sont en général vêtus d’un tissu blanc symbolisant le linceul et portent une sorte de toque en feutre très haute qui représente la pierre tombale.
Ils revêtent également un long manteau noir rappelant la tombe. Ces derniers sont guidés par un maître ou shaykh, intermédiaire entre le ciel et la terre, qui fait son entrée en dernier et qui, après avoir salué ses disciples, s’assoit face à un tapis de couleur rouge rappelant celle de la lumière du soleil couchant qui brûlait la terre de ses derniers rayons lorsque Rûmî rendit l’âme en 1273.
En général, la cérémonie commence par la récitation du prologue du Mathnawî évoquant la douleur de la séparation :
"Ecoute la flûte de roseau raconter une histoire et se lamenter de la séparation :
Depuis qu’on m’a coupé de la jonchaie, ma plainte fait gémir l’homme et la femme…
Le feu de l’amour est dans le roseau, l’ardeur de l’Amour fait bouillonner le vin.
La flûte est la confidente de celui qui est séparé de l’Ami ; ses accents déchirent nos voiles" .
Ensuite, des louanges au prophète souvent écrites par Rûmî lui-même sont lentement psalmodiées par un chanteur puis sont peu à peu accompagnées par le son de la flûte (ney), des timbales, et le rythme impulsé par le shaykh en frappant la terre. Le son des trompettes, qui intervient par la suite durant la danse, fait allusion au jugement dernier tout en rappelant le caractère fugace de l’existence terrestre.
Les derviches s’avancent alors pour faire trois fois de tour de la piste, le chiffre trois symbolisant les trois voies permettant de se rapprocher de Dieu : celle de la science, de l’expérience spirituelle devant conduire à la vision, et celle menant à l’union et l’annihilation de soi en Dieu (fanâ’) . Ils laissent ensuite tomber leur manteau noir, symbole de l’enveloppe charnelle et de la prison du corps, pour renaître en un corps spirituel et immaculé, symbolisé par leur vêtement blanc.
Après avoir demandé la permission au shaykh, les derviches commencent à tourner sur eux-mêmes d’abord très lentement, en étendant leurs bras tels des oiseaux sur le point de prendre leur envol. Là encore, chaque geste est chargé d’une symbolique particulière : la main droite est tournée vers le ciel pour en recueillir la grâce, alors que la gauche est orientée vers la terre afin d’y répandre le don divin reçu qui s’est réchauffé en passant par le cœur brûlant d’amour des derviches. La disposition des danseurs n’est également pas le fruit du hasard : divisés en deux groupes formant chacun un demi-cercle, ils représentent respectivement l’arc de la descente des âmes dans les corps matériels et la remontée de ces mêmes âmes vers leur Créateur après la mort de leur enveloppe terrestre.
Le shaykh ne participe à la danse que dans un second temps, marquant alors une accélération du rythme. Il tourne à son tour au milieu du cercle et symbolise le soleil rayonnant autour duquel tournent les disciples-planètes. A ce moment-là, le son du pipeau s’élève de nouveau et la danse atteint alors son apogée : l’union mystique est réalisée. Lorsque le shaykh retourne à son lieu initial, la danse s’arrête pour laisser place à la psalmodie de versets du Coran, perçue comme la réponse de Dieu au samâ’ réalisé par les derviches. La cérémonie se termine avec des salutations et l’ultime évocation du nom divin : (Lui), rappelant le but et le destinataire unique de cette danse.
Le déroulement du samâ’ connaît certaines variations selon les confréries au sein desquelles il est pratiqué, mais on tend à y retrouver l’essentiel des
éléments évoqués précédemment. La cérémonie peut parfois s’accompagner de la récitation de poèmes soufis chantés à capella ou de qasâ’id évoquant les noms de Dieu, certains aspects de la vie du Prophète Mohammad ou des personnes de haut rang spirituel qui lui ont succédées, ou encore des thèmes tournant autour de l’invocation de l’Aimé par l’amant et de la nostalgie de la séparation. Au-delà de ces variantes toutes extérieures, le samâ’ vise dans tous les cas à réaliser une conjonction, à recréer un lien entre l’homme et la divinité. L’enseignement de sa pratique s’effectue souvent durant les assemblées spirituelles des confréries dans lesquelles il est pratiqué.
En outre, au-delà de sa dimension cérémoniale et organisée, le samâ’ peut être également spontané et se déclencher en tout endroit et à tout moment, pour peu que le derviche ressente une émotion ou entende un son réveillant en lui les douleurs de la séparation de son Principe. Ce type de samâ’ était d’ailleurs le plus courant au temps de Rûmî, sa pratique ne s’étant codifiée et structurée qu’à partir du XVIIe siècle, soit près de quatre siècles après sa mort. Ce type de samâ’ : "Il arrive aux maîtres d’entre les anachorètes spirituels (ahl al-tajrîd) d’éprouver dans leurs âmes une émotion sacrale bouleversante. Alors ils entrent en mouvement en dansant, en battant des mains, en tournoyant, et ils se préparent par ces mouvements à des splendeurs d’autres lumières aurorales, jusqu’à ce que cet état décroisse en eux, pour une cause ou une autre, comme le montre l’expérience des mystiques. Et cela, c’est le secret de l’audition musicale (sirr al-samâ’, le concert spirituel)". spontané à notamment été évoqué par Jalâloddin Davânî .

Une pratique ancrée dans la tradition islamique : racines et philosophie du samâ’

Si la pratique du samâ’ existait déjà avant le XIIe siècle, elle s’est réellement diffusée et a trouvé ses bases avec Rûmî qui avait déclaré : "Plusieurs chemins mènent à Dieu, j’ai choisi celui de la danse et de la musique" .
Le samâ’ est dès lors considéré comme un moyen de connaissance à part entière : si les livres peuvent satisfaire l’intellect et contribuer au développement de ses facultés analytiques et spéculatives, la danse du corps entraînant celle de l’âme permet d’éveiller cette dernière à l’existence de sa patrie oubliée. Aux côtés du savoir théorique et spéculatif, le samâ’ est donc essentiellement une connaissance contemplative et "en mouvement". Cette théorie de la connaissance - non exempte de certaines résonances platoniciennes -se fonde sur l’idée que l’homme détient en lui des connaissances qu’il a acquises à l’état prééternel et qu’il a ensuite oubliées après sa naissance "corporelle". Il doit dès lors s’efforcer de se ressouvenir et se remémorer les connaissances acquises par son âme avant qu’elle ne s’incarne dans son corps.
Ces croyances trouvent leur fondement dans le Coran qui fait état de la préexistence des âmes humaines et de l’existence d’un pacte établi entre Dieu et ces dernières : "Et quand ton Seigneur tira une descendance des reins des fils d’Adam et les fit témoigner sur eux-mêmes : "Ne suis-Je pas votre Seigneur ?" Ils répondirent : "Mais si, nous en témoignons..." - afin que vous ne disiez point, au Jour de la Résurrection : "Vraiment, nous n’y avons pas fait attention" (7 :172). Pour de grands mystiques comme Junayd . ce passage clé révèle une des significations profondes
du samâ’ : lorsque les derviches dansent, leurs âmes se ressouviennent de l’interrogation divine prééternelle et de la douceur et l’allégresse qu’elle avait insufflée dans leur âme. La musique constitue dès lors un élément du ressouvenir, et les sonorités émises par la flûte matérielle ne sont considérées que comme l’écho de musiques éternelles perçues par l’âme avant sa descente dans le corps matériel et dont l’écoute doit faire ressurgir la nostalgie de sa patrie originelle. Interrogé sur la signification du samâ’, le grand poète turc Divâne Mehmed Tchelebi répondit ainsi : "pour ce qui est de ses secrets, voici ce qui pourrait suffire : il faut que tu t’en ailles là d’où tu es venu".
Le rôle du samâ’ dans la connaissance mystique a également été souligné par le grand mystique Rûzbehân Baqlî Shîrâzî, qui avait évoqué que cette pratique pouvait révéler au mystique ce qu’il n’aurait compris ou découvert qu’au terme de plusieurs retraites de quarante jours (arba’înîyât).
Certains penseurs ont également soutenus que lorsque Dieu a créé l’être humain avec de l’argile, l’âme aurait tout d’abord refusé d’habiter le corps qu’elle considérait comme une prison. Le Créateur auraient alors envoyé deux anges jouer les plus belles mélodies pour la charmer, expliquant ainsi le sentiment d’allégresse et d’ivresse spirituelle que l’âme peut ressentir lorsqu’elle entend de belles sonorités.
Sohrawardî lui-même a également évoqué à plusieurs reprises dans son œuvre les effets de l’expérience musicale. Dans L’épître sur l’état d’enfance (Risâla fî hâlat al-tofûlîya), il dévoile le sens profond du samâ’ qui, selon lui, marque la rencontre avec le monde suprasensible et l’ouverture de l’âme aux mondes supérieurs divins. Le samâ’ permet ainsi de réveiller les sens intérieurs et spirituels de l’homme en provoquant une transfiguration de l’audition, l’âme devenant l’oreille vibrant au son de l’appel divin. Cette pratique a également été évoquée par Ibn ’Arabî, qui le considérait comme "l’écriture divine sur le livre de l’existence", phrase ayant fait l’objet de nombreuses gloses mais dont la signification exacte demeure floue.
En outre, Rûmî considérait le samâ’ comme un moyen permettant au mystique de manifester et de vivre pleinement ses émotions, des douleurs les plus profondes aux joies les plus intenses. Ainsi, on raconte souvent qu’une émotion particulière ou l’entente d’un son particulier incitait Rûmî à danser et qu’après la mort de son maître Shamsoddîn de Tabrîz, Rûmî lui-même ne cessa de pratiquer le samâ’ pour manifester sa peine et son chagrin.
Au final, la danse et l’ivresse spirituelle qu’elle permet d’exprimer doit conduire à un oubli progressif de sa propre personne ainsi qu’à la libération de l’emprise de son moi égoïste pour atteindre un état d’immersion en Dieu et d’annihilation totale de l’ego (fanâ’) dans la présence et l’amour divins . La pratique du samâ’samâ’ chantant les louanges du Créateur. Il est par conséquent étroitement lié à une conception du divin considéré comme n’étant pas seulement une chose qui se pense et s’appréhende au travers de l’intellect, mais également qui se contemple et se vit. doit également permettre de prendre conscience que tout l’univers et la création ne sont qu’un grand
Certains derviches se mêlaient également à la population locale et effectuaient avec elle la danse du samâ’, lui permettant d’oublier quelques instants
ses difficultés quotidiennes et sa misère. Les derviches l’exécutaient aussi parfois dans la rue, lorsqu’ils revenaient de la prière du vendredi ou de certaines cérémonies religieuses. Dans l’esprit de certaines confréries, le caractère public de ces danses était et demeure considéré comme positif en ce qu’elles peuvent contribuer à développer dans le cœur de certains spectateurs réceptifs une certaine aspiration spirituelle et vers l’au-delà.

Controverses et prolongements modernes

La pratique du samâ’ a cependant fait l’objet de nombreuses controverses et critiques formulées pour la plupart par les courants orthodoxes et littéralistes de l’Islam, et attirant l’attention sur les déviations inhérentes à ce genre de pratique. Elles dénoncent notamment le danger de s’enivrer non pas de Dieu et de sa présence, mais de son propre état spirituel. Ce danger a d’ailleurs été évoqué par Rûmî lui-même, qui répétait inlassablement que le but ultime de cette danse était de rendre louange au Créateur unique, et qu’elle ne devait en aucun cas constituer une fuite par rapport à sa propre personne.
Dans ce cas, seule une élite restreinte parvient à atteindre réellement l’état d’annihilation en Dieu, alors que la grande majorité ne tend à éprouver qu’un "souvenir de soi" au détriment de celui de Dieu. Une troisième voie consistera dès lors à lutter contre le flot des pensées et penchants personnels pour concentrer progressivement son attention vers Dieu. Le combat contre l’âme charnelle est donc un prélude indispensable à la réalisation du samâ’, qui requiert à la fois une pureté intérieure et un oubli de son moi égoïste et charnel.
Dans ce sens, Sohrawardî a également fermement mis en garde contre les déviations du samâ’, en soulignant qu’il ne pouvait être que l’aboutissement d’un long processus de maturation spirituelle : "C’est la danse qui est le produit de l’état intérieur de l’âme ; ce n’est pas l’état intérieur de l’âme qui est le produit de la danse". Le samâ’ n’est donc qu’un moyen d’expression d’un état spirituel déjà présent et ne constitue en aucun cas une voie permettant d’atteindre un état extatique particulier qui deviendrait alors une fin en soi.
D’un point de vue politique, les confréries soufies et certaines de leurs pratiques dont le samâ’ ont souvent été considérées avec beaucoup de réticence par les autorités des différents pays où elles se sont développées, et notamment en Turquie après l’avènement d’Atatürk. De nombreux derviches tourneurs ont dès lors quittés Konya pour s’établir dans des pays musulman d’Extrême-Orient, en Egypte, en Syrie, et dans les Balkans. Malgré cela, de nombreuses cérémonies de samâ’ se déroulent encore chaque année à Konya à l’occasion de la célébration de l’anniversaire de la mort de Rûmî.

Le samâ’ aujourd’hui

Si cette pratique est caractéristique de la Mawlâwîya, le samâ’ fut et demeure également pratiqué par d’autres confréries telles que la Tijania, la Boutchichia, la Ni’matollahi ou la Madkourya. Dans de nombreux pays occidentaux, des ordres se rattachant aux principes fondateurs de la Mawlawîa ont également émergé, notamment aux Etats-Unis avec le Mevlevi Order of America, ou encore en Allemagne au sein de la Mevlevi Tariqa. Cependant, le sens profond de cette danse a souvent été oublié et les vrais maîtres
se font de plus en plus rares ou effacés.
Au cours des dernières décennies, nous avons également assisté à une certaine ouverture des rituels de samâ’ au public, parallèlement au développement de nombreuses représentations "touristiques" notamment en Turquie, en Syrie ou en Egypte. Cependant, même si ces dernières conservent une certaine aura spirituelle, elles ont souvent revêtu un aspect folklorique pour ne garder du samâ’ que sa dimension apparente.
Certains ensembles formés de soufis membres de diverses confréries se sont également constitués tels que, en 1999, l’ensemble Jilânî, composé de jeunes disciples appartenant à la tarîqa Qadiriya Boudchichiya.
Des concerts sont également régulièrement organisés à Paris, notamment à l’Institut des cultures musulmanes au sein duquel s’est récemment produit l’Ensemble Rabi’a (du nom de la célèbre soufie du VIIIe siècle), composé de femmes membres de diverses confréries dont la Qadiriya et la Boudchichiya. Des concerts sont également organisés chaque année lors du festival des musiques sacrées du monde à Fès au Maroc. Enfin, diverses radios comme la Radio Samaa ont été également créées et diffusent régulièrement des musiques soufies anciennes ou plus modernes.
Véritable office liturgique, le samâ’ participe au travail de connaissance de soi et a pour vocation de rappeler le lien intime unissant l’homme au divin. Les chants et danses qui l’accompagnent sont donc essentiellement ceux du "ressouvenir" et l’écho d’un appel entendu à un autre niveau de l’être. Il s’insère plus généralement dans un ensemble de pratiques soufies dont le but ultime est de réveiller l’Esprit-ney qui habite chaque être et à lui indiquer le chemin de sa vraie source. Il est le début d’un envol, celui de l’âme vers la source ultime de la vie, ainsi qu’un appel à se diriger vers l’Absolu.
Le samâ’ est la paix pour l’âme des vivants,
Celui qui sait cela possède la paix de l’âme.
Celui qui désire qu’on l’éveille,
C’est celui qui dormait au milieu du jardin.
Mais pour celui qui dort dans la prison,
Etre éveillé n’est pour lui que dommage.
Assiste au samâ’ là où se célèbre une noce,
Non pas lors d’un deuil, en un lieu de lamentation.
Celui qui ne connaît pas sa propre essence,
Celui aux yeux de qui est cachée cette beauté pareille à la lune,
Une telle personne, qu’a-t-elle à faire du samâ’ et du tambour de basque ?
Le samâ’ est fait pour l’union avec le Bien-Aimé.
Ceux qui ont le visage tourné vers la Qibla,
Pour eux, c’est le samâ’ de ce monde et de l’autre.
Et plus encore ce cercle de danseurs dans le samâ’
Qui tournent et ont au milieu d’eux leur propre Ka’aba.
Rûmî, Odes mystiques, 339.

Un extrait de L’épître sur l’état d’enfance de Sohrawardi :

- Moi : Chez les soufis, pendant le concert spirituel (samâ’) un certain état se manifeste. D’où provient-il ?
- Le shaykh : Quelques instruments de résonance agréable, tels que la flûte, le tambourin et autres semblables, font entendre, sur les notes d’un même mode, des sons qui expriment la tristesse. Au bout d’un moment, le psalmiste élève la voix sur le ton le plus doux qu’il soit, et accompagné par les instruments, il psalmodie une poésie. L’état auquel tu fais allusion est celui de l’extatique rencontrant le monde suprasensible, lorsqu’il entend la voix de plus en plus triste et que, porté par cette audition, il contemple la forme manifestée à son extase. De même que l’on évoque l’Inde en faisant mention de l’éléphant, de même on évoque l’état de l’âme en faisant mention de l’âme. Mais alors l’âme soustrait ce plaisir au pouvoir de l’oreille : "Tu n’es pas digne, lui dit-elle, d’écouter cela." L’âme destitue l’oreille de sa fonction auditive, et elle écoute directement elle-même. C’est alors dans l’autre monde qu’elle écoute, car avoir la perception auditive de l’autre monde, ce n’est plus l’affaire de l’oreille.
- Moi : Et la danse mystique, quel en est le profit ?
- Le shaykh : L’âme tend vers la hauteur, à la façon de l’oiseau qui veut s’élancer hors de sa cage. Mais la cage qui est le corps l’en empêche. L’oiseau qui est l’âme fait des efforts et soulève sur place la cage du corps. Si l’oiseau est doué d’une grande vigueur, il brise la cage et s’envole. S’il n’a pas assez de force, il reste en proie à la stupeur et à la détresse, et il fait tourner la cage avec lui. Là même, le sens mystique de cette violence est manifeste. L’oiseau-âme tend vers la hauteur. Comme il ne peut s’envoler hors de sa cage, il veut emporter la cage avec lui, mais quelque effort qu’il fasse, il ne peut pas la soulever plus haut que d’un empan. L’oiseau soulève la cage, mais la cage retombe au sol.
- Moi : En quoi consiste la danse ?
- Le shaykh : Certains ont dit "Je danse hors de tout ce que je possède", ce qui veut dire : nous avons trouvé quelque chose de l’autre monde, c’est pourquoi nous avons renoncé à tout ce que nous possédions en ce monde-ci ; nous sommes désormais des anachorètes spirituels. Quant au sens symbolique, le voici. L’âme ne peut pas s’élever plus haut que d’un empan. Elle dit à la main (étendue pour la danse) : "Toi au moins élève-toi d’une coudée, peut-être aurons-nous avancé d’une étape." […]
Le premier venu qui se met à danser ne rencontre pas pour autant l’extase. C’est la danse qui est le produit de l’état intérieur de l’âme, ce n’est pas l’état intérieur de l’âme qui est le produit de la danse. Discuter de ce renversement des choses, c’est l’affaire des "vrais hommes". La danse, c’est pour les soufis le choc du monde suprasensible. Mais il ne suffit pas au premier venu de s’habiller de bleu pour devenir un soufi. Comme on l’a dit : "Les vêtus de bleu surabondent - Parmi eux sont les soufis qualifiés - Ceux-là ne sont que des corps, étant vides de l’âme - Ceux-ci sont apparences de corps, car ils sont tout entiers âme."
L’épître sur l’état d’enfance (Risâla fî hâlat al-tofûlîya), in Shihâboddîn Yahyâ Sohrawardî, L’archange empourpré, quinze traités et récits mystiques traduits du persan et de l’arabe, présentés et annotés par Henry Corbin, Fayard, 1976.

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