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samedi 20 novembre 2010

Le Mahdi et ses Conseillers d'Ibn `Arabi : une sagesse pour la fin des temps (fragment)

Le Mahdi et ses Conseillers d'Ibn `Arabi : une sagesse pour la fin des temps (fragment)

Tayeb Chouiref



De nombreux hadiths du Prophète, cités dans des recueils faisant autorité, nous présentent cette grande figure spirituelle attendue à la fin des temps qu'est le Mahdi. Même s'il est difficile de définir avec précision sa mission et son rôle spirituel, les hadiths nous permettent de comprendre qu'il sera à la fois un chef temporel de la communauté musulmane et un guide spirituel chargé d'éclairer les croyants à une époque où les ténèbres, la confusion et l'injustice domineront. Il aura à lutter contre l'Antéchrist (al-Dajjal) qui tentera de régner en maître tout puissant jusqu'au retour de Jésus :

« Le Mahdi est un de mes descendants, il a le front large et le nez aquilin. Il emplira la terre d'équité et de justice après que la tyrannie et l'injustice auront régné sur elle. Il règnera sept ans. » (Rapporté par Abu Sa`id al-Khudri, cité par Abu Dawud)

Le Mahdi sera donc un calife divinement inspiré et selon les termes du Prophète :

« S'il ne devait rester qu'un jour d'existence à ce monde, Dieu le prolongerait jusqu'à ce qu'arrive un homme de ma descendance (min ahl bayti), son nom reprend le mien. » (Rapporté par Abu Hurayra, cité par Tirmidhi)

* * *

Le Mahdi attendu à la fin des temps a toujours fait l'objet d'une attention particulière en Islam : A travers les siècles, il a nourri la piété populaire autant que la réflexion des théologiens. Mais ce sont, sans conteste, les mystiques et les maîtres spirituels qui nous offrent les exposés les plus précieux.

Le rôle spirituel du Mahdi, décrits dans de nombreux hadiths, ne pouvait manquer d'inspirer celui qui fut nommé al-Chaykh al-akbar, le maître spirituel par excellence. En effet, Ibn `Arabi (1165-1240) consacre un chapitre entier de son immense "Somme spirituelle" al-Futuhat al-makkiyya au rôle qu'assumeront, aux côtés de Jésus, le Mahdi et ses Conseillers à la fin des temps.

Ce sont donc à la fois l'importance du sujet et la qualité de l'auteur qui nous ont décidés à traduire et présenter ce chapitre qui occupe une place importante dans les Futuhat et dont certains passages sont cruciaux pour la compréhension de l'œuvre d'Ibn `Arabi comme nous le montrons dans l'introduction (p.10 à 26).

Comme toujours dans l'œuvre d'Ibn `Arabi, les interprétations les plus profondes ont leur ultime justification dans le Coran et le Hadith. En retour, l'exégèse du grand mystique restitue aux deux sources fondamentales de l'Islam leur ampleur et leur profondeur. C'est ainsi que dans ce chapitre des Futuhat, Ibn `Arabi déclare que tout son enseignement a ses racines dans les profondeurs et les lumières du Coran :

« Ainsi, tout ce dont nous parlons dans nos assemblées et nos œuvres écrites provient de la Présence du Coran et de ses trésors : J'en ai reçu la clé de la compréhension et le soutien spirituel qui lui est propre (al-imdad minhu). Tout cela afin de ne pas sortir du Coran car rien de plus élevé ne peut être accordé : Seul en connaît la valeur celui qui y a goûté, qui en a contemplé la demeure initiatique (manzil) comme un état intérieur et à qui le Réel parle [en lui projetant des versets] sur l'intime de son être (fi sirrihi). »

Pour saisir ce qui fonde la possibilité de dépasser le simple sens littéral du Coran, il faut méditer un important hadith qui occupe une place discrète mais centrale dans l'enseignement d'Ibn `Arabi :

« Le Coran a un intérieur (batn) et un extérieur (zahr), une limite (hadd) et un point d'ascension (matli`). »

(Cité par Ibn Hibban dans son Sahih)

Ainsi, pour Ibn `Arabi, chaque verset a, d'une part, un sens extérieur clair et accessible à tout croyant et, d'autre part, des sens intérieurs qui ne se révèlent qu'à celui qui chemine vers le Réel (al-Haqq). Ce hadith – et en particulier la notion de matli` – est le fondement scripturaire des interprétations spirituelles d'Ibn `Arabi et il est le garant de l'orthodoxie de sa démarche.

Dans un souci de clarté et afin de mettre en lumière certains enseignements de ce sage, nous avons voulu, dans la mesure du possible, souligner les relations qui lient le texte d'Ibn `Arabi au Coran, ce qui explique l'abondante annotation. D'autre part et pour permettre au lecteur d'approfondir la lecture du chapitre des Futuhat que nous présentons, nous avons ajouté en annexe la traduction inédite de textes relatifs au Mahdi et à la fin des temps, appartenant à des maîtres spirituels de l'école du Chaykh al-akbar : deux passages du commentaire du Coran (al-Ta'wilat) de `Abd al-Razzaq al-Qachani (m. 1329), un passge d'al-Insan al-Kamil de `Abd al-Karim al-Jili (m. 1428) et enfin deux mawqif de l'Emir `Abd al-Qadir (m. 1883).

* * *

Un des messages importants qu'Ibn `Arabi transmet dans ces exposés est l'affirmation qu'un des rôles spirituels du Mahdi consistera à ramener l'Islam à sa simplicité originelle par delà les méandres des élaborations théologiques qui se sont développées au fil des siècles :

« Il manifestera la religion telle qu'elle est véritablement de sorte que si l'Envoyé de Dieu était en vie, il exercerait l'Autorité en conformité avec la religion ainsi entendue. Il mettra fin à toutes les écoles juridiques sur terre : seule demeurera la "religion pure" (al-din al-khalis). Ses ennemis seront les théologiens qui suivent aveuglément les gens de l'effort jurisprudentiel (ahl al-ijtihad) lorsqu'ils verront que l'Autorité sera exercée en contradiction avec [certaines] positions de leurs Imams… Le commun des Musulmans se réjouira davantage de sa venue que ceux qui possèdent une fonction officielle. »

C'est un fait remarquable qu'aujourd'hui – et ce depuis plus d'un siècle – l'Islam est traversé par un certains nombres de courants prétendant opérer un retour au souffle originel de cette religion. Il faut avouer que les tentatives pour enjamber les siècles et faire retour à ce que d'aucuns pensent être "l'Islam du Prophète" n'ont abouti bien souvent qu'à appauvrir l'Islam et à le vider de sa substance. En voulant purger l'Islam traditionnel sans discernement spirituel et sans sagesse, les mouvements religieux et politiques se réclamant de l'Islah ou du salafisme risquent de s'égarer et de tomber dans l'obscurantisme. [1]

C'est évidemment dans une perspective tout autre que se situe l'œuvre du Mahdi selon Ibn `Arabi : Le Mahdi et ses Conseillers sont des sages accomplis bénéficiant d'une inspiration spirituelle de force majeure et leur influence résulte avant tout de leur rayonnement spirituel. Ce rayonnement est, selon Ibn `Arabi, l'expression de leurs vertus : pureté d'intention, absence d'ambition et détachement total et, enfin, certitude inébranlable (yaqin).

Au moment de conclure, il me paraît utile de rappeler qu'Ibn `Arabi annonce très clairement, dans l'un de ses premiers ouvrages intitulé `Anqa' mughrib (le Phénix stupéfiant), que tout son enseignement doit être compris à la lumière de la correspondance entre le macrocosme et le microcosme humain :

« Lorsque j'évoque dans mon livre que voici, ou ailleurs, un des événements du monde extérieur, mon but est uniquement de l'établir fermement à l'oreille de celui qui écoute puis de le mettre en regard de ce qui, en l'homme, correspond à cela. »

Cela nous permet de comprendre que dans l'enseignement des maîtres, le Mahdi est une figure spirituelle à la fois historique et symbolique : sa présence préexiste à son avènement extérieur parce qu'elle est avant tout un événement intérieur.

En des temps où les attentes messianiques des uns et des autres suscitent parfois des réactions fébriles, où la tentation du repli sur soi et la crainte des événements à venir poussent à des positions extrêmes, nous formons le vœu que cette traduction puisse humblement aider quelques uns à recevoir un peu de la paix et de la profonde sérénité qui traversent l'œuvre d'Ibn `Arabi.

* * *

Le Mahdi et ses Conseillers (Une sagesse pour la fin des temps) est paru aux éditions Mille & une lumières.

Notes

[1] Sur ce sujet, voir l'excellente étude de Seyyed Hossein Nasr L'Islam traditionnel face au monde moderne, éditions l'Age d'Homme, Lausanne, 1993. Voir en particulier le prologue "Qu'est-ce que l'Islam traditionnel", pp. 15-24.

Pour acheter le livre : http://www.iqrafran ce.com/product_ info.php?products_ id=1248 

Source: http://elkorg-projects.blogspot.com/2006/11/tayeb-chouiref-le-mahdi-et-ses.html 

On peut également se procurer le livre ci-dessous:
http://www.amazon.fr/Mahdî-ses-conseillers-Ibn-Arabî/dp/2916337008/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1290260678&sr=1-1

lundi 18 octobre 2010

Ibn 'Arabi, Conseil à un ami

Conseil à un ami

Ibn 'Arabi, Sheikh al Akbar



Au nom d'Allah, le Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux !
Ma réussite n'est que par Allah ! A Lui je me remets et vers Lui je reviens !

Louange à Allah et salut à ceux de Ses serviteurs qu'Il S'est choisis, ainsi qu'au frère saint le plus noble !

Tu m'as demandé-qu'Allah t'assiste et te confirme quant à ce qu'Il t'a mis à charge (par Sa Loi)-" de te rédiger du trait de ma main un texte de mémento (tadkhirah) qui te fasse penser à moi, afin que tu pries pour moi chaque fois que tu le trouveras ". Or, même si ton but aura été en fait tout autre que ce que j'ai mentionné ici, le pauvre (que je suis) n'aura toutefois rédigé le texte que par désir de s'assurer tes prières pour lui... Qu'Allah nous fasse profiter nous et vous de sa Toute-Puissance. Amîn.


Mon saint ami, pratique le dhikr d'Allah en tout état, car il réunit tout le bien.

Sois toujours préparé à accueillir de bonne grâce ce qu'apporte le décret divin, car ce qu'Allah a prévu arrive et le contentement a ce sujet est profitable.

Sache que tu as à répondre de tes mouvements et de tes arrêts - quant à ce pourquoi tu t'es mu et quant à ce pourquoi tu t'es arrêté; par conséquent, occupe-toi, en tout moment, de ce qui, dans le moment même, est le plus important pour toi, et de ce qu'Allah t'a mis à charge comme oeuvre pour ce moment.

Évite les activités superflues.

Tu dois obéissance à Allah et obéissance à Son Envoyé - qu'Allah lui accorde Ses grâces unitives et salvifiques - de même à celui qu'Allah a chargé de nous gouverner: acquitte-toi de l'obéissance que tu dois à celui-ci, et ne lui demande pas de comptes quant à ce que lui-même te doit à toi.

En tout état de cause prie en faveur de ceux qui s'occupent de nos affaires, prie pour qu'ils agissent bien à leur propre sujet et à notre sujet, car si ceux-ci agissent bien quant à eux-mêmes, nous ne verrons nous arriver à nous autres que de bonnes choses.

Aie toujours un préjugé favorable à l'égard des Musulmans et une bonne intention à leur sujet; agis parlui eux selon tout ce qui est bien.

Quand tu te couches n'aie dans ton coeur rien de mauvais à l'égard de qui que ce soit, ni rancune, ni haine.

Prie pour le bien de celui qui a été injuste envers toi, car celui-ci t'a préparé du bien pour ta vie future: si tu pouvais voir ce qu'il en est réellement, tu te rendrais compte que l'injuste t'a fait vraiment du bien pour la vie future. Alors, la récompense du bienfait ne doit être que le bienfait (cf. Coran 55, 60) (prie donc pour le bien de celui qui t'a réservé un bien); du reste, le bienfait dans la vie future est permanent. Ne perds pas de vue cet aspect des choses, et ne sois pas trompé par le fait des dommages qui te résultent ici-bas par l'injustice dont tu es l'objet: il faut considérer cet inconvénient comme le médicament désagréable que doit absorber le malade parce que celui-ci sait quelle utilité il en tirera finalement. L'injuste joue un rôle équivalent: prie donc pour qu'il ait tout bien !

Sois en éveil au sujet d'Allah - qu'Il soit exalté - surtout quand tu parles, car auprès de toi il y a un " veilleur préparé " (raqib atîd) que ton Seigneur a chargé de toi: ne lui fais inscrire que du bien !

Abstiens-toi d'attaquer les gouvernants de nos affaires, car ils sont les lieutenants d'Allah, et leurs coeurs sont dans la main d'Allah qui les fait se tourner vers nous quand Il veut. Occupe-toi d'Allah dans la main de qui se trouve la bride de leur coeur. Ne sois pas arrêté par leurs individualités car le respect (qui leur est dû) est en raison de la fonction où ils ont été placés par Allah; sans le degré fonctionnel il n'y aurait pas à observer quelque différence entre les hommes.

Gagne ton pain, et (le cas échéant) pose question aux "Gens du dhikr" d'entre les savants par Allah, au sujet de ce que tu ne connais pas (quant aux règles de droit concernant les activités commerciales) car le commerçant honnête sera rassemblé le jour de la résurrection avec les prophètes, les confirmateurs et les martyrs.

Astreins ton âme à la pudeur devant Allah et devant les anges qui séjournent avec toi d'entre ceux qui se succèdent chez toi.

Fais que ta compagnie soit avec Allah-qu'II soit exalté - et accompagne ce qui est autre qu'Allah avec cette compagnie d'Allah.

Fais aumône de ton honneur, chaque matin, à toutes les créatures d'Allah.

Le soir fais la prière des funérailles au bénéfice de tous les Musulmans et Musulmanes morts dans la journée. Tu atteindras par cela beaucoup de bien.


Lorsque tu as accompli la prière du Maghreb fais deux rakates d'istilkharah (demande du meilleur parti) quotidienne et constante. Et fais cela en tant qu'istilcharah générale, telle que je vais te la dire. Tu feras l'invocation suivante après les deux rakates dont je parle:

" Allahumma, je T'invoque au sujet de ce qui est " le meilleur, en raison de Ta Science, je sollicite Ton arrêt prédestinateur, en raison de Ton Pouvoir, et je demande Ta faveur immense, car Tu peux, alors que moi je ne puis rien, Tu sais, alors que moi ie ne sais pas, et c'est Toi le Savant par excellence des choses cachées !

" Allahumma, si Tu sais que tout ce que j'agis à mon propre sujet et au sujet d'autrui, et que tout ce que fait autrui à mon sujet (au sujet de mon conjoint, de mon enfant et de ce que je possède) sera bon pour moi dans ma religion, ma vie et dans mon issue finale, depuis cette heure-ci jusqu'à l'heure pareille du jour suivant, destine-le-moi, facilite-le-moi, puis accorde-moi en cela la bénédiction.

" Et si Tu sais que tout ce que j'agis à mon propre sujet et au sujet d'autrui, et toute ce que fait autrui à mon sujet, quant à ma religion, ma vie et mon issue finale, depuis cette heure jusqu'à l'heure pareille du jour suivant, est mal pour moi, détourne-le de moi et détourne-moi de lui et destine-moi le bien où que ce soit, facilite-le-moi, puis accorde- moi en cela la bénédiction " .

Si tu fais cela tu verras beaucoup de bien et toujours, et tu seras sûr d'Allah en tout ce qui procédera de toi ou d'autre que toi, à cause de toi.

Sache, mon saint ami, que j'ai vu l'Envoyé d'Allah en songe, dans l'année 599 à La Mecque dans une vision de longue durée et que je l'ai entendu prononcer alors la prière suivante que j'ai retenue dans ma mémoire; les mains tendues il disait:

" Allahumma fais-nous entendre du bien, fais-nous voir du bien ! Qu'Allah nous pourvoie de la préservation et la rende permanente ! Qu'Allah réunisse nos coeurs dans la crainte sanctifiante, et qu'II nous fasse réussir en ce qu'll aime et en ce dont Il est content ".

Puis il récita les Versets Conclusifs de la sourate de la Génisse (Cor. 2, 286-286).

Observe la pratique -et qu'Allah le Très-Haut t'y assiste- de 4 rakates avant la prière du dhohr et 4 après elle, et dis après la salutation finale de la prière du maghreb et de celle du çobh (7), et avant de parler:

" Allahumma sauve-moi du Feu ! " (7 fois).

De même veille à dire matin et soir ceci:

" Je me réfugie en Allah l'Oyant et le Savant contre Satin le lapidé ! (Puis les versets suivants qui sont les " conclusifs " de la sourate du Rassemblement: Cor. 58, 22-24).

" Lui est Allah, pas de dieu si ce n'est Lui, le Connaissant de l'invisible et du visible, le Tout-miséricordieux le Très-miséricordieux !

" Lui est Allah, pas de dieu si ce n'est Lui, le Roi, le Très-Saint, le Salutaire, le Fidèle, le Protecteur, le Très-Fort, le Réparateur, le Superbe ! Gloire à Allah au-dessus de ce qu'ils Lui associent !

" Lui est Allah, le Créateur, le Producteur, le Formateur ! A Lui les plus beaux Noms ! Ce qui est dans les Cieux et la Terre Le glorifie, et Lui, Il est le Très-Fort, le Sage ! "

Cela est à dire trois fois, et chaque fois comme je viens de te le dire.

Je ne t'ai informé ainsi de rien qui ne vienne de l'enseignement authentique de l'Envoyé d'Allah - qu'Allah lui accorde Ses grâces unitives et Ses grâces salvifiques. Et c'est Allah qui assure la réussite. Pas de Seigneur autre que Lui.

Ceci est la fin du conseil.

Qu'Allah nous accorde la meilleure fin à nous et à tous les Musulmans ! Qu'Allah accorde Ses grâces unitives et Ses grâces salvifiques à notre maître Mohammad et à sa famille et tous ses compagnons ! Louange à Allah le Seigneur des Mondes !

Ceci fut écrit par Mohammad ben Ali ben Mohammad Ibn al-Arabî at-Tâ'y al-Hâtimî - qu'Allah lui accorde la meilleure fin à lui, à ses deux parents et à tous les Musulmans -dans l'année 624.

Muhyu-d-Dîn Ibn Arabi


traduit de l'arabe et annoté par Michel Vâlsan


Source: http://www.archipress.org/batin/wasiyat.htm 

mercredi 28 octobre 2009

L’œuvre du mystique arabo-andalou Ibn Arabi dans le collimateur des Frères musulmans égyptiens


L’œuvre du mystique arabo-andalou Ibn Arabi dans le collimateur des Frères musulmans égyptiens

Yassin Temlali (14/01/2009)



La dernière cible des Frère musulmans est l’œuvre du maître soufi Ibn Arabi, né au 12e siècle en Andalousie musulmane. En effet, dans un questionnaire adressé au ministre de la Culture égyptien, Farouk Hosni, le député islamiste Ali Leben a affirmé que l’organisation d’un colloque sur Ibn Arabi en décembre dernier était une violation d’«une décision du Parlement interdisant toute publicité» pour la pensée du mystique arabo-andalou.

Cette décision, lit-on dans un article publié sur le site internet des députés des Frères musulmans, est consignée dans le procès-verbal d’une session parlementaire tenue le 15 février 1979. Elle «proscrit toute publicité pour la pensée d’Ibn Arabi dans la mesure où celle-ci sème le doute sur les croyances islamiques et les fondements de la religion [musulmane]».

Le colloque «Ibn Arabi en Egypte, carrefour de l’Orient et de l’Occident» a eu lieu du 13 au 16 décembre au Caire. Selon l’élu islamiste, il a été organisé grâce à des «financements étrangers douteux» et sa tenue allait «dans le sens des plans américano-sionistes, qui visent à diviser les rangs de la nation».

Dans une déclaration à Babelmed, Abdelnasser Hassan, directeur de la «Maison égyptienne des livres», s’est interrogé : «De quels financements douteux parle-t-on? Nous sommes les seuls organisateurs de cette manifestation. Serait-elle suspecte simplement parce que des chercheurs espagnols y ont participé? Ou parce que l’ambassadeur d’Espagne a invité à dîner l’ensemble des participants?».

Abdelnasser Hassan a tenu à rappeler que l’université islamique d’Al-Azhar a contribué à l’animation du colloque et qu’elle a même accueilli une partie de ses travaux. En outre, a-t-il ajouté, «notre but n’était pas de porter Ibn Arabi aux nues, mais de permettre aux Egyptiens d’écouter les opinions contradictoires qui se sont toujours exprimées à son sujet».

Pour le directeur de la Maison égyptienne des livres, il n’est pas question que son établissement se plie à de «simples décisions», eussent-elles été prises par le Parlement : «Notre action est guidée par des lois. Or, il n’en existe aucune qui interdit de diffuser les ouvrages d’Ibn Arabi ou d’étudier sa pensée».

Imad Abou Ghazi - qui a tenu à s’exprimer en sa qualité d’universitaire et non de responsable du Conseil supérieur de la culture - a commenté le questionnaire d’Ali Leben en des termes plus durs que ceux d’Abdelanasser Hassan. Selon lui, «l’attitude de ce député révèle l’agenda politique arriéré des Frères musulmans et leur franche hostilité à la liberté de pensée».

Pour ce spécialiste des manuscrits arabes médiévaux, le fait que le questionnaire d’Ali Leben se réfère à une décision du Parlement ne lui confère pas plus de pertinence : «Nous savons comment sont choisis les députés dans nos pays, et je n’excepte pas ceux des Frères musulmans.»

L’anathème jeté sur l’œuvre d’Ibn Arabi en 1979 était une des manifestations de l’«islamisation de l’Etat égyptien», engagée dès la deuxième moitié des années 70. Pour rompre avec l’héritage de Gamal Abdelnasser et imposer au pays un cours économique libéral, le président Al-Sadate avait conclu avec les islamistes une alliance tactique contre les organisations de gauche et les partisans de son prédécesseur socialisant. L’ultime expression de cette alliance avait été l'ajout à la Constitution (avril 1980) d’un article définissant la «charia musulmane la principale source de la législation». Cet article ne cesse d’être employé aujourd’hui pour justifier la censure des œuvres littéraires, artistiques et philosophiques.

La censure religieuse ne peut, cependant, être expliquée, par la seule islamisation de l’Etat pendant le règne d’Al-Sadate. Elle s’explique aussi par l’importance politique d’institutions comme l’université islamique d’Al-Azhar. L’une des premières grandes censures dans l’histoire de l’Egypte moderne avait frappé, en 1926, De la poésie anté-islamique de Taha Hussein, et Al-Azhar avait joué un rôle central dans l’interdiction de cet ouvrage jugé peu respectueux de la «sacralité du Coran».

Depuis qu’elle a été créée en 1961, l’Académie des recherches islamiques («Majmaâ al Bouhouth al islamiya» ) fait office de «cellule de censure d’Al-Azhar». C’est sur la base d’un de ses «mémoires» que le Parlement a pris, en février 1979, la décision de proscrire l’œuvre d’Ibn Arabi. Plus récemment, en 2004, elle devait s’illustrer par l’interdiction du roman de Nawel Al-Saadawi «La chute de l’imam», considéré comme «contraire aux constantes de l’islam».

samedi 24 octobre 2009

Il n'est de mot dans l'univers qui n'indique Sa louange


Il n'est de mot dans l'univers qui n'indique Sa louange

Un texte de Denis Grill


Le cycle de la louange

La louange est à la fois le début et la fin de l'existence et la principale raison d'être de l'univers.

On commence un repas en disant bismillâh "au nom de Dieu" et on le termine en disant al-hamdu li-llâh "la louange est à Dieu". Ces deux formules contiennent, à la manière d'un repas, toute notre existence. Mais dès lors, comment considérer la louange comme son début ? L'univers, pour Ibn ‘Arabî est un livre et le Livre commence par la Fâtiha, elle-même ouverte par la basmala. Cependant, dans la prière, certains seulement récite la basmala à voix haute, évoquant ainsi les Noms divins qui sont à l'origine du monde. La plupart commence par al-hamdu li-llâhi, considérant la louange comme la première parole prononcée par l'Adam de glaise, traversé par le Souffle divin. On peut donc considérer de cette manière que la louange inaugure l'existence des êtres, de même que la Fâtiha, appelée la "sourate de la louange" ouvre le Livre.

Adam, volontairement, et tous les êtres du monde, essentiellement, ne cessent de proclamer la louange divine, à tel point que le cheikh considère toute parole comme une louange. Le monde, au moment où il parviendra, rassasié d'existence, à son terme pour devenir un autre monde, proclamera la louange de Dieu. Il apparaîtra clairement à cet instant que toute louange, quelle qu'elle soit et à qui qu'elle soit adressée, ne peut que venir de Dieu et retourner à Lui. Cet instant sera la louange de la louange (hamd al-hamd) ou encore l'Etendart de la louange (liwâ' al-hamd), car liwa' en arabe évoque par sa racine le repliement ou l'aboutissement de tout éloge à son terme et en même temps à son origine (‘awâqib al-thanâ'). Cet étendart sera tenu par Muhammad, le "Très-louangé" que son nom prédestinait à tenir cet étendart et à prononcer les dernières louanges, encore inconnues, qu'un homme puisse adresser à Dieu.

De cette louange l'homme n'est que l'instrument, car elle est prononcée initialement et finallement par Dieu, le Premier et le Dernier. Comme Ibn ‘Arabi ne cesse de le répéter, Il est Celui qui loue, Celui qui est loué et la Louange elle-même. A qui donc appartient la louange ? Il n'est dans l'oevre du Shaykh al-Akbar de question qui ne revienne à la doctrine le l'Etre, de l'identité et de la différence.
Définition de la louange

Qu'est-ce que la louange ? En réponse à la question d'al-Hakîm al-Tirmidhî: "Quel est le point de départ de la louange ? " (mâ mubtada' al-hamd), Ibn ‘Arabî s'interroge sur les différentes acceptions de ce terme.

La louange, c'est tout d'abord le serviteur lui-même dont la seule existence adresse un éloge à Dieu (‘ayn al-thanâ' ‘alayhi bi-wujûd ‘aynihi). En ce sens le point de départ de la louange est "Celui qui l'a existencié pour ce quoi Il l'a existencié". Il s'agit bien sûr du serviteur parfait, qui est à la fois l'origine et le but de l'existence et s'identifie à elle. On peut donc dire que le point de départ de cette louange est l'existence elle-même.

On retrouve ici l'interprétation de la Fâtiha, exposée précédemment[1], selon laquelle al-hamdu désigne le "serviteur sanctifié et transcendant", appartenant totalement à Dieu (li-llâhi) et en même temps Son Semblable (mithl). Ce serviteur est qualifié de transcendant, parce qu'il est affranchi de toute trace de seigneurie et en même temps de semblable, parce qu'il réunit en lui de tous les noms divins qui proclament la louange de Dieu. Cette définition de la louange rejoint l'identification de la louange à la Fâtiha qui débute tantôt par le bâ' ou plutôt le bi de bismi -llâh, symbole du serviteur parfait, tantôt par l'alif de al-hamd, détaché dans l'écriture du lâm, comme Dieu indépendant à l'égard des mondes (al-‘âlamîn), simples indices (‘alâma) de l'existence de Dieu.

La louange, c'est aussi, comme on l'a vu, la louange de la louange accomplie par ce serviteur parfait en reconnaissance de la grâce et du don divins dont tout procède et vers quoi tout revient.

Sa louange, Dieu l'adresse à lui-même ou bien à Ses créatures. Mais dans ce dernier cas la louange n'est que le retour vers Lui de Ses Noms qui ont besoin des êtres pour se manifester."Ils n'ont d'effet, dit le Cheikh, que sur l'extérieur des lieux de manifestation et Celui qui se manifeste dans ces lieux n'est autre que Lui. Il n'y a donc de louangeur, d'éloge et de louangé que Lui" [2].

La louange des créatures est toutefois prise en compte dans la hiérarchie des trois degrés de la louange:

-la louange de la louange ou louange absolue.
-la louange de celui qui se loue lui-même, c'est-à-dire Dieu.
-la louange adressée à Dieu par autre que Lui.

Dans ce dernier cas, Dieu est loué soit pour ce qu'Il est (bi-mâ huwa ‘alayhi), soit pour ce qui vient de Lui (bi-mâ yakûnu minhu). Il s'agit donc du remerciement (shukr), l'une des formes de la louange[3].

Mais que dire de la louange adressée par autre que Dieu à autre que Dieu ? Les qualités pour lesquelles on loue un être lui ont été données par Dieu, qu'elles soient innées (fî jibillati-hi) ou qu'il les ait acquises comme caractères (takhalluq)[4]. Par les qualités divines qu'il reflète en lui"tout être dans le monde est louangeant et louangé" , de même qu'il n'y a de louangeur et de louangé que Dieu, car toute qualité se résorbe dans Sa Qualité qui ne saurait être multiple[5]. En effet, selon un enseignement du Cheikh toute qualification en apparence blâmable, comme la jalousie, la colère ou l'avidité, mais tournée dans un sens positif et conforme à la Loi divine et prophétique, comporte un aspect de louange par laquelle elle revient à Dieu[6]. Telle est pour lui l'une des significations de l'expression prophétique:"J'ai été envoyé pour parachever les nobles caractères" [7]. Il affirme avec force:"Toute parole dans l'existence est glorification, même si elle est considérée comme un blâme et par la science que nous avons de cela, nous l'emportons sur autre que nous. Dieu soit loué (wa bi-‘ilm hâdhâ fadalnâ ghayra-nâ)." [8]

Dans ces deux dernières phrases louange et glorification semblent équivalentes. Il faut préciser ici que pour le Cheikh toute forme de dhikr est une louange, qu'il s'agisse de la glorification (tasbîh), de l'affirmation de l'unité divine (tahlîl), de la magnification (takbîr) etc... Toutes les formules par lequelles Dieu est mentionné et invoqué sont des aspects de la louange[9]. Celle-ci est un tout dont les parties peuvent être comparées aux membres de l'homme, lui-même comparable dans sa totalité à la louange[10]. On retrouve ici l'identification de la louange au Serviteur parfait.

La louange de l'univers

La glorification en particulier tient une place essentielle dans l'enseignement d'Ibn ‘Arabî sur la louange. Dans le Coran en effet, louange et glorification sont étroitement liées dans des expressions telles que"Glorifie par la louange de ton Seigneur "(Coran 110: 3). Dans de très nombreux passages des Futûhât ce verset est cité ou commenté, plus particulièrement sa seconde partie:"Le glorifient les sept cieux et la terre et ce qu'ils contiennent. Il n'est de chose qui ne Le glorifie par Sa louange, mais vous ne comprenez pas leur glorification. Il est certes longanime et très-pardonnant"(17: 44). Un autre verset, adressé au Prophète, confirme la glorification de Dieu par tous les êtres de l'univers :"N'as tu pas vu que glorifient Dieu ceux qui sont dans les cieux et la terre, ainsi que les oiseaux en rangées. Chacun sait sa prière et sa glorification et Dieu sait ce qu'ils font"( 24: 41).

Ces versets prouvent que tous les êtres du monde sont vivants, animaux, plantes et minéraux, toute chose sans exception, comme le dit explicitement le verset. La vie suppose la conscience et donc l'intelligence:"Ne peut Le glorifier qu'un être vivant, intelligent, sachant ce par quoi il Le glorifie". Ceci est confirmé par le hadîth, selon lequel tout ce qui aura entendu la voix du mu'adhdhin témoignera pour lui le Jour de la Résurrection. Ibn ‘Arabî parle d'expérience puisqu'il nous dit avoir lui-même entendu les pierres invoquer Dieu[11]. C'est pourquoi, selon lui, l'interdiction de représenter les êtres vivants ne se limite pas aux animaux. Position radicale sans doute sur le plan juridique, mais justifiée par une conscience aigüe et vécue de la vie universelle. Cette vie se manifestera pleinement dans l'au-delà, appelée pour cette raison dans le Coran (29: 64) "la demeure de vraie vie" (dâr al-hayawân)[12].

Durant cette vie, seuls les êtres d'élection, les prophètes et les hommes doués de dévoilement (kashf) en ont conscience, parce qu'ils ont franchi la limite qui sépare ce monde de l'autre[13]. Pour les jinns et les hommes la louange est un acte volontaire, commandé par Dieu, auquel ils peuvent ou non se soumettre, mais pour tous les autres êtres de l'univers la louange ou la glorification est une adoration essentielle à leur être (‘ibâda dhatiyya), non soumise à un ordre et donc sans récompense, au contraire de la louange des jinns et des hommes[14]. Ceux-ci cependant, par toutes les parties de leur corps, participent également de cette louange universelle, car leurs membres ont une vie et une conscience propres qui se manifesteront quand,lors de la Résurrection, ils témoigneront contre l'homme de tous ses actes. Pour l'homme, le miracle ce n'est pas que les pierres glorifient Dieu, mais c'est qu'il l'entende, comme cela arriva aux Compagnons du Prophète qui entendirent le caillou glorifier Dieu dans sa main[15]. Ibn ‘Arabî s'oppose à l'interprétation de certains commentateurs selon laquelle la glorification des êtres en apparence inanimés ne serait pas une parole, mais le seul fait de leur existence (tasbîh hâl)[16] . Dans l'au-delà tous les êtres sans exception louange et glorification seront pour tous les êtres sans exception "comme les souffles de ceux qui respirent"[17].

Dieu se montre "longanime, Très-Pardonnant" parce qu'Il sait que les hommes n'ont pas la capacité de comprendre cette louange. Il ne châtie pas ceux qui, niant la vie et la parole de tous les êtres, affirment qu'ils glorifient Dieu du simple fait de leur existence. Il leur pardonne, car pardonner (ghafara) signifie étymologiquement en arabe recouvrir ; Il cache donc la faute de l'homme, comme Il lui a caché la perception de cette réalité[18].

Pour Ibn ‘Arabî, cette louange universelle que prononce même l'incroyant, par toutes les parties de son être, est l'un des aspect de la prise en charge (tawallî) du monde par Dieu, fondement de toute sainteté (walâya)[19]. Il commente ainsi la formule du tashahhud que l'on récite en position assise dans la prière:"Que la paix soit sur nous et sur les saints serviteurs de Dieu (‘ibâdi ‘llâhi l-sâlihîn)»:"Tout serviteur est saint pour Dieu (sâlih li-llâh) dans les cieux et la terre. Par "saints" on ne doit pas seulement entendre ceux qu'il est d'usage de considérer comme tels, car tout être est "saint". Dieu dit"il n'est de chose qui ne Le glorifie par Sa louange". Toute chose proclamant la transcendance de son Seigneur est donc "sainte". Ceci est l'une des sciences de la foi et du dévoilement. En disant "les saints" vise donc tous ceux qui sont employés à ce qui fait leur sainteté (c'est-à-dire leur fonction dans l'existence: alladhîn ustu‘milû li-mâ saluhû la-hu) et qui n'est autre que la glorification" [20].

Tous les êtres reçoivent donc leur part de cette salutation de paix, selon la conformité à leur nature, mais les êtres d'élection, le prophètes et les saints reçoivent eux une part de la louange universelle que Dieu fait rejaillir sur eux par l'intermédiaire des habitants des cieux et de la terre. Ces êtres reconnaissent dans les mouvements de l'homme ce qui est conforme à l'ordre divin et ce qui est vain (‘abath) et font l'éloge (thanâ') de tout ceux qui qui se sont affranchis de toute forme de vanité[21]. Par la louange le monde parle à Dieu et Dieu parle au monde et parmi les hommes, ceux qui Le louent, reçoivent par l'intermédiaire du monde leur part de louange.

Comment cette louange est-elle inspirée à tous les êtres ? Chacun d'entre eux ou plus exactement chaque particule (juz') de l'univers adore Dieu selon sa prédisposition (isti‘dâd) et Dieu se manifeste à chacune de ces particules d'être selon sa disposition à recevoir la théophanie divine."Et il n'est de chose qui ne glorifie...» en réponse à cette théophanie[22].

Dans le second verset (24: 41), Dieu s'adresse ainsi au Prophète:"N'as-tu pas vu que glorifie Dieu ceux qui sont dans les cieux et la terre...? ». Le Cheikh commente:"Il a dit: "n'as-tu pas vu" et non "n'avez-vous pas vu". Nous, nous n'avons pas vu ; ceci est pour nous un objet de foi et pour Muhammad - sur lui la grâce et la paix - un objet de vision. Par contre à propos du verset :"N'as-tu pas vu que pour Dieu se prosterne ceux qui sont dans les cieux et ceux qui sont sur la terre, le soleil, la lune, les étoiles, les arbres, les bêtes et de nombreux hommes ? » (22: 18), il affirme:"tous ceux à qui Dieu a donné de contempler cette prosternation et qui l'ont vue sont concernés par ce discours et cette prosternation est une glorification innée, essentielle, suscitée par une théophanie par laquelle Dieu s'est manifesté à tous les êtres. Ils L'ont aimé et se sont mis à prononcer Son éloge, sans y être astreints par la Loi, mais par nécessité essentielle, pour cette adoration essentielle où Dieu les a établis et qui Lui revient de droit" [23]. D'après ce passage la louange peut être considérée comme la première forme d'adoration et la première manifestation de l'amour des créatures pour Dieu. Parmi les saints, certains, ceux que le Coran appellent les"louangeurs" (al-hâmidûn), participent plus que d'autres à la vision prophétique de la louange universelle et voient"la louange proclamée par les langues de l'univers tout entier, que ceux qui louent soient ou non des gens de Dieu, que le loué soit Dieu ou que les hommes s'adressent entre eux cette louange, revenir finalement à Dieu et non à autre que Lui. La louange n'appartient qu'à Dieu que quelque manière que ce soit. Les louangeurs dont Dieu à fait l'éloge dans le Coran, sont ceux qui ont connaisance de la fin des choses à leur début. Ils agissent par avance et se mettent dès le début à louer Dieu par la louange des êtres voilés qui doit revenir finalement à Lui - glorifié et exalté soit-il -. Tels sont les louangeurs ; par leur contemplation, ils louent Dieu par Sa propre voix (al-hâmidûn ‘alâ l-shuhûd bi-lisân al-haqq)[24].

Cette louange en effet est celle de Dieu. Dans l'expression"chacun sait Sa prière et sa glorification" , la prière peut être comprise comme celle de Dieu, par le don qu'Il fait de l'existence et de la miséricorde, tandis que la glorification revient aux créatures[25]. Dans un autre passage la prière est interprétée comme l'entretien intime spécifique (munâjât khâssa), par lequel toutes les créatures, organisées en communautés comme les hommes, s'adressent à Dieu, tout en proclamant Sa transcendance par la glorification [26].

La glorification, dont il est surtout question dans ces deux versets, affirme la transcendance, c'est-à-dire la négation d'une qualité, alors que la louange l'affirme. Quel est donc la relation entre la glorification et la louange dans l'expression "et Il n'est de chose qui ne glorifie par sa louange". Le Shaykh al-Akbar est sans aucun doute le seul commentateur du Coran à avoir explicité avec autant de précision cette relation.

Par Sa louange

Comment l'homme peut-il glorifier Dieu, c'est-à-dire affirmer Sa transcendance."Glorifier Dieu, affirme le Cheikh, dans une formule lapidaire, c'est Le critiquer"(al-tasbîh tajrîh), car"on ne peut affirmer la transcendance de l'Etre transcendant ; le faire c'est Lui enlever Sa transcendance" [27]. On ne peut glorifier Dieu qu'en citant Ses propres paroles ou bien en affirmant, comme Abû Yazîd al-Bistâmî, sa transcendance à l'égard de la transcendance (subhânî). De même"louer Dieu, c'est Le conditionner"(al-tahmîd taqyîd). En faisant l'éloge de Dieu, l'homme risque de Le limiter par sa propre louange. C'est pourquoi il faut affranchir l'éloge de Dieu de cette limite, tout en l'accomplissant, puisque tels sont la nature et le devoir de l'homme. Il faut pour cela suivre l'exemple du Prophète qui s'exclame:"Je ne dénombre pas l'éloge que je T'adresse ; Tu es comme Tu T'es Toi-même loué" [28].

En prononçant cette dernière proposition, le Prophète ne faisait que se conformer à l'ordre divin:"Glorifie par la louange de ton seigneur !". Ibn ‘Arabî dans plus d'un passage insiste sur la nécessité de louer Dieu en respectant les formules édictées par la Loi:"La louange, dit-il, est fondée sur l'institution divine (tawqîf)[29] . Certes l'homme peut louer Dieu pour Ses actes pour L'en remercier ; il s'agit alors d'un éloge non défini par la Loi sacrée (‘urfî) qu'il a le loisir de rendre tant qu'aucune interdiction légale ne l'en empêche, comme tout acte de la vie ordinaire. Mais si le serviteur veut accomplir un acte d'adoration pour se rapprocher de Dieu (‘alâ jihat al-qurba), il n'a pas la liberté d'instituer un rite.

Cette restriction légale s'explique par la nécessité de limiter le pouvoir de l'intellect, toujours porté à privilégier la transcendance de manière excessive."Garde-toi, avertit-il son lecteur, de Le glorifier avec ton intellect... car les preuves rationnelles sont souvent en désaccord avec les preuves de la Loi sacrée». La glorification consiste à déclarer Dieu pur de tous les attributs des êtres contingents. Or ceci revient à affirmer l'existence de ceux-ci face à l'Etre divin. Ils n'ont pourtant aucune existence par eux-mêmes et n'ont été existenciés que pour proclamer la louange de Dieu. Affirmer la transcendance absolue de Dieu conduit donc à éliminer ce par quoi Dieu doit être glorifié.

"Réalise donc, dit-il dans le chapitre sur le Souffle divin, de quoi tu l'affirmes transcendant, car il n'y a que Lui et le Souffle du Tout-Miséricordieux et la substance des êtres (jawhar al-kâ'inât). C'est pourquoi Dieu S'est Lui-même qualifié de certaines des qualités des êtres contingents d'une manière que les preuves spéculatives et rationnelles ne peuvent admettre. Garde-toi donc de le glorifier par ton intellect. Fais que la glorification que tu Lui adresses soit le Coran, qui est Sa Parole; tu citeras alors Sa parole sans inventer ni innover" [30]."Par Sa louange" signifie donc: par Sa propre parole. C'est le seul moyen pour l'homme d'échapper à la ruse subtile (makr khafî) que constitue l'affirmation de la transcendance, par laquelle Dieu met Ses serviteurs à l'épreuve.

La glorification par la louange est donc l'une des expressions possibles de la doctrine de l'Etre. D'un côté, Dieu ne peut être loué par quoi que ce soit dans l'univers, car aucun être du monde n'a rien de commun avec Lui ; de l'autre, on ne peut louer Dieu que par Ses Noms. Or il n'est aucun de ses noms dont l'homme ne puisse se caractériser. De sorte que toute chose dans ce monde glorifie Dieu simultanément par une voie négative et affirmative, mais dans le deuxième cas, l'affirmation ne peut venir que de Lui. Muhammad arrivé au terme de sa mission, qui fut avant tout une mission de louange, s'entend dire:"Glorifie par la louange de ton Seigneur et demande Lui pardon. Il est certes Celui qui accepte le repentir (tawwâb)» (Coran 110: 3-4). Comme on la vu, demander pardon, c'est demander l'effacement, c'est-à-dire la résorption de l'être contingent en présence de Dieu, après être sorti pour transmettre le message. Ce retour à Dieu est annoncé par le nom divin al-Tawwâb, qui signifie étymologiquement "celui qui revient sans cesse" vers Ses serviteurs par cet acte de louange[31].

On pourrait trouver quelque contradiction entre d'un côté l'insistance du Cheikh sur la nécessité de ne louer Dieu que par Sa propre parole et de l'autre, l'affirmation que tout éloge, voire tout blâme revient toujours en fin de compte à une louange divine. N'affirme-t-il pas par ailleurs que"la parole de l'univers tout entier n'est autre que Sa parole"? [32]. L'univers est un grand homme parfait (insân kabîr kâmil). Il est donc analogue à l'homme dont l'intérieur de l'être est l'Ipséité de Dieu ainsi que Ses facultés [33] (huwiyyat al-haqq wa quwâ-hu), facultés par lesquelles l'homme est aussi un serviteur adorant son Seigneur. Il en est de même pour la réalité intérieure du monde. Plus le serviteur devient parfait et purifie l'adoration qu'il consacre à Dieu (ikhlâs al-‘ibâda li-llâh), plus il reconnaît en soi-même l'Ipséité divine. Il affirme alors:"C'est Toi qui es Lui par Ton Moi et c'est Toi qui est Lui par mon moi. Il n'y a donc que Toi et c'est Toi qu'on nomme Seigneur et serviteur". Cette "identité suprême" qui ne contredit nullement la différence radicale du Seigneur et du serviteur en tant que tels, c'est dans la lecture du Coran qu'Ibn ‘Arabî la réalise. Quand le serviteur récite dans la Fâtiha:"La louange est à Dieu le Seigneur des mondes" , Dieu lui répond, selon le hadîth:"Mon serviteur a prononcé Mon éloge" , ce qui signifie: J'ai prononcé Mon propre éloge par la forme de Mon serviteur[34].

La louange est donc cette forme, celle du serviteur parfait, comme le proclame le Cheikh dans un prône au cours d'un songe. Pour l'inciter à parler le Prophète lui envoie ‘Uthmân, celui qui réunit le Coran[35]. Cette forme est parfaite parce qu'elle réunit comme le Coran, dont le nom signifie "réunion", toute réalité. Le Prophète mérite l'Etendart de la louange parce qu'il loue Dieu par le Coran. Celui-ci est à la fois la Parole de Dieu et la réalité intime du Prophète, son caractère "immense", comme le Coran lui-même. Son nom, Muhammad, le sans-cesse louangé, exprime la perfection de sa servitude: il ne loue pas lui-même, mais ce contente de recevoir sans cesse cette louange pour la remettre à Dieu. Il ne demande pas autre chose pour parachever son existence de serviteur que "la station louangée". Le Sceau de la sainteté muhammadienne n'a eu de cesse d'expliquer à ses disciples, qui sont aussi ses livres, la voie de cette perfection muhammadienne qui est aussi conformité à la Loi:

"C'est pourquoi, dit-il, à propos de cette louange par le Coran, Dieu -gloire à Lui - ne doit être loué que par la louange qu'Il a institué pour Lui-même, en tant que cette louange a été institué par la Loi, et non pas par ce qu'exige l'attribut de louange, car ceci est l'éloge de Dieu (al-thanâ' al-ilâhî). Quand Dieu est loué par cet attribut, la louange de la part de l'homme n'est que conventionnelle et intellectuelle (‘urfî ‘aqlî) et ne convient pas à la majesté divine»[36].

Conclusion

On ne peut aborder un aspect particulier de l'�uvre d'Ibn ‘Arabi sans constater son unité et sa complexité. Dieu est l'être intime du serviteur, mais le serviteur n'est pas Dieu et la réalité divine transcende toujours ce que l'homme peut en dire qu'il s'agisse de transcendance ou de similitude. L'homme ne peut donc ni adorer Dieu ni parler de Dieu - la louange suppose les deux - sans se conformer à la Révélation qu'elle prenne la forme de l'Homme ou du Livre.

L'expérience intime de l'identité de l'Etre lui a permis de saisir la rigoureuse correspondance qui unit l'Homme,le Livre et le Monde et donc la vie et la parole de tous les êtres. Pouvait-on mieux dire à propos de la louange qu'"il n'est de mot dans l'univers qui n'indique Sa louange" [37].


Notes

[1]Cf. Commentaries on the Fâtiha and Experience of the Being According to Ibn ‘Arabî, JMIAS XX.

[2] Futûhât II 100 quest. 99.

[3] Futûhât II 403, chap. 198 § 6 al-dhikr bi l-tahmîd.

[4] Futûhât IV 286 chap. 558 hadrat al-hamd.

[5] Futûhât II 403.

[6] Futûhât IV 286. Sur la conversion (tasrîf) des qualités blâmables en qualités louables, cf. également II 195-8, chap. 114, 115 et 117 et II 241-2 chap. 149 (maqâm al-khuluq):"Tous les caractères sont des qualités divines, toutes sont nobles et innées dans l'homme". L'avarice par exemple, étant un refus, peut être rapportée au nom divin al-Mâni‘ "Celui qui retient". Cf. encore II 362-3 (maqâm al-khulla).

[7] Cf. Futûhât II 616 chap. 281; IV 178 chap. 534.

[8] Futûhât IV 404.

[9] Futûhât II 403 chap. 198 ; IV 95 chap. 446.

[10] Futûhât IV 287.

[11] Futûhât I 147.

[12] Futûhât IV 451 et sur l'au delà: I 147.

[13] Futûhât II 682 -3 chap. 297 et III 257-8 chap. 357.

[14] Futûhât III 99 chap. 326.

[15] Futûhât I 381-2.

[16] Futûhât I 59 ; III 65 chap. 317. Fakhr al-Dîn al-Râzî se fait l'écho de cette interprétation et la justifie dans son commentaire, éd. Téhéran reprod. XX 218-9.

[17] Futûhât II 688 chap. 298.

[18] Futûhât I 398 ; III 393, 16e section des hazâ'in al-jûd.

[19] Futûhât II 247 chap. 152 (maqâm al-walâya).

[20] Futûhât I 429. Ibn ‘Arabî fait aussi remarquer que ce salut distingue le "nous" de tous les autres serviteurs quels qu'ils soient.

[21] Futûhât I 247 chap. 43. On peut rapprocher cet éloge de l'amour de toutes les créatures pour Abû Madyan que le serpent qui entoure la montagne Qâf révèle à Mûsâ al-Sadrânî. Cf. Futûhât III 13O 334 et Claude Addas,"Abu Madyan and Ibn ‘Arabi "in Muhyiddin Ibn ‘Arabi, a Commemorative Volume, Element Shaftesbury 1993 p. 173.

[22] Futûhât II 509 chap. 218.

[23] Futûhât II 328 chap. 178.

[24] Futûhât II 33 chap. 73.

[25] Futûhât I 540, chapitre final sur la prière.

[26] Futûhât III 488.

[27] Cf. Fusûs p. 68 (fass hikma subbûhiyya fî kalima nûhiyya):"Sache - que Dieu t'assiste par un esprit émanant de Lui - que l'affirmation de la transcendance pour ceux qui connaissent les réalités n'est à l'égard de la Dignité divine que limitation (tahdîd) et conditionnement (taqyîd). Celui qui affirme ainsi la transcendance soit est un ignorant, soit se conduit de manière inconvenante (sâhib sû' adab).

[28] Futûhât IV 414, à propos des chap. 437 et 438.

[29] Futûhât IV 96 chap. 467.

[30] Futûhât II 404 chap. 198.

[31] Futûhât III 148 chap. 338 ; I 181, chap. 23.

[32] Futûhât IV 141 chap. 503.

[33] Allusion au hadîth qudsî:"... Mon serviteur ne cesse de se rapprocher de Moi, jusqu'à ce que Je sois l'ouïe par laquelle il entend, la vue par laquelle il voit...».

[34] Futûhât IV 140-1, chap. 503.

[35] Futûhât I 111, chap. 5 sur la basmala et la Fâtiha.

[36] Futûhât II 88 question 77.

[37] Futûhât IV 286.


Source: http://www.ibnarabisociety.org/articles/indiquesalouange.html

mardi 7 octobre 2008

Mon cœur s’est ouvert à toutes les formes ...

Mon cœur s’est ouvert à toutes les formes ...

Parmi l’œuvre du cheikh al-Akbar Mohyiddîn ibn el-Arabi, il est une œuvre née d’une expérience fulgurante de l’amour spirituel : l’Interprète des Désirs (Tarjumân et ashw
âq), œuvre poétique au charme « envoûtant » composée en vers arabes classiques -lors de son second pèlerinage à la Mecque, en 611 (1225)- qu’on rapproche par sa forme et son symbolisme au Cantique des Cantiques. Cette parole forcément énigmatique reflète l’harmonie du cosmos et le verbe des anges.
Suite à des opinions désobligeantes émises par des docteurs de la Loi sur certains de ses couplets d’amour courtois et vers galants pris au premier degré, il dut s’atteler à les commenter. Un qâdî nommé Ibn al-‘Adîm renonça au désaveu après en avoir lu [à Alep] quelques passages en sa présence et devant une assemblée de juristes.

Qui ne connaît pas ces strophes, dernières strophes (13-14-15) sur 16 de son poème La religion de l’Amour ? J'ai tenu à vous en présenter le commentaire car ces paroles sont généralement très mal interprétées et prises comme prétexte contre l'orthodoxie d'Ibn Arabi. Nous adoptons ainsi la même démarche que le qâdî, dont le nom est cité ci-dessus.

13. Mon cœur s’est ouvert à toutes les formes : Il est un pâturage pour les gazelles et un couvent de moines chrétiens ;

14. Et un temple d’idoles et la ka’ba du pèlerin, et les tables de la Thora, et le livre du Qoran.

15. Je pratique la religion de l’Amour ; dans quelque direction que ses chameaux avancent, la religion de l’Amour est ma religion et ma foi.



Voici le commentaire :

13. « Mon sœur s’est ouvert à toutes les formes »
"Ainsi qu’un autre a dit :
« Le cœur (el-qalb) est ainsi nommé pour sa faculté de changement (taqallub –mot de même racine Q L B) » car il varie suivant les influences diverses par lesquelles il est affecté, en conséquence de la variété de ses états spirituels (ahwâl) ; et la variété de ses états est due à la variété des manifestations divines (théophanies – tajalliyât ilâhiyya) qui apparaissent dans son secret (sirr)".
« Un pâturage pour les gazelles », c’est-à-dire pour les objets de son amour, les gazelles symbolisant l’amour des bien-aimés pour les amants.
« Un couvent de moines chrétiens [dayr li-ruhbân) » : représentant les bien-aimés comme des moines, il appelle le cœur un couvent. On compare les amoureux aux moines à cause le leur vie vouée entièrement à Dieu, de même le cœur est assimilé à un temple consacré qui est la demeure des religieux et l’endroit où ils se tiennent pour l’adoration.

14. « Un temple d’idoles [bayt al-awthân) » ; il s’agit de réalités divines que les hommes recherchent, et pour lesquelles ils adorent Allah.
« La Ka’ba du pèlerin » : Parce que son cœur est entouré d’esprits élevés (aptitudes angéliques –açhâb al-malakât al malakiyya-) et quand le cœur est ainsi entouré, il est appelé ka’ba.
« Les tables de la Thora » : Son cœur est une table sur laquelle sont inscrites les sciences mosaïques qui se sont manifestées en lui
« Le Livre du Qoran » Parce que son cœur a reçu l’héritage de la parfaite connaissance Mohammédienne.(ma’ârif muhammadiyya kamâliyya)

15. « Je pratique la religion de l’Amour –dîn al-hubb-) » : Cela fait allusion au verset : « Si vous aimez Dieu, conformez-vous à moi, Dieu vous aimera» (Coran III, 29)
« Dans quelques direction que ses chameaux s’avancent » : « J’accepte volontairement et joyeusement toute charge qu’II m’imposera. »
« L’amour est ma religion et ma foi » « Aucune religion n’est plus élevée qu’une religion fondée sur l’Amour et sur le désir ardent de Celui que j’adore et en qui j’ai foi et qui l’ordonne mystérieusement. Telle est la caractéristique des spirituels de type Muhammadien. Car Muhammad -sur lui la Grâce et la Paix de Dieu- a sur les autres prophètes le privilège de la station de l’amour parfait ; et bien qu’il soit aussi élu, confident, ami intime et d’autres qualifications parmi celles qui sont reconnues aux Prophètes, Dieu lui accorda une faveur supplémentaire, celle de l’avoir pris comme amoureux (habib), c’est-à-dire amant (muhibb) et aimé (mahbûd). Or, j’ai hérité de sa voie »

__________
Commentaire puisé dans la revue « Le voile d’Isis » qui a précédé « Etudes traditionnelles », mais que vous pouvez trouver à la page 124 de l’excellente présentation et traduction de Maurice Gloton « L’interprète des désirs » d’Ibn Arabi chez Albin Michel, pavé de plus de 500 pages...

Source : www.soufisme-fr.com

jeudi 3 juillet 2008

Expérience et doctrine de l'amour chez Ibn Arabî

Expérience et doctrine de l'amour chez Ibn Arabî

Un texte de Claude Addas

"Par Dieu, j'éprouve de l'amour à un point tel que, me semble-t-il, les cieux se disloqueraient, lesétoiles s'affaisseraient, les montagnes s'ébranleraient si je leur en confiais la charge [1] : telle est mon expérience de l'amour..." [2] Attribuerais-je cette citation à Rûmî ou à Ruzbehân Baqlî, nul n'en serait surpris: l'un et l'autre sont unanimement reconnus pour être parmi les plus illustres représentants de la "voie d'amour" au sein de la tradition mystique d'islam. Mais, c'est dans les Futûhât makkiyya, cette oeuvre dont Massignon dénonçait le "ton impassible et glacé" [3] que surgit ce cri d'un coeur embrasé. Massignon avait tout lu; sans doute a-t-il connu ce texte mais, si son regard s'y est attardé quelques instants, il n'y aura probablement vu qu'un artifice littéraire. Ibn Arabî n'est pour lui qu'un dialecticien hautain et sec et rien n'a jamais pu le convaincre de revenir sur cette opinion professée dès sa jeunesse. L'auteur des Fusûs est certes aussi celui du Turjumân al-ashwâq; mais ce recueil de poèmes est-il autre chose qu'un hapax dans l'étendue aride d'un gigantesque corpus d'abstractions? Corbin s'est appliqué à démontrer qu'il n'en était rien. A-t-il été entendu? On constate en tous cas qu'Ibn Arabî est toujours présenté dans des travaux récents comme le représentant en islam d'une mystique spéculative qui s'oppose à celle dont Rûmî est le plus célèbre exemple. Un de ses traducteurs, qu'on aurait pu espérer plus avisé, l'a accusé il y a peu d'"impérialisme métaphysique" [4] . Un excellent chercheur américain, William Chittick, a consacré à Rûmî et à Ibn Arabî de savantes monographies. Or il est significatif que la première s'intitule "The Sufi Path of Love" et la seconde "The Sufî Path of Knowledge".
Sans nier qu'il y ait, entre le Mathnavî et les Futûhât, de considérables différences d'accent, on perçoit dans ces dichotomies l'écho de vieux débats qui ne sont pas étrangers au monde de la chrétienté latine. Dans l'itinerarium in deum, à laquelle des puissances revient le rôle essentiel? Est-ce à la volonté, d'où procède l'amour ou à l'intellect dont procède la connaissance? Il y a quelques décennies encore, de vives polémiques s'engagèrent sur l'interprétation correcte d'un adage que Guillaume de Saint-Thierry avait repris à Saint Grégoire le Grand: amor ipse intellectus est. Parmi les spécialistes de la mystique rhéno-flamande- et d'abord chez les auteurs mêmes qui illustrent ce puissant courant médiéval- les controverses sont nombreuses entre partisans d'une "mystique de l'Essence" (Wesenmystik) assez suspecte, et ceux d'une "Mystique nuptiale" (Brautmystik) plus rassurante. Au dix-septième siècle, l'"école abstraite"- celle de Benoît de Canfield ou du jeune Bérulle- souleva elle aussi bien des inquiétudes. Lorsqu'après un long parcours souterrain l'oeuvre d'Eckhart refit surface, à la fin du dix-neuvième siècle, elle fut l'objet- en premier lieu chez ses frères dominicains- d'appréciations étonnamment semblables à celles qui furent souvent réservées à Ibn Arabî.
Comparer les Traités et Sermons du Thuringien avec le Cantique des créatures ou les écrits d'Angèle de Foligno a-t-il un sens? Ce qui est sûr c'est que s'agissant d'Ibn Arabî, ses écrits ne laissent subsister aucun doute quant au fait que l'opposition entre une voie d'amour et une voie de connaissance est, dans son cas, dénuée de pertinence. Encore faut-il les lire sans idée préconçue; la sympathie non dissimulée de Massigon pour Hallâj dont le "martyre", pour reprendre son expression, évoque fortement la Passion et, de façon plus générale, celle de certains spécialistes occidentaux à l'égard de mystiques musulmans en la spiritualité desquels ils décèlent certaines affinités avec la tradition judéo-chrétienne est bien compréhensible. Elle ne doit pas faire oublier que dans le cadre de la tradition islamique, c'est le Prophète Muhammad- et lui seul- qui constitue l'exemplum, l'infaillible modèle que le pèlerin de Dieu se doit d'imiter au plus haut point. Cet axiome fonde et structure la doctrine hagiologique d'Ibn Arabî; il commande aussi son itinéraire spirituel.
La suite du texte où il déclare que le cosmos ne pourrait assumer le poids de son amour sous peine de s'effondrer apporte à cet égard une indication très éclairante:"Toutefois, précise-t-il, Dieu m'a consolidé en cette expérience de l'amour par la force que je tiens en héritage de celui qui est le 'chef des amoureux' (expression qui désigne, cela va sans dire, le Prophète de l'islam)". Un autre passage du même texte revient sur cet aspect, manifestement capital aux yeux d'Ibn Arabî, de l'expérience mystique de l'amour: "Dieu m'a donné une part surabondante de l'amour, mais Il m'a également donné de le dominer". En d'autres termes, si puissante que soit la grâce de l'amour qui le submerge, il n'en conserve pas moins la maîtrise des "états spirituels" qu'elle est susceptible d'engendrer: ivre d'amour donc, et malgré tout sobre.
S'il est une question qui a hanté les spirituels musulmans à compter du quatrième siècle de l'hégire, et plus exactement à dater du 24 dhu l-qa'da 309h./922, c'est bien celle qui touche à la notion de sukr, l'"ivresse spirituelle". Ce jour là, à Bagdad, Hallâj est exécuté sur la place publique. Quoique le procès qui a conduit à sa condamnation à mort soit aussi- peut-être même surtout- un procès politique, il n'en demeure pas moins que pour les soufis d'hier et d'aujourd'hui- et Ibn Arabî partage ce point de vue- Hallâj a péri pour avoir impudiquement dévoilé, sous l'emprise de l'ivresse, d'inviolables secrets. Aussi bien, sur la question de savoir si la "sobriété" est préférable à l'"ivresse" ou vice versa, la majorité des maîtres se prononcent en faveur de la première attitude tout en soulignant que le summum pour le spirituel est de conjuguer les deux, ou plus exactement, de réaliser l'i'tidâl, l'"équilibre" parfait entre ces deux pôles [5] . Ibn Arabî, on l'aura compris aux propos cités, adhère pleinement à cette doctrine commune du "juste milieu" que l'on ne doit jamais perdre de vue lorsqu'on aborde sa biographie spirituelle. Au vrai, l'examen de ses écrits en la matière fait apparaître que cette notion d'i'tidâl revêt une importance primordiale dans sa doctrine de l'expérience mystique de l'amour à son degré suprême.
Sur le thème de l'amour le maître andalou s'est exprimé à d'innombrables reprises, tantôt en des textes lyriques, tantôt en des exposés discursifs. Le Turjumân al-ashwâq, une large part du Diwân al-ma'ârif mais aussi de nombreux textes appartenant aux Tajalliyâtet au Tâj al-rasâ'il relèvent du premier genre et témoignent, en des termes souvent allusifs, de l'expérience personnelle de l'auteur en ce domaine. Leur lecture a au moins ceci d'instructif qu'elle montre que le shaykh al-akbar ne s'exprime pas en doctrinaire mais en témoin, shahîd. Cependant, ce sont bien évidemment les écrits de la seconde espèce, ceux qui constituent à proprement parler des énoncés doctrinaux qui retiendront ici mon attention [6] . Outre une série de chapitres figurant dans la section des Futûhât consacrée aux "états spirituels" (Fasl al-ahwâl) et dans laquelle sont notamment traités les thèmes de la "sobriété", de l'"ivresse" et de la "satiété" [7] , quatre des réponses au questionnaire de Tirmidhî exposent les idées maîtresses d'Ibn Arabî sur ce sujet [8] . D'importantes remarques figurent également dans les textes ayant trait à la notion de "beauté" (jamâl) dont nous allons voir qu'elle module du début à la fin la méditation d'Ibn Arabî sur l'amour divin. Enfin, le chapitre 178 des Futûhât, intitulé "De la connaissance de la station de l'amour et de ses secrets", développe amplement la question et c'est donc sur lui que se concentreront mes réflexions [9] .
Ce chapitre présente d'ailleurs une particularité qui, si elle est d'ordre stylistique, n'en n'est pas moins significative quant au sujet qui nous occupe: c'est celui des Futûhât qui contient le plus grand nombre de vers. Il va sans dire que le thème débattu, celui de l'amour, n'est pas étranger à cette promotion du langage poétique lequel, en libérant la parole des contraintes du discours organisé, est à même d'exprimer l'ineffable désir de Dieu. Et parce qu'il s'agit précisément d'une expérience qui relève de l'indicible, le shaykh al-akbar recourt souvent, pour en rendre compte, à l'image la plus universelle qui soit: celle de la "bien-aimée", dont le prénom, au demeurant, varie au fil de sa plume.
"J'ai un Bien-Aimé qui porte le nom de tous ceux qui ont un nom" [10] , déclare-t-il à ce propos dans le Dîwân al-ma'ârif. Il est remarquable que ce vers soit celui qui ouvre la longue section de ce recueil recensant les odes, innombrables, où l'auteur clame sans plus de retenue la passion qui le consume. Il estd'ailleurs un vocable qui, sous diverses formes, hante cette longue série de poèmes: celui de hawâ' , "l'amour-passion", que l'auteur des Futûhât définit comme "une annihilation totale de la volonté en l'Aimé" [11] . Voici, parmi cents, quelques exemples:
Je suis l'esclave de la passion et l'esclave de l'Aimé. [12]
Le feu de la passion brûle mon coeur
Et Celui que j'aime est dans mon esprit. [13]
La passion s'est emparé des rênes de mon coeur
Ainsi, où que je tourne mon visage
La passion est face à moi [14]
Témoin encore de cette fièvre d'aimer, ce passage des Tanazzulât al-mawsiliyya:
Louange à Dieu qui a fait de l'amour (al- hawâ') un sanctuaire vers lequel marchent les coeurs des hommes dont l'éducation spirituelle est parfaite et une ka'ba autour de laquelle tournoient les secrets des poitrines des hommes de raffinement spirituel [15]
Le ton, on en conviendra, n'est ni glacé ni impassible. A dire vrai, il est celui, reconnaissable entre tous, qu'un amour incandescent inspire à ceux qui, à tout instant, en tout ce qu'ils voient, reconnaissent et contemplent l'effigie du Bien-aimé.
Mais un tel amour est-il admissible quand il a pour objet le Tout-Puissant? Que l'on ne s'y trompe pas, la question n'a rien de rhétorique, tant s'en faut. D'éminents fuqahâ' en ont débattu avec gravité. D'Ibn Jawzî aux docteurs wahhabites, nombreux ont été ceux qui dénoncent cette prétention sacrilège et affirment que le vocabulaire de l'amour ne peut s'employer qu'à propos des créatures. Ibn Arabî, qui n'ignore rien de ces polémiques, entame le long exposé du chapitre 178 par un rappel des principaux énoncés divins, relevant soit du Coran, soit du hadîth, qui attribuent l'acte d'aimer tantôt à Dieu, tantôt à l'homme. Données d'entrée de jeu et les unes à la suite des autres, ces citations n'ont pas seulement pour objet de prévenir d'éventuelles critiques en donnant au discours qui va suivre une assise scripturaire: l'ordre dans lequel elles sont mentionnées comme aussi le choix dont elles procèdent sont révélateurs des principes qui ordonnent la doctrine de l'amour chez Ibn Arabî et des priorités qui sont les siennes. Aussi bien nous faut-il les examiner [16] .
Le premier verset coranique mentionné est celui qui énonce: "Dis: si vous aimez Dieu, suivez-moi, Dieu vous aimera." (Cor. 3:31) On ne le dira jamais assez: si complexe qu'il puisse nous apparaître en certains de ses développements, si étendu le champ des connaissances qu'il recouvre, l'enseignement initiatique d'Ibn Arabî se ramène en fin de compte à cette simple idée que c'est dans la conformation la plus rigoureuse à l'"excellent modèle" qu'incarne l'Envoyé de Dieu et, par voie de conséquence, dans l'obéissance la plus nue à la loi divine à laquelle lui-même s'est assujetti que s'accomplit et se consomme la théomorphose. Que, de tous les versets du Livre où il est fait mention de l'amour, il ait donné la primauté à celui qui affirme solennellement que toute volonté d'aimer Dieu est subordonnée à la sequela prophetae nous le rappelle avec force [17] .
Vient ensuite le fameux verset de la sourate al-Mâ'ida (Cor. 5:54) abondamment commenté par les maîtres du tasawwuf [18] et qui affirme: ".... Il fera venir des gens qu'Il aime et qui l'aiment."Yuhibbuhum wa yuhibbûnahu: l'ordre dans lequel sont formulées ces deux propositions n'est pas indifférent puisqu'il implique que l'amour des créatures envers Dieu est consécutif à celui que leur porte le Créateur et qu'il en est donc la répercussion. Concernant l'interprétation ésotérique de ce verset, il est remarquable que l'on rencontre déjà dans l'Ihyâ' de Ghazâlî l'idée, amplement développée par Ibn Arabî, selon laquelle Dieu, en son amour pour les créatures- celui qu'énonce le yuhibbuhum- n'aime en réalité que Lui-même (lâ yuhibbu illa nafsahu), "au sens, écrit Ghazâlî, où il n'y a dans l'existence que Lui (laysa fî-l wujûd illa huwa)" [19] . De cette affirmation métaphysique, celle qui fonde ce qu'on appellera plus tard wahdat al-wujûd, le shaykh al-akbar déduit aussi, très logiquement que les créatures n'aiment jamais que Dieu, qu'elles le sachent ou non. Plus encore: "l'univers entier L'aime!" [20]
Les nombreuses citations coraniques qui suivent sont celles où la Révélation spécifie les vertus par la pratique desquelles le croyant est assuré d'être aimé de son Seigneur et, inversement, les attributs propres à contrarier cet amour. Des considérations d'ordre pratique donc, dont on peut supposer qu'elles ne présentent pas grand intérêt pour un auteur réputé être un "grammairien de l'ésotérisme". Ibn Arabî, cependant, leur consacre un long développement dans la suite du chapitre [21] . Notons à ce sujet une remarque révélatrice du caractère foncièrement prophétocentrique de son enseignement: toute vertu, dit-il, dont Dieu a indiqué qu'Il aime celui qui s'en pare n'est obtenue par le croyant qu'en raison même de son assiduité à se configurer au modèle muhammadien; elle est à la fois, le signe et le fruit de la sincérité de la sequela muhammadienne.
Les deux hadith-s qudsî-s qui sont ensuite mentionnés ont nourri toute une littérature mystique, à commencer par l'oeuvre d'Ibn Arabî. Le premier cité- qui ne figure pas dans les recueils canoniques, mais dont Ibn Arabî certifie l'authenticité en vertu d'un dévoilement (kashf) [22] répond à la question de savoir pourquoi la création a vu le jour: "J'étais un trésor caché et J'ai aimé (ahbabtu) à être connu; aussi ai-Je créé les créatures et Me suis-Je fait connaître d'elles; ainsi elles Me connurent." Divers travaux, ceux de Corbin en particulier, ont montré que la cosmogénèse akbarienne est tout entière nourrie de cet énoncé divin. S'agissant de cerner plus spécifiquement le rôle de l'amour, Ibn Arabî en tire deux conclusions majeures: d'une part, sur le plan macrocosmique, que la Création s'origine dans l'amour divin; d'autre part, du point de vue initiatique, que l'amour et la connaissance, qui sont les termes-clef de ce hadîth- ahbabtu an u'raf- sont distincts mais indissociables et qu'il n'y a donc pas lieu de les opposer.
Le second hadîth, canonique celui-là, évoque l'amour que Dieu porte de manière spécifique à certains croyants:" Mon serviteur ne s'approche pas de Moi par quelque chose que J'aime davantage que les oeuvres que Je lui ai prescrites. Et il ne cesse de s'approcher de Moi par les oeuvres surérogatoires jusqu'à ce que Je l'aime. Et lorsque Je l'aime, Je suis son ouïe par laquelle il entend, sa vue par laquelle il voit, sa main par laquelle il saisit, son pied avec lequel il marche. [23] " Sont donc ici énoncés et les modalités permettant à l'homme d'être aimé de Dieu à titre particulier et les effets spirituels de cet amour. C'est, en l'occurrence, le second point qu'Ibn Arabî commente, encore que de manière lapidaire puisqu'il se borne à mettre en relation la section finale du hadîth ("Je suis son ouïe...") avec une autre parole divine, coranique pour le coup, et qui affirme: "Et tu n'as pas lancé lorsque tu as lancé mais c'est Dieu qui a lancé" (Cor. 8:17). Dans la réponse à la quatrième question sur l'amour posée par Tirmidhî [24] , Ibn Arabî, s'appuyant sur ce même verset, déclare: "Ainsi, tu es celui qui aime et tu n'es pas celui qui aime!" (anta muhibb lâ muhibb) [25] . Un paradoxe qui rend bien compte des deux perspectives doctrinales qui sont celles du shaykh al-akbar dans ses écrits- et qui parfois, comme ici, s'entrecroisent d'où une apparente contradiction dans les termes: l'une, "horizontale" en laquelle se déploie sa pédagogie qui tient évidemment compte du point de vue subjectif de l'aspirant, l'autre "verticale" où éclôt sa doctrine métaphysique que sous-tend la notion de wahdat al-wujûd.
C'est par la mention d'une série de akhbâr, de "traditions" attribuées au Prophète qu'Ibn Arabî clôt l'argumentation scripturaire de ce paragraphe introductif. Je n'en retiendrai qu'une seule, eu égard à l'importance considérable qu'elle revêt dans la doctrine akbarienne de l'amour: "Dieu est beau, aurait déclaré l'Envoyé de Dieu, et Il aime la beauté" [26] . Ce hadîth est en effet omniprésent dans les écrits d'Ibn Arabî ayant trait à l'amour (y compris dans ce chapitre 178 des Futûhât)- soit qu'il s'y réfère explicitement, soit qu'il y fasse discrètement allusion- tant ces deux notions, amour et beauté, sont chez lui indissociables. Il est vrai que l'imâm Ghazâlî accorde également une large place à ce thème dans le long chapitre de l'Ihyâ' 'ulûm al-dîn intitulé Kitâb al-mahabba [27] . Toutefois, la beauté n'est pour lui qu'une cause (sabab) parmi d'autres de l'amour; chez Ibn Arabî, elle en est la source première et intarissable. Ainsi, à la cent dix-huitième question de Tirmidhî- "D'où vient l'amour? ", il répond sans l'ombre d'une hésitation: "De son épiphanie dans le Nom al-Jamîl." [28]
La beauté, affirme-t-il à ce sujet, est une cause efficiente de l'amour en ce qu'elle est aimée per se (mahbûb li dhâtihi) [29] . Il s'ensuit que Dieu qui est beau s'aime Lui-même [30] . Or l'amour est, par essence, une force dynamique; il possède en effet cette propriété qu'il contraint le muhibb à se mouvoir [31] ; il le fait se tendre vers l'objet désiré lequel, sous l'effet de l'attraction magnétique de l'amour, est en retour irrésistiblement tiré vers celui qui le désire. L'univers tout entier est ainsi mû, au sens propre, par l'amour: "N'eût été l'amour, déclare Ibn Arabî, aucune chose ne serait désirée et rien [par conséquent] n'existerait: tel est le secret contenu dans [Sa parole] "J'ai aimé à être connu" [32] . L'amour est générateur d'existence parce qu'il veut absolument combler une absence ou, plus exactement, il veut rendre présent l'objet aimé et qui est nécessairement absent (ghâ'ib) ou manquant (ma'dûm) tant il est vrai que l'on ne désire que ce que l'on n'a pas [33] . D'où le recours au khayâl, l'imagination, qui permet de se re-présenter le mahbûb34] et dont le Prophète a recommandé implicitement la pratique dans la vie spirituelle lorsqu'il a défini l'ihsân comme consistant à "adorer Dieu comme si tu Le voyais" [35] . Au risque pour certains, cependant, d'en venir à préférer l'image conçue- et, par voie de conséquence, nécessairement limitée- à Celui dont elle n'est qu'une représentation imparfaite et limitative [36] .
Ainsi l'univers, connu de Dieu de toute éternité mais qui s'ignore lui-même, est tiré du néant par la seule vertu de l'amour que Dieu se porte; le mouvement qui le conduit vers l'existenciation est donc fondamentalement, affirme avec force Ibn Arabî, un mouvement d'amour: "C'est ce qu'a signalé le Prophète lorsqu'il a rapporté [de Dieu] 'J'étais un trésor caché et J'ai aiméà être connu'; n'eût été cet amour, le monde ne serait pas apparu en lui-même; son mouvement du néant vers l'existence est un mouvement d'amour de Celui qui l'a existencié." [37] De cela, le shaykh est si profondément convaincu qu'il le dit et le répète à satiété dans tous ceux de ses textes où il évoque la cosmogénèse, choisissant le plus souvent de rendre compte de cette dramaturgie divine par le symbolisme d'un Soupir: le mouvement qui enclenche le processus cosmogonique c'est la vibration que produit le nafas rahmânî, le "Souffle du Miséricordieux". Dieu, en expirant sous la pression du désir amoureux, celui que lui inspire Sa beauté, libère la "Nuée" (al-'amâ), autrement dit la materia primaqui contient potentiellement toute la Création: "Cette Nuée est la substance du cosmos, aussi reçoit-elle toutes les formes, les esprits, les composés de l'univers; c'est un réceptacle infini. [38]"
En conséquence, affirme le shaykh al-akbar- et plutôt dix fois qu'une- "Dieu n'a créé le monde que par amour" [39] ; cet amour étant d'abord amour de Lui-même, de Sa beauté qu'Il veut déployer puis, par voie de conséquence, des créatures qui la réfractent: "Dieu aime la beauté, écrit-il, or "Il est beau"; Il s'aime donc Lui-même. Puis Il a aimé Se voir en un autre que Lui-même et a créé le monde à l'image de Sa beauté. Il a regardé le monde et l'a aimé de l'amourde celui que le regard enchaîne." [40] La beauté assume donc un rôle primordial, de concert avec l'amour, dans le processus cosmogonique tel que le conçoit le shaykh al-akbar et dont la notion clef est celle de tajalliyât, "théophanies". Epris de Sa beauté, Dieu aspire à Se manifester pour Se contempler. En ce désir éclosent les théophanies: l'univers naît du besoin impérieux de leur donner un réceptacle, de procurer aux noms divins des lieux de manifestations. "Toutes les créatures, déclare l'auteur des Futûhât, sont des couches nuptiales où Dieu s'épiphanise." [41]
Créé à l'image de Dieu pour être son majlâ, le lieu épiphanique en lequel Il déploie les richesses sans nombre que recèle le "trésor caché", le monde est donc nécessairement beau [42] . "Rien n'est plus beau que l'univers!" s'exclame Ibn Arabî [43] . L'idée que le monde est beau parce que Dieu qui l'a créé est Beau- idée qui n'exclut pas le renoncement (zuhd) mais interdit le contemptus mundi- rejoint la thèse fameuse de Ghazâlî selon laquelle ce monde est le plus parfait qui puisse être (laysa fî l-imkân abda' min hâdhâ l-'âlam) [44] . Mais Ibn Arabî ne s'en tient pas là; de ce constat, il tire toutes les conséquences, si graves soient-elles: "Il a créé le monde à l'image de Sa beauté; Il a regardé le monde et l'a aimé.."
Dieu ne peut pas ne pas aimer le monde qui Lui renvoie l'image de Sa beauté et a fortiori, l'homme [45] qui est son mazhar, son lieu de manifestation par excellence comme en témoigne cet autre hadîth qudsîqu'Ibn Arabî cite fréquemment: "Mon ciel et Ma terre ne Me contiennent pas mais le coeur de Mon serviteur croyant Me contient." En l'aimant, Il n'aime que Lui-même. Et puisque Dieu Se connaît et S'aime de toute éternité, il s'ensuit qu'Il a aimé les créatures depuis l'éternité sans commencement et les aimera pour l'éternité sans fin: "L'amour de Dieu envers Ses serviteurs n'est qualifiable ni par le commencement ni par la fin. [...] Il n'a cessé d'aimer les créatures de même qu'Il n'a cessé de les connaître [...] Il n'y a pas de commencement à Son existence, il n'y a donc pas de commencement à Son amour! [46] " Il vaut la peine de signalerqu'environ deux siècles après Ibn Arabî, Julienne de Norwich (ob. 1416), écrivait dans son Livre des révélations: "Avant de nous créer, Il nous aimait. [...] Nous sommes de toute éternité un trésor enclos en Dieu, caché, connu et aimé. [47] " De cet amour rigoureusement infini, la recluse de Norwich tire la certitude de l'apocatastase: "Tout finira bien!", assure-t-elle. Ibn Arabî n'est pas moins catégorique: "... L'univers tout entier est beau et "Dieu aime la beauté"; or celui qui aime la beauté aime celui qui est beau. Et celui qui aime ne châtie pas l'aimé, si ce n'est en vue de le faire parvenir au repos ou afin de l'éduquer [...] , tel le père avec son enfant. [...] Ainsi, notre issue finale (ma'âlunâ) sera- si Dieu veut- le repos et le bien-être (al-râha wa l-na'îm), et cela où que nous nous trouvions !" [48] Que le shaykh al-akbar fasse ici allusion aux deux demeures post mortem, le paradis et l'enfer, c'est ce qu'indique clairement un passage de notre chapitre 178 [49] : "... Tout cela, dit-il, tient à Sa miséricorde et à Son amour envers les créatures afin que l'issue finale soit la félicité (al-sa'âda)"; précisant ensuite à ce sujet: "... Il y a un autre groupe de gens qui subiront les peines de l'Au-delà dans le feu afin d'être purifiés. Ensuite, il leur sera fait miséricorde dans le feu en raison de ce que la providence a fait précéder l'amour, et ce, même s'ils ne sortent pas du feu. Car l'amour de Dieu envers Ses serviteurs n'est qualifiable ni par le commencement ni par la fin."
L'amour universel et, en définitive, inconditionnel que Dieu voue à l'humanité garantit donc à chacun de connaître in fine la félicité éternelle, étant entendu qu'elle ne sera pas de même nature pour tous et que, de surcroît, certains en jouiront immédiatement, d'autres ultérieurement. Reste que c'est à gagner l'amour qu'Il accorde aux croyants de façon singulière mais sous certaines conditions que doit s'évertuer le sâlik dont l'engagement même dans la Voie mystique témoigne de son désir d'obtenir ce privilège... et d'y mettre le prix. Car l'entreprise est ardue: qui veut être aimé de Dieu se doit d'être beau, de cette beauté inaltérable, parce que d'essence divine, que l'homme a reçu en partage en vertu de son théomorphisme originel mais dont ses péchés ont terni l'éclat. C'est à la faire resplendir de nouveau que doit conduire, selon Ibn Arabî, le sulûk, le parcours initiatique. A quelqu'un qui lui déclarait qu'il aimait paraître beau (sous-entendu: pour les hommes) le Prophète répondit: "Dieu mérite davantage que tu te fasses beau pour Lui!" Ce que l'auteur des Futûhâtinterprète comme signifiant: "Tu as affirmé aimer la beauté, or Dieu aime la beauté; si donc tu t'embellis pour Lui, Il t'aimera; et tu ne peux t'embellir à Ses Yeux autrement qu'en me suivant! (illâ bi-ittibâ'î). [50]
Nous voilà donc revenus à notre point de départ, à cette notion de sequela dont on constate que sur cette question de l'amour comme sur toutes celles qui touchent à la vie spirituelle, elle commande la pédagogie initiatique d'Ibn Arabî. Il est significatif à cet égard que parmi les neufs vertus majeures qu'il retient d'entre toutes celles que mentionne le Coran comme étant propres à susciter immanquablement l'amour de Dieu, c'est l'ittibâ' al-nabîqu'il place en tête de liste, soulignant à ce propos qu'il implique, outre de suivre le Prophète dans l'observance de ce qui est légalement obligatoire, à savoir les farâ'id, de l'imiter aussi dans ce qui relève du surérogatoire, autrement dit les nawâfil et, partant, dans les "nobles vertus" qu'il a exemplifiées et dont la pratique, dès lors, ne saurait être regardée comme superfétatoire [51] . Il va sans dire que cette insistance sur les deux aspects majeurs que revêt le précepte de l'ittibâ'se fonde sur le hadîth déjà entrevu et selon lequel les deux modes d'accès à la proximité divine sont précisément la pratique des farâ'id d'une part, des nawâfil d'autre part; chacun d'eux correspondant chez Ibn Arabî, ainsi que l'a montré l'auteur du Sceau des saints [52] , à un degré éminent de réalisation spirituelle: celui qu'Ibn Arabî désigne sous le nom de 'ubûdiyya al-ikhtiyâr, le servage "librement consenti" s'agissant des nawâfil- l'accomplissement d'un acte non obligatoire impliquant un choix volontaire- et celui de la 'ubûdiyya al-idtirâr, le servage "imposé" s'agissant des farâ'id qui sont exécutés par simple obéissance [53] . Dans le premier cas de figure, le spirituel qui n'a pas entièrement renoncé à toute volonté propre entend faire prévaloir sa qualité de muhibb, "aimant", au sens fort du participe actif. Or l'amour, remarque Ibn Arabî, lorsqu'il est sincère et absolu, a pour effet que le muhibb s'identifie en fin de compte à celui dont il est "épris" au point d'assumer ses attributs [54] . D'où la théomorphose évoquée dans le hadîth : Dieu est l'ouïe du muhibb, sa vue, ses mains, etc. Transfiguré de la sorte par la grâce de l'amour, le spirituel voit le monde tel qu'il est au regard de l'Eternel, d'une éblouissante beauté tout comme il perçoit le murmure assourdissant des louanges que "toute chose", fût-elle apparemment inanimée, adresse au "Seigneur des mondes" (Cor. 17:44) [55] ; dès lors, il aime toutes les créatures, sans exclusion aucune, car en chacune d'elles il contemple le Bien-Aimé ("Où que vous vous tourniez, là est la face de Dieu" Cor. 2:115). C'est à cela, au demeurant, souligne Ibn Arabî que se reconnaît un homme qui aime véritablement Dieu [56] .
Rares sont les élus qui réalisent pleinement cette theomimesis; plus rares encore ceux qui atteignent la station supérieure, celle de la 'ubûdiyya al-idtirâr qui ressortit au faqr, à la "pauvreté" la plus absolue. En cette ultime demeure spirituelle, le gnostique est, selon l'expression d'Ibn Arabî, maqtûl, "tué", mort à lui-même et incapable par conséquent de la moindre volonté propre [57] . Sans doute est-il mahbûb, "aimé" de Dieu, encore qu'il ne le sache plus, mais non plus muhibb: dépris de toute chose, dépris de soi et de Dieu même qu'il a renoncé à posséder, il a recouvré le souverain détachement- au sens eckhartien du terme- qui était le sien lorsque, enclos dans le "trésor caché", il était sans se savoir être. En cette vacuité de la créature, Dieu peut enfin s'épancher à loisir et assumer en toute plénitude sa qualité de muhibb qui est sienne de toute éternité. C'est pourquoi, conclut, Ibn Arabî, c'est Lui, en ce cas, qui se revêt des attributs du saint, lequel est Son ouïe, Sa vue [58] .
Dans l'abaissement de l'homme "au plus bas des bas" (Cor. 95:5) s'accomplit donc la theosis, lorsque l'adéquation entre la'ubûdiyya de la créature et la rubûbiyya du Créateur est si totale que leur distinction s'efface. Il n'est donné qu'à l'Homme Parfait de connaître cette entière réciprocité, en vertu de laquelle il est le mithl, le "pareil" de Dieu en ce bas monde. Encore n'est-il lui-même que le "substitut" (nâ'ib) du Prophète qui, en raison de son insurpassable perfection, détient seul cette prérogative. Dans un passage du Kitâb al-hujub, Ibn Arabî va d'ailleurs jusqu'à identifier la personne du Prophète, ou, plus exactement, la "Réalité muhammadienne", avec l'amour en tant que celui-ci est le moteur de l'univers: "...[ L'amour] est le principe de l'existence et sa cause; il est le commencement du monde et ce qui le maintient et c'est Muhammad.[...] Car c'est à partir de la réalité (haqîqa) de ce Maître, sur lui la Grâce et la Paix, que se déploient les réalités supérieures et inférieures." [59] En d'autres termes, le Prophète est le barzakh par excellence, l'"isthme" où coïncident le haut et le bas; à l'image de Dieu qui se décrit comme "Le Premier et le Dernier, l'Apparent et le Caché" (Cor. 57:3) et dont il est le "suprême réceptacle" (al-majlâ al-a'zam) [60] , il est à la fois ceci et cela et pourtant ni ceci ni cela, d'où sa sublime perfection.
Au vrai, c'est un leitmotiv chez le shaykh al-akbar que d'affirmer que la perfection réside dans l'i'tidâl, le "juste milieu" en lequel demeure le spirituel parvenu au point culminant du détachement. Ainsi, le chapitre 243 des Futûhât consacré à la notion de perfection (kamâl) s'intitule de manière significative: "De la connaissance de la perfection qui est l'i'tidâl [61] ". Plus éloquent ce passage du Fihrist, où,à propos de son commentaire du Coran, Ibn Arabî indique avoir pris en compte, pour chaque verset, trois aspects: "En premier lieu, la station de la majesté (maqâm al-jalâl), en second lieu, la station de la beauté (al-jamâl), enfin la station de l'équilibre (i'tidâl) qui est l' "isthme" (barzakh) du point de vue de celui qui hérite de Muhammad et c'est la station de la perfection. [62] " Ailleurs encore, il déclare: "Celui qui se qualifie par la perfection n'incline jamais." [63] Et de le comparer une autre fois à l'"arbre béni" de la sourate al-Nûr (Cor. 24:35), qui "n'est ni oriental ni occidental" [64] . Il est intéressant de noter que cette allusion au statut à la fois vertical et équinoxial des plus parfaits d'entre les spirituels figure dans un texte des Tanazzulât mawsiliyya consacré à la salât al-wustâ, la "prière du milieu", généralement assimilée par les commentateurs à la prière du 'asr. Cette coïncidence n'a évidemment rien de fortuit: dans le chapitre des Futûhât correspondant à la demeure de la sourate al-'asr65] , il est également question de ce "juste milieu" qui préserve l'Homme Parfait de toute inclination spirituelle: "S'agissant du spirituel parfait, les Noms divins se contrecarrent mutuellementde sorte qu'ils n'exercent aucune influence sur lui; il demeure exempt de toute influence, avec l'Essence absolue que ni les Noms ni les Attributs ne conditionnent. Aussi le spirituel parfait atteint-il l'extrême sobriété (fî ghâyat al-sahw), à l'exemple des Envoyés." [66]
Sobre, le Prophète de l'islam le fut plus que tout autre. Du moins est-ce la conviction d'Ibn Arabî qui, en maintes occasions, souligne que l'Envoyé ne laissait rien paraître des grâces spirituelles que Dieu répandait en abondance sur lui; cette occultation des attributs de la sainteté constituant pour Ibn Arabî, on le sait, le signe de sa perfection spirituelle et la caractéristique majeure de ses héritiers, les malâmiyya, qu'il appelle aussi très souvent les "muhammadiens". Occultation et non dissimulation: le 'ârif n'a pas à dissimuler ses états spirituels; il les transcende, d'où sa sobriété. A l'exemple du messager de Dieu, il a choisi le lait plutôt que le vin, interdit ici-bas parce qu'il a le pouvoir d'annihiler l'intellect lequel, en ce cas, n'est plus en mesure d'opérer la distinction entre rabb et 'abd que les règles de convenance spirituelle (adab) impose de respecter en ce monde [67] . Le lait, en revanche, n'altère pas la conscience distinctive; il symbolise- selon l'interprétation qu'en fit le Prophète à la suite d'un songe [68] - la science que Dieu n'octroie qu'à ceux qu'Il aime [69] et dont le désir est toujours inassouvi et à jamais inassouvissable: plus Dieu les abreuve de connaissances, plus ils sont assoiffés, plus ils en réclament[70] .
"Détachement", "mort", "sobriété","science" autant de vocables qui pourraient donner à penser que le saint accompli, tel que le conçoit Ibn Arabî, est pareil à un bloc de granit, dur et froid. Rien ne serait plus faux. Certes, parvenu au plus près de Dieu, le spirituel est maqtûl. Toutefois, indique Ibn Arabî, mort par amour pour Dieu, il est mort en martyr71] . Il est donc suprêmement vivant puisque telle est la récompense promise par Dieu à ceux qui s'offrent à Lui. Détaché de toute chose, il n'en est que plus proche de ceux qui l'entourent, plus libre de les aimer. Quant à sa sobriété, elle n'est pas l'assèchement de celui qui n'a jamais connu les transports de l'amour dont elle est, tout au contraire, l'apothéose. Car c'est en vertu de cette sobriété que le spirituel peut jouir, post eventum, des connaissances qui, sans qu'il s'en rendît compte alors, fluaient sur lui tandis que Dieu l'enivrait de son amour au point de le ravir à lui-même; ce n'est qu'une fois revenu à lui même qu'il peut juger à bon escient ce qui, des secrets à lui révélés tandis qu'il se tenait auprès de son Seigneur, "à la distance de deux arcs ou plus près" (Cor. 53:9), doit être divulgué ou doit être tenu secret. La sobriété est en cela supérieure à l'ivresse qu'elle confère aux saints, et a fortiori aux messagers divins la basîra, la "clairevoyance" nécessaire à l'accomplissement de leur fonction de guidance.
Lorsque Hallâj fut supplicié, Shiblî, rapporte Ibn Arabî, déclara: "Nous avons bu tous deux de la même coupe, mais je suis devenu sobre, il est resté ivre"; Hallâj, auquel parvint ce propos alors qu'il était exhibé sur le gibet, répondit: "S'il avait bu ce que j'ai bu, il lui serait advenu ce qui m'est advenu. [72] " "J'accepte le témoignage de Shiblî, conclut Ibn Arabî, mais non celui de Hallâj [...] car Hallâj était ivre et Shiblî sobre [73]."
Ne nous méprenons pas; Ibn Arabî ne remet pas en cause la teneur des propos de Hallâj mais le fait qu'il les a proférés sous l'emprise de l'ivresse laquelle, souligne-t-il, exclut par définition l' "équité" (al-'adl, terme de la même racine que i'tidâl) de la part de celui qui s'exprime. Dès lors, son témoignage doit être récusé d'emblée, quand bien même, insiste-t-il, ses propos sont véridiques.
Anâ man ahwâ wa man ahwâ anâ: ce vers célèbre de Hallâj, le Shaykh al-akbar ne le cite pas moins de trois dans ce chapitre des Futûhât sur l'amour [74] ; nul doute, qu'il en ait éprouvé le sens: "Lorsque tu L'aimes, tu sais, au moment où tu bois le breuvage de Son amour pour toi que ton amour pour Lui ne fait qu'un avec Son amour pour toi; et ce breuvage t'enivre au point de te faire oublier ton amour pour Lui bien que tu sentes que tu L'aimes; renonce donc à distinguer entre ces deux amours."
L'amour naît d'une absence. Quand cette absence devient présence, l'amour devient connaissance; quand cet amour est amour de Dieu, cette connaissance est connaissance de Dieu; et quand cette connaissance est parfaite, il n'y a plus de 'ârif car Dieu seul connaît Dieu qui est le "connaissant la connaissance et le connu" [75] .
En somme, l'auteur des Futûhât ne donne pas tout à fait tort à ceux des oulémas que scandalise l'idée que le Tout-puissant puisse être aimé d'une misérable créature; leur seule erreur est de poser une irréductible dualité là où il n'y a, d'un point de vue métaphysique, que l'Un sans second; dans une telle perspective, il n'y a jamais que Dieu qui S'aime Lui-même (mâ ahabba Llâh illâ Llhâh ) [76] . Plus encore, "l'amour est la qualité de celui qui est, or il n'y a dans l'existence que Lui, [...] Il n'y a d'être que Lui, il n'y a donc d'aimé et d'aimant que Lui!" [77] Et c'est précisément ce que découvre le spirituel abreuvé d'amour lorsqu'il atteint le plus haut degré de conformité à la uswa hasana, le suprême paradigme muhammadien.

Notes

[1] Tout ce passage fait écho aux premiers versetsdes sourates 81 et 82.
[2] Futûhât Makkiyya, ed. Bûlâq, 1329 h.,II, p.346.
[3] La Passion de Hallâj, Paris, 1975, II, p.414.
[4] S. Ruspoli, Le Livre des théophanies d'IbnArabî, Paris, 2000, p. 12.
[5] Voir par exemple, Hujwirî, Somme spirituelle,trad. Mortazavi, Paris, 1988, p. 223-227; Kalâbâdhî, Traité de soufisme, trad. R. Deladrière, Paris, 1981, p. 128-130; Qushayrî, Risâla, Beyrouth, 1990,71-73.
[6] Notons à ce propos que deux ouvrages ayanttrait à cette question et mentionnés par Ibn Arabî dans l'Ijâza et le Fihristsont aujourd'hui inaccessibles, le K. al- 'ishq et le Rawdat al-'âshiqîn,cf. O. Yahyia, Histoire et classification de l'oeuvre d'Ibn Arabî, Damas,1964, R. G. n° 312, 601. Quant à l'ouvrage intitulé Lawâzim al-hubb, publiéà Damas en 1998 et présenté comme une oeuvre du maître andalou, il s'agiten réalité d'une redistribution, selon l'ordre alphabétique, de textes diversd'Ibn Arabî portant sur l'amour que M. Ghurâb avait déjà réunis- quoique dansun ordre différent- dans un recueil intitulé al-Mahabba al-ilâhiyya, Damas,1983.
[7] Il s'agit des chapitres 246 à251.
[8] Ces questions portent les numéros116 à 119dans les Futûhât, II, pp. 111-114.
[9] Ce chapitre (II, p. 320-362) a été traduit en français par M. Gloton sous le titre Traité de l'amour, Paris,1986.
[10] Ms. B. N. 2348, f. 203b.
[11] Fut.,II, p.323.
[12] Ms. B. N., f. 225.
[13] Id. f. 229 b.
[14] Id. f. 231.
[15] Tanazzulât mawsiliyya, ed. Le Caire, 1986,p.335.
[16] Fut., II, p.322.
[17] A ce sujet, voir Fut., IV, p.102,269.
[18] Voir inter alia, Ansârî, Le Chemin de Dieu,trad. de Beaurecueil, Paris, 1985, p.149, 201; Hujwirî, Somme spirituelle,, p.350; Qushayrî, al-Risâla, p. 317.
[19] Ihyâ' ulûm al-dîn, Beyrouth, s.d., IV, p.328.
[20] Fut., II, p. 114; voir aussi II, p.326 oùil déclare "Nul n'aime jamais que son Créateur".
[21] Fut., II, p.341.
[22] Fut., II, p. 399.
[23] Bukhârî, bâb al- tawâdu; Ibn Hanbal, 6, 256.
[24] Sur la notion de l'amour chez Tirmidhî, cf.,G. Gobillot, "Un penseur de l'amour, le mystique khurâsânien al-HakîmTirmidhî", in Studia Islamica, n° 73, 1991, p. 25-44.
[25] Fut., II, p. 115.
[26] Muslim, Imân, 147.
[27] Beyrouth, s.d. IV, p. 293-360.
[28] Fut., II, p. 114.
[29] Fut., II, p. 114; voir aussi II, p. 326; IV,p.269.
[30] Fut., II; p. 326; IV, 269.
[31] Fut, II, 310;
[32] K. al-hujub, ed. Beyrouth, 1991, p.36.
[33] Fut., II, p. 327, 364, 399, 332
[34] Cf., Fut., II, 325 où Ibn Arabî rapporte sapropre expérience en la matière.
[35] Cf.,Bûkhârî, Imân, 37.
[36] Ce thème est en particulier celui du chapitre59 des Tajalliyât où Ibn Arabî rapporte un entretien avec Dhû l-Nûn al-Misrî.
[37] Fusûs al-hikam, ed. Beyrouth, 1986, p. 203.
[38] Fut., II, p.331.
[39] Fut., IV, p. 104; II, p.112,232,364, 310, 399 etc.
[40] Fut., IV, p.269.
[41] Fut., IV, p. 260.
[42] Fut., II, 345.
[43] Fut., II, 114.
[44] Ibn Arabî cite à de nombreuses reprises cettesentence; cf., Fut. I, 259, II, 345, III, 11, 449.
[45] Eckhart va, lui, jusqu'à dire: "Je neveux jamais remercier Dieu de m'aimer car il ne peut s'en dispenser". Cf., Alain de Libera, Eckhart, Suso, Tauler ou la divinisation de l'homme,Paris, 1996, p. 176.
[46] Fut., II, p.327.
[47] Julienne de Norwich, Le Livre des révélations,1992, p. 183; sur l'apocatastase cf., p. 106.
[48] Fut. II, p. 542
[49] Fut., II, p. 328-329.
[50] Fut., IV, p.269.
[51] Cf. Fut., II, p.341.
[52] M. Chodkiewicz, Le Sceau des saints,Paris, 1986, chap. 7;Voir aussi la note très éclairante qui figure dans LesEcrits spirituels de L'Emir Abd el-Kader, Paris, 1982, n° 84, p.202-204.
[53] Ibn Arabî évoque ces deux aspects dans leK. Marâtib 'ulûm al-wahb, ms. Yahya Ef. 2415, f.84. Voir aussi le chap. 471des Futûhât, IV, p. 102-103
[54] Fut., II, p.596; 353.
[55] Fut., III, p. 449-450.
[56] Fut., II, p. 113.
[57] Fut., II, p. 354.
[58] Fut., II , p. 596 où Ibn Arabî indique à proposdu hadîth "J'ai été malade et tu ne M'as pas visité..." (Ibn Hanbal,Musnad, II, 404) que c'est en tant qu'Il est muhibb que Dieu "s'abaisse"à s'identifier à l'homme malade, affamé; sur son interprétation de ce hadîthcf. Les Ecrits spirituels, note 107, p. 207.
[59] K. al-hujub, p.38.
[60] Fut., II, p. 171.
[61] Ce titre complet figure dans la table desmatières qui se trouve au début des Futûhât, cf., I, p. 18.
[62] Ed. Afîfî, Le Caire, 1955, p.195.
[63] Fut., IV, p.379, ce paragraphe du bâb al-asrârcorrespond d'ailleurs au chapitre 243 sur la perfection.
[64] Tanazzulât, p. 343; voir aussi Fut. I, 234; signalons à ce sujet qu'Ibn Arabî déclare dans le Dîwân (ed. Beyrouth,1996,p.193) n'être limité ni par l'occident ni par l'orient tout en affirmantà maintes reprises, en particulier dans le Dîwân, que sa fonction embrasseles "deux horizons"; voir par exemple p.246, 335, 281, 375.
[65] Sur la correspondance entre les Futûhât etle Coran, cf., M. Chodkiewicz, Un Océan sans rivage, Paris, 1992, chap. 3.
[66] Fut., II, p. 615.
[67] Dans le K. al-wasâ'il (ed. M. Profitlich,Breisgau, 1973, f.5) Ibn Arabî indique que l'adab est une condition sine quanon de l'amour; Sur le symbolisme du vin chez Ibn Arabî, cf. Fut., II, 114,IV, 381 et Marâtib al-'ulûm, f. 86.
[68] Muslim, Fadâ'il al- sahâba, 16.
[69] Fut., II, p. 114, 550-551, IV, p. 381; etMarâtib, f.85. , et l'expérience d'Ibn Arabî à ce propos, III, 376, et LeSceau des saints, p. 193.
[70] Fut., II,545,550,552; c'est l'un des sensqu'Ibn Arabî donne au verset: "Dis: Seigneur, augmente-moi en science"(20:14).
[71] Fut., II, p. 350; Dîwân Ibn Arabî, Beyrouth,1993, p.391.
[72] Fut., II, p. 546.
[73] Fut., II, p. 546 et II, p.12.
[74] Cf., II, 334, 353, 361.
[75] Ainsi se décrit lui-même le fatâ théophaniquequ'Ibn Arabî rencontre auprès de la Ka'aba (Fut., I, 48).
[76] Fut., II, p.113.
[77] Fut., II, p.11