AbdulKarîm Jossot
Et le sentier d'Allah
Le 16 avril 1866, naissance de Gustave Henri Jossot, à Dijon. Artiste peintre et écrivain, caricaturiste de talent. Né d'une famille bourgeoise, il s'éloigne de son milieu pour se consacrer à la peinture et au dessin. Toute sa révolte passe par le trait de ses caricatures qui prennent pour cibles les institutions de la société : famille, armée, justice, églises, écoles, etc. Jossot, profondément libertaire, refuse pourtant l'étiquette d'anarchiste. Ses premiers dessins sont publiés vers 1891 dans Le rire, puis dans L'assiette au beurre, Le diable (anticlérical), Les temps nouveaux, etc. «La besogne du caricaturiste ne consiste pas à faire tressauter sous le rire les bedaines des brutes, mais à semer dans les cerveaux qui pensent les idées libératrices» (in Le foetus récalcitrant).
A partir de 1907, il abandonne le mode d'expression et s'établis en 1911 en Afrique du Nord, en Tunisie. En 1913 il se converti à l'islam et prend le nom de AbdulKarîm, ensuite il devînt un disciple du Cheikh Ahmed al-Alawi.
Il était un précurseur assez audacieux. L’islam de Jossot est présenté par A. Berque comme « une réaction de l’âme contre la civilisation mécaniste ». Il disait aussi que cet Islam soufi était le fait d'Européens désireux d’une régénérescence métaphysique. Ces êtres-là ne trouvaient plus dans un certain sentimentalisme catholique, je le dis en présence de frères chrétiens, une nourriture vraiment spirituelle. Il faut aussi ajouter que le christianisme, qui se présente comme un message d’amour et de charité, s’accommodait bien du colonialisme.
Le Docteur Marcel Carret nous rapporte sa rencontre avec AbdulKarîm Jossot dans la zawiya de Mostaganem: "Certains fûqaras d'origine occidentale étaient de vraies personnalités, notamment un artiste célèbre dont je ne me serai jamais attendu à faire ainsi la connaissance. Cet artiste, avait en même temps que la tradition, adopté le costume musulman, et celui-ci lui seyait si bien qu'il eut pu lui-même se faire passer pour un Cheikh. Il passa huit jours à la zawiya.Il était accompagné d'une personnalité du tribunal de Tunis et d'une dame, touts deux initiés comme lui, et éminemment sympathiques."
AbdulKarîm Jossot continua à peindre, néanmoins sa peinture sera désormais consacrée qu'aux paysages et à la vie quotidienne tunisienne. Il meurt le 7 avril 1951, à Sidi BouSaïd. (qu'Allah lui fasse miséricorde et lui accorde ses bienfaits et ses faveurs, Amin).
Le sentier d’Allah
Par AbdulKarîm Jossot
Nous sommes à Tunis, en 1912 : c’est un dimanche matin. Je quitte l’avenue de France et je m’arrête sous les palmiers, devant la cathédrale ; machinalement je lève les yeux sur le Père Éternel qui, dans un geste bénisseur, semble chauffer ses mains de pierre au-dessus du portail-salamandre ; puis, poussé par un désir pervers de découvrir, en cette église, d’infâmes bondieuseries qui me mettront hors de moi, je suis les Tunisois qui se rendent à la messe : je gravis les marches et je rentre.
Ô la laideur de ce temple où la lumière pénètre crûment, chassant le mystère ! Il est vrai que les fidèles ne paraissent pas venir là pour s’épandre en Dieu : ils sont, pour la plupart affligés d’une foi banale, d’une foi mesquine qui se contente de menues pratiques et de petites dévotions, d’une foi anémiée, chlorotique.
Sitôt le seuil franchi, ils trempent le bout de leurs doigts dans le bénitier, esquissent un signe de croix expéditif, un peu honteux, presque imperceptible ; ils attirent à eux une chaise sur laquelle ils appuient les genoux et les coudes ; pendant quelques secondes ils inclinent la tête avec une componction simulée, puis se redressant, ils jettent des regards circulaires, adressant des sourires, des signes, des saluts discrets à leurs connaissances.
C’est la foi bourgeoise, la foi machinale, héréditaire. Combien peu, parmi ces pratiquants, paraissent rongés du désir de Dieu ! Qu’ils sont rares ceux qui clament à l’idéal, les embrasés qui voudraient ravir le ciel ! (Violenti rapiunt illud).
Soudain les orgues se mettent à jouer : de leurs tuyaux s’échappent des accords tonitruants qui se prolongent en ondes rythmiques dans les hauteurs de la nef. Des nappes d’harmonie montent, s’étendent, s’étirent, s’allongent, serpentent dans le vide, planent sur l’assistance endimanchée et lentement s’abaissent sur elle ; mais cette musique trop allègre n’enveloppe pas les fidèles dans une pieuse suavité ; elle ne les magnétise point par la douceur des sons, ne les amollit pas en une langueur mystique.
Bientôt l’autel s’estompe derrière un nuage d’encens ; des chants s’élèvent et leur arabesque, qui s’enchevêtre dans les volutes de fumée odoriférante, monté en tournoyant vers les voûtes sacrées, se mêle aux notes qu’exhalent les orgues, puis avec elles se perd là-haut, tout là-haut, dans le baricolage hurleur des verrières multicolores.
Durant ce tapage musical j’avais regardé autour de moi et j’avais été surpris de reconnaître plusieurs personnages dont les opinions matérialistes étaient avérées. Que venaient-ils chercher en ce lieu ? Le plaisir qu’ils pouvaient prendre à l’audition du prédicateur dominical, dont le cabotinage étai t fort apprécié à Tunis, ne suffisait pas à m’expliquer leur présence ; j’avais une intime persuasion qu’ils étaient là pour autre chose : pour s’assurer, par exemple, que toutes les lumières étaient réellement éteintes dans le grand ciel vide.
Et voilà que, du haut de la chaire, tombaient des paroles dont se délectait en moi le paresseux, le rêveur, l’artiste : elles proclamaient que la science n’a jamais pu fournir une explication plausible du besoin de croire, latent en chacun de nous ; que le seul progrès est l’évolution psychique ; que notre raison est bien peu de chose puisqu’elle ne peut s’identifier avec l’Absolu.
Le prédicateur parlait de la « lumière du cœur » :
- Toutes nos facultés s’équipollent, énonçait-il, et quand le cœur affirme, l’esprit ne peut nier.
Il dévoilait l’indigence des intellectuels chez qui le cœur n’est pas en équilibre avec le cerveau.
Autour de moi flottaient des fluides de piété ; des prières rôdeuses me frôlaient, cherchaient à me pénétrer. Je leur avais fermé au nez les portes de mon âme ; mais elles se faufilaient insidieusement par les interstices et réveillaient les vieux souvenirs endormis de mon enfance mystique : le charme des chants liturgiques, la griserie de l’encens, toute la fascination de la magie cérémoniale.
L’ambiance influait sur moi, je me pris à regretter la foi perdue, mais en me rendant bien compte que jamais plus, peut être, je ne ressaisirais le levier à l’aide duquel on soulève les montagnes.
J’habitais Tunis depuis quelques semaines seulement : j’avais quitté Paris, écœuré par les mille et un déboires de la vie d’artiste, fatigué par le tohu-bohu occidental, en proie à un commencement de neurasthénie, et j’étais venu demander ma guérison à Notre Père le Soleil qui rutile au ciel d’Afrique.
Ayant renoncé à peindre, je lisais beaucoup. Or il est à remarquer que si nous nous trouvons dans une certaine disposition d’esprit, les livres idoines à la renforcer viennent d’eux-mêmes se placer sous nos yeux, comme s’ils étaient apportés par d’invisibles mains.
Le souvenir du serment que j’avais entendu m’incitait à philosopher, à méditer sur le sens de la vie, à rechercher la cause de toutes causes qui, Elle Seule Est sans cause. Alors, comme enchantement, s’accumulèrent sur ma table de travail les ouvrages des grands mystiques : Saint Jean de la croix, Molinos, madame Guyon, Sainte Thérèse, Jacob Bœhme, d’autres encore.
J’eus bientôt la pensée farcie de leurs élucubrations et, naturellement, le laissait transparaître dans mes entretiens. Un fervent catholique, à qui je me confiai, me proposa de me faire connaître un religieux capable de m’éclairer. J’acceptai : il me conduisit à Carthage, chez les pères blancs.
J’eus une longue discussion avec le moine à qui il me présenta : je demandai à celui-ci de me fournir l’explication des mystères ; il me répondit que je devais me contenter de croire sans comprendre.
- Mais, lui objectai-je dans l’ancien et dans le nouveau testament abondent des fictions, les allégories, les symboles.
- Non, répondait-il froidement : prenez tout à la lettre.
Après avoir considéré avec stupeur cet incompréhensif, je lui tirai ma révérence et… me fis musulman.
C’est que l’Islam sans mystères, sans dogme, sans clergé, presque sans culte, m’apparaissait comme la plus rationnelle de toutes les religions ; je l’adoptais, estimant que la créature n’a pas besoin de passer par l’intermédiaire des prêtres pour adorer son Créateur.
Dés que fut connue ma conversion, la presse arabophobe fulmina contre moi, non pas que l’on s’indignât réellement de me voir abandonner l’ombre de la croix pour pénétrer dans la clarté du croissant ; mais je m’évadais avec ostentation de mon époque et de ma race, je flanquais un coup de pied dans tout ce que l’Occident révère, cela c’était inadmissible.
Piètres psychologues, les acéphales coloniaux ne devinaient pas que les cause profondes qui m’avaient poussé à embrasser l’islamisme ; l’impudent qui venait de les scandaliser eut volontiers déambulé dans la vie sans arborer d’étiquette ; ils m’en imposèrent une : ils me traitèrent d’original.
Cette qualification dont s’honore tout indiscipliné est, pour la tourbe des ilotes, représentative de la pire ignominie : ne pas agir comme tout le monde, n’être pas conforme, se singulariser d’une façon quelconque, se séparer du troupeau, mépriser la majorité, est un forfait tellement exorbitant que le législateur dérouté s’est abstenu de le mentionner dans le code, évitant ainsi de lui infliger une pénalité.
On finit par classer l’affaire en décrétant que la conversion d’AbdulKarîm était une « conversion d’artiste ».
Je relève l’expression :
Et bien ! Soit, messieurs ! Seulement il faudrait nous entendre : vos préjugés de provinciaux tardigrades me sont connus : je sais que vous êtes restés à la conception dix-huit cent-trentarde de Henry Mürger et que, pour vous, l’artiste est un abracadabrant personnage, un bohême tout mâchuré de romantisme. En votre jargon simpliste « conversion d’artiste » signifie que la puérile envie de porter un burnous m’incita seule à changer de religion. Vous jaugez ma mentalité avec vos mesures. Remisez vos faux poids pour ne point vous leurrer : je préfère vous renseigner moi-même.
« Conversion d’artiste ! » Vous ricanez et vous ne comprenez pas que c’est précisément cela le miracle.
Pour prêcher une âme d’esthète. Allah ne pouvait employer qu’un appât : le Beau. Il m’a donc saisit par mon coté faible : il m’a montré la pauvreté sainte des nomades ; Il m’a fait entendre les cantilènes que modulent les bédouines quand la « guerba » sur l’épaule, elles vont puiser l’eau à la source ; dans le calme des soirs Il a fait lentement défiler devant moi des caravanes ; Il m’a offert le repos sous les palmiers… Pour me charmer le Généreux a composé des jeux de lumières et des harmonies de couleurs admirables qui m’ont plongé dans l’extase ; durant le jour son soleil a flamboyé sur moi ; pendant la nuit ses étoiles ont illuminé mes songes. Puis, du fond du Sahara, Il a fait accourir une puissance mystérieuse, une force enveloppant, irrésistible : le souffle de l’islam m’a prosterné, pantelant, sur le sable des dunes ; alors j’ai clamé l’attestation millénaire des croyants : « Allah Est le Plus Grand ».
Cette exaltation apaisée, j’ai repris mon existence coutumière ; mais bientôt des beautés nouvelles ravivaient mon enthousiasme tandis que les laideurs européennes m’acheminaient vers le « grand dégoût ».
Un des principaux facteurs de mon abjuration fut la fatigue que me cause la trémulation ponantaise. Regardez-vous roumis ! Considérez votre démence ! Vous courez à votre affaires, absorbés par l’espoir du lucre, sans cesse agité, fiévreux, inquiet. Vos visages sont contractés par les soucis d’argent ou dilatés par des satisfactions basses. Si vos traits n’apparaissent pas anxieux et crispés, ils sont distendus par une hilarité bruyante, enluminés par les ripailles et les beuveries. Jamais de calme sur vos masques de chair, jamais trace d’impassibilité ou de quiétude ; il est rare de rencontrer parmi vous une tête grave et majestueuse comme on en voit tant chez les arabes. Rien n’éclaire vos faces de damnés ; aucune idée calme et reposante ne s’est incrustée en vos cerveaux surmenés. Innombrables types sans caractère vous vous groupez en troupeaux et grouillez dans les cafés, les cinémas, les dancings, les beuglants, les bureaux, les usines et les casernes. Vous vivez une existence frénétique, hallucinatoire et démoniaque, une vie hors nature qui vous rend horriblement malheureux, mais dont vous vous enorgueillissez pourtant et que vous appelez « Civilisation ».
Voulant m’arracher à votre enfer et m’attirer à Lui, Allah me fit prendre un chemin que nul ne parcourut. Quand je songe aux étranges étapes où je bivouaquai, il me faut faire appel au peu d’humilité dont je dispose pour ne point me considérer comme un élu.
C’est que je me revois, perplexe, plantant un point d’interrogation devant l’obscure racine du mal ; essayant de stigmatiser les vices de mes contemporains par la déformation de leurs traits ; cherchant partout les tares ; poussant la vérité toute nue contre les bourgeois pudibonds ; démasquant l’improbité des honnêtes gens ; fustigeant la lubricité des hommes vertueux ; faisant descendre de leurs piédestaux les hautes crapules ; emberlificotant mes bons hommes dans la tarabiscotage de tirebouchonnantes arabesques pour amplifier les expressions abjectes ou cyniques de leurs visages ; imprégnant ma rétine d’effroi et d’écoeurement ; emmagasinant en ma vision interne, une abondante provision de cauchemars.
Pendant trente ans je n’eus d’yeux que pour les laideurs qui posaient devant moi, et quand, à bout de forces, exténué, saturé jusqu’à la vomiturition, je jetai mon crayon, alors le Clément, le Miséricordieux me suggéra l’idée de passer la mer pour venir mouiller dans le havre islamique.
Vous avez raison ; c’est bien une conversion d’artiste que la mienne ; c’est le P.P.C de quelqu’un qui a toujours trouvé que les enthousiasmes des « sauvages blancs » étaient injustifiés et qui ne s’est pas adapté à leur agitation, à leurs laideurs, à leurs mensonges.
Un an après ma conversion, les peuples, en état complet d’ivresse patriotique, vomissaient du sang. La démence occidentale avait atteint son paroxysme.
Loin du carnage, j’abandonnais peu à peu le plan exotérique sur lequel je m’étais tout d’abord réfugié ; je m’élançais par-delà les formes extérieures et scrutais l’hermétisme islamique.
J’avançais peu dans mes cherches, mon ignorance de la langue arabe ne me permettant pas de consulter les livres qui traitent du soufisme et aucune tradition de ces ouvrages n’ayant été faite en français.
Or, un jour, je reçus la lettre que voici :
Monsieur,
Je suis arabe et mon intention première a été de vous écrire en ma langue ; j’apprends que, malgré vos efforts, vous la balbutiez à peine. Je rédige donc ma lettre en français.
Le monde musulman discuta longtemps la valeur de votre conversion. Le premier j’ai compris que vous étiez sincère ; mais peut-être pour vous comme pour le philosophe du doute Guyau :
« Cesser de se tromper ce ne serait plus vivre ».
Vous ne pouvez pas être tout à fait religieux : vous êtes français, par conséquent inapte à embrasser une religion quelconque. Et cependant je voudrais vous voir plus musulman ; vous goûteriez alors la joie de l’être d’une façon complète. Quand mes loisirs me le permettront, j’éclairerai votre religion sur ma religion tant ignorée par ceux-là même qui ont la prétention de vous l’enseigner.
A vous voir vêtu de l’archaïque et noble costume oriental, on s’imaginerait que vous n’en avez jamais porté d’autre : il n’est pas jusqu’à votre physionomie qui ne soit devenue idéalement arabe, mais votre démarche parfois vous trahit ; un rien attire votre attention et vous fait hâter le pas ; on reconnaît alors le français frivole.
Les vêtements arabes vous siéent parce que vous les portez en artiste ! Les paroles de l’anglais dans le Faustin de Goncourt, me reviennent à la mémoire et, sans nulle intention de vous blesser, je vous le jure, je me prends à murmurer : « vous n’êtes qu’artiste, vous n’êtes que cela ! ».
Vous avez renoncé à peindre pour écrire : cela s’appelle aller d’un mal à un autre. Cette activité cérébrale ne pourra jamais vous procurer ce que vous cherchez : la paix. Quand on embrasse la religion musulmane on ne joue plus avec le feu. Faites comme moi : ne croyez pas à votre intelligence ; ne pensez jamais. Je sais que je vous demande de l’impossible.
Je suis pour l’impersonnalité ; je suis pour le sacrifice des sentiments personnels. LE « je » si cher aux latins, caractérise bien cette race appelée à disparaître : son agitation causera sa perte. L’islam est immobile ; à le constater tel, Renan s’imaginait l’avilir. L’immobilité c’est l’Éternité, le progrès tue ; la civilisation a une fin.
J’ai honte, monsieur, de paraître raisonner : je suis ennemi de la pensée ; je méprise mes connaissances profanes ; je ne veux jamais avoir confiance en elles. Ainsi je jouis d’un bonheur immense. Et, comme je ne suis pas égoïste, je désire le partager avec vous.
Écrivez-moi donc poste restante au nom de Ghazali et postez-moi toutes questions qu’il vous plaira.
Je vous prie de m’excuser si je signe d’un pseudonyme ; j’ai pour cela de très sérieux motifs.
Ghazali.
J’avais des motifs non moins sérieux pour ne pas répondre à un inconnu : ma conversion m’avait signalé à la vigilance des autorités, en cette période belliqueuse ma correspondance était minutieusement examinée par la censure. L’anonyme scripteur était peut-être un policier qui me tendrait des pièges, me poserait des questions auxquelles ma brutale franchise me ferait répondre d’une façon compromettante.
Néanmoins j’étais intrigué : par certains passages que j’ai jugé bon de supprimer, cette lettre décelait chez son auteur une large connaissance des théories hermétiques. Il n’y avait à Tunis qu’un seul arabe qui pouvait l’avoir rédigée : c’était un nommé Kh…
J’allai le trouver : il me donna sa parole qu’il ne m’avait pas écrit, et nous cherchâmes vainement ensemble qui pouvait être le pseudo ghazali.
Je profitai de mon entrevue avec Kh… pour le questionner sur le mysticisme musulman, lui demandant de m’indiquer le processus qu’il me fallait suivre pour recevoir l’initiation « soufie ».
- Je n’ai pas qualité pour vous la conférer, me répondit-il ; mais quand vous serez mûr, vous rencontrerez infailliblement le maître qui fera éclater en vous la germination des graines mystiques et vous gratifiera de l’illumination.
- Qui est ce maître ?
- Il se dérobe, sans doute, sous une forme des plus humbles : il peut être le marchand de gâteaux que vous frôlez dans la rue, ou bien l’africain qui vous masse au bain maure, ou même le mendiant qui vous demande l’aumône. Il suffira que son regard rencontre le votre pour que s’établisse entre lui et vous la communication télépathique.
Mais vous êtes déjà sur la voie ; vous connaissez certaines pratiques : les méthodes respiratoires et l’entraînement de « concentration mentale » en usage chez les oculistes. Bien qu’il ne m’appartienne pas de vous initier au soufisme, je vais, du moins, tenter de vous éveiller. Prêtez-moi votre attention.
Alors le mystagogue me conseilla de la sorte :
- Vous ne connaîtrez Allah que par la méditation de Mohammed (PSL). Cela revient à dire que l’on ne saurait atteindre l’Absolu sans une préalable immersion dans la Conscience Universelle. Mais pour contempler une abstraction il faut la concréter. Matérialisez donc celle-ci en lui faisant revêtir la forme du Prophète, puisque de tous les hommes ce fut lui qui manifesta l’âme du Monde avec le plus d’intensité. Travaillez activement à dessiner en vous son icône ; efforcez-vous de sentir sa présence ; persuadez-vous qu’il vous voit qu’il vous entend, qu’il connaît vos pensées. Entretenez-vous avec lui ; interrogez-le ; écoutez ses réponses : au début elles seront formulées par votre inconscient ; peu à peu elles vous arriveront d’ailleurs.
A vivre en perpétuel commerce avec l’Envoyé d’Allah, vous finirez par le rencontrer dans vos rêves, un beau jour il vous rendra visite en plein veille : durant le « dhikr » il surgira devant vous, dans la même posture que la votre, ses genoux touchant vos genoux, il vous regardera en souriant et vous le contemplerez sans frayeur. Alors, devant cette apparition qui reproduira vos moindres gestes, vous comprendrez que Mohammed c’est vous-même.
Une fois résorbé en la Conscience Universelle, votre « Ego » devra encore ascendre : il lui faudra monter, monter toujours jusqu’à l’ultime degré initiatique où Mohammed, se transfigurant pour la seconde fois, devant Ahmed.
Telle est la voie étroite qui mène à la connaissance. Bien que la plupart des musulmans ne soupçonnent même pas l’existence de ce chemin secret, vous pouvez le suivre sans crainte : c’est la Tarîqa, le sentier d’Allah.
J’eus avec Kh… d’autres entretiens au cours desquels il s’efforça de dessiller ma vue intérieure :
- Il ne suffit pas, m’apprenait-il, de savoir que l’Âme Suprême habite en vous ; il faut encore que vous en ayez la conviction, et cette certitude que l’on appelle la foi vous ne l’acquerrez que par l’expérience.
Vous pouvez fort bien connaître théoriquement la nation sans pour cela savoir nager : c’est seulement en vous jetant à l’eau que vous apprendrez à vous maintenir à la surface. De même vous ignorez ce qu’est l’ivresse si vous n’avez jamais bu jusqu’à tituber.
Il est donc indispensable que vous viviez en Dieu, que vous le découvriez en toutes choses ; mais auparavant il vous faut Le chercher en vous-même. C’est vous que vous trouverez. Se sentir (en) Dieu ! Quel meilleur expédiant pour échapper à l’horreur d’être un homme ?
Introduisez l’idée de Dieu dans chacune de vos pensées, dans chacun de vos mouvements, dans chacune de vos actions : si vous parlez ou si vous écoutez, si vous êtes assis ou si vous marchez, si vous buvez ou si vous mangez, si vous riez ou si vous pleurez, pensez à Lui.
Persuadez-vous bien qu’Allah Est en vous. Que Sa Présence devienne pour vous une inexpugnable obsession !
C’est l’autosuggestion ? Qui prétend le contraire ? Les idées que nous créons sont des (êtres vivants). Créez Dieu en vous-même.
Pour arriver à ce résultat il existe un nombre infini de voies : Ghazali, le plus célèbre des soufis prétend qu’on en compte autant que de souffles. Autrement dit : les directives spirituelles varient selon les individus.
La religion catholique n’offre que les deux sentiers préconisés par son Christ : l’amour et la souffrance. Ils existent aussi dans l’Islam ésotérique, mais en compagnie d’une multitude d’autres.
La voie la plus facile, celle que suivent la plupart des adeptes, c’est l’abandon. Rien d’étonnant à cela puisque le mot Islam est le nom d’action du verbe (aslama) qui signifie : s’abandonner.
Abandonnez-vous ; ne faites plus votre volonté propre ; obéissez à la volonté d’Allah : si vous avancez la main pour tremper votre plume dans l’encre, dites-vous que ce n’est pas votre vouloir qui dirige vos doigts vers l’encrier, mais qu’ils y sont poussés par une volonté plus puissante que la vôtre.
Votre corps est l’outil d’Allah : Il le manie à sa guise, reposez-vous et laissez opérer votre Maître.
Quand un musulman avance sur le sentier, sa première étape est le détachement : il se détache de tout, renonce à tout. Il lui reste ensuite à s’évader de soi-même : nul ne peut naître a nouveau s’il ne meurt préalablement.
La tâche est ardue : elle réclame un sacrifice de tous les instants ; le temps que l’on passe dans l’agitation est du temps perdu, du temps volé à Dieu, et les heures de passivité réceptive, les heures au cours desquelles on laisse Allah œuvrer en soi, sont les seules qui soient employées. Comment pourrait-il s’envoler celui qui s’obstine à s’échiner en remuant le fumier du monde ?
J’entends les protestations indignées des incrédules : « c’est de la folie ! » s’écrient-ils.
Eh oui ! Gens de bon sens : c’est de la folie, de la folie mystique ; mais récapitulez ce que vous a rapporté, jusqu’à ce jour votre raison. L’ensemble de ce que vous lui devez se résorbe dans les deux mots : civilisation, progrès. C’est précisément cette sentine que les mystiques cherchent à fuir en édifiant le ciel en eux.
Les religions leur offrent une aide puissante : elles sont des tremplins qui les lancent très haut ; le rite est un appui ; les prières verbales, toujours les mêmes, murmurées pendant des siècles par des millions de croyants, sont imprégnées d’une formidable magie dont profite celui qui les récite ; l’ambiance des mosquées, des synagogues, des temples et des églises influe sur le fidèle en oraison, l’apaise et le plonge dans le recueillement : les ablutions, les prosternations, tous les gestes rituels sont des symboles dont la compréhension lui fournit un efficace adjuvant.
Encore une fois c’est de l’autosuggestion, pourquoi le nier ? Mais qu’est ce que l’autosuggestion ? Et qu’importe ! L’essentiel est d’implanter dans son cœur l’idée de Dieu.
Les exercices de piété deviennent évidemment de la superfétation pour celui dont les regards se fixent en haut sans discontinuité : « tout ce que vous faites, disait notre Prophète à des bigots qui marmottaient des prières, tout ce que vous faites est inutile si vous n’avez pas Allah pour but et s’Il n’est pas enfermé dans votre cœur.
Quand le mystique a crée Dieu en soi, il s’éprend pour Lui d’un ardent amour et, comme l’Âme Suprême est tout, il la voit partout : il la découvre dans chacun de ses semblables, dans les animaux, dans les plantes, jusque dans les cailloux. Il aime tout. Peu importe alors qu’il soit juif, chrétien ou musulman : sa religion est l’amour.
Kh… est mort. S’il m’a simplement « éveillé » sans me pousser davantage, c’est que sa mission se bornait là. A cette époque je n’étais pas prêt : je n’avais pas atteint l’état de conscience qui devait me permettre d’aller plus loin ; il était écrit qu’un autre viendrait me prendre où lui m’avait laissé, car le maître se présente toujours au moment opportun.
Des maîtres, il en existe partout, sur toute la surface du globe, dans toutes les religions et même en dehors des religions : que ce soient les gourous du Brahmanisme, les Mahatmas du Bouddhisme, les directeurs du catholicisme, les pôles de l’Islam, ou des philosophes ignorés, partout se trouvent des évolués qui ont reçu la charge de faire avancer leurs frères sur le sentier.
On peut, à la rigueur, s’y aventurer seul, sans guide, en ne faisant partie d’aucune secte, mais combien plus pénible est la marche ! Que le danger nous guette qui ne sont pas à redouter sous la protection du maître.
La mort de Kh… laissa désemparés deux de ses disciples. Je ne les fréquentais pas ; ils éprouvèrent le besoin de se rapprocher de moi pour s’entretenir des choses spirituelles. Très vivement attachés au défunt, ils avaient vécu dans son intimité, et sa perte les plongeait dans le désarroi.
C’étaient un français et une française convertis comme moi à la religion du Prophète : (Mlle Myriam Céréno et Mr Djaffar Eugène Taillard).
Je les vis fréquemment : ils s’étaient lancés à cœur perdu dans l’Islam et en observaient avec une grande ferveur toutes les obligations. Très bon arabisant, Djaffar (traducteur au tribunal de Tunis) possédait des manuscrits anciens traitant du soufisme : il les étudiait et découvrait parfois dans ces parchemins quelques luminosités qu’il projetait dans mes ténèbres. Quand à sayida Myriam, véritable sainte, elle me communiquait un peu de sa foi ardente ; elle me réconfortait quand je tombais dans la sécheresse.
Tous deux se rendaient compte de leur impuissance à avancer sur la tarîqa sans le secours d’un guide. Quand ils firent la connaissance du secrétaire d’un Cheikh Algérien, si Mohammed Laïd leur parla de son maître et ce qu’il leur donna la conviction que le Cheikh était un haut initié. Ils formèrent le projet d’aller le trouver et me décidèrent de les accompagner.
La mentalité occidentale est réfractaire à la conception du « maître » : Barrès a fait, sur ce sujet, une étude impartiale mais erronée.
La « Tarîqa » n’est pas, à proprement parler, une « voie » plus ou moins pénible : c’est une succession d’états de conscience de plus en plus élevés. Le maître, lui, est parvenu au summum de cette série d’états : il fait participer ses disciples à ses acquisitions spirituelles.
Mais pour cela le disciple doit se livrer à lui sans restriction : le maître ne peut donner qu’au prorata de la façon dont on se donne de lui : il est indispensable que le cœur du disciple se mette au diapason du cœur du maître, que ces deux cœurs vibrent à l’unisson ; alors la fusion qui s’opère est telle que le disciple voit le maître en lui-même, que le maître se mire en son disciple. Plus tard le disciple découvrira en son maître le Prophète, plus tard encore Allah.
Nous partîmes Myriam, Djaffar et moi, pour aller passer quelques temps auprès du Cheikh Ahmed Ben Mustapha Ben Aliwa (en 1924).
Le moqaddam de la zawiya vint nous cueillir à la descente du train et marcha devant nous pour nous montrer la route. A pied nous traversâmes Mostaganem.
Quand nous fûmes à cinquante mètres de la demeure du Cheikh située à l’extrémité de la ville arabe, le moqaddam se mit à chanter d’une voix forte et à plusieurs reprises : « La ilaha illAllah ». C’est la façon dont les alawiyyas annoncent la venue des visiteurs de marque. Il ouvrit la porte d’un jardin au fond duquel nous attendait le salon de réception. Nous nous déchaussâmes et nous accroupîmes sur des tapis.
Quelques instant après, si Ahmed entrait, très grand, très droit ; il nous salua.
Cédant à leur émotion Djaffar et Myriam éclatèrent en sanglots. Moins ému, et surtout moins démonstratif, je restai impassible.
Le Cheikh prit place ; d’un geste il nous invita à l’imiter ; un serviteur apporta du thé et des gâteaux.
Après s’être tamponné les paupières, Djaffar nous servit d’interprète.
Mes deux compagnons semblaient prendre un prodigieux intérêt au dessins du tapis, car ils ne les quittaient pas des yeux ; mais, moi, j’examinais le maître ; lui aussi me dévisagea ; nos regards se croisèrent.
Si Ahmed Ben Aliwa est âgé de cinquante six ans : il a une belle tête de Christ douloureux et tendre. Sa longue barbe offre cette particularité que, noire sur le menton, elle est blanche sur les joues. Le visage maigre, ascétique, a une expression hautaine et fermée. Dés que les paupières se lèvent, elles découvrent des yeux rieurs ; les lèvres charnues s’entrouvrent en un sourire très doux ; l’homme qui parle est tout différent de celui qui se taisait ; les mots s’échappent de sa bouche avec volubilité ; de temps en temps les phrases sont coupées d’un « iya hakka sidi ? » (N’est ce pas sidi ?) Quêteur d’approbation.
Puis, quand la parole s’arrête, le sourire se fige brusquement ; le visage se ferme en même temps que s’abaissent les paupières ; le masque reprend sa rigidité hiératique.
Sentant que nous étions éreintés par notre long voyage, le Cheikh abrégea l’entrevue : « cette chambre, nous dit-il, est celle que je vous ai réservée ; vous voici chez vous. » Il nous salua de nouveau et sortit.
J’examinai le local : un plafond, des murs, des nattes, des matelas, des coussins ; Myriam et Djaffar, encore sidérés, regardaient toujours la porte par où était sorti le maître. Je les secouai et les engageai à procéder à notre installation.
On apportait nos valises : nous les ouvrîmes et nous en tirâmes des costumes arabes. Un quart d’heure plus tard nous étions transformés.
Nous tombions en pleine fête annuelle des alawiyyas : de toutes parts accouraient les « fuqâras ». Il en venait de tous les coins de l’Algérie ; il en arrivait même de Tunisie et l’on attendait un grand nombre de Riffains. Nous allions être environ six mille, car cette année les compagnies de chemin de fer avaient consenti à tous les alawiyyas une réduction de cinquante pour cent sur le tarif.
Mais voici le Cheikh qui entre chez nous, tout troublé ; il tend à Djaffar des lettres et télégrammes : interdiction a été faite aux gens du Riff de passer la frontière ; dans la province de Constantine les habitants des communes mixtes des Bibans et de Lafayette sont consignés par les Khalifats qui ont ordre de ne pas laisser partir sous peine de destitution. Quelques fuqâras, ayant voulu enfreindre cette défense illégale, ont été jetés en prison ; l’un d’eux se plaint d’être exposé en plein soleil du matin au soir ; un autre est privé de nourriture et on l’empêche de faire ses prières.
Nous sommes consternés ; mais bientôt nous nous révoltons et l’un de nous propose de partir à Alger pour protester auprès du Gouverneur Général.
Le Cheikh approuve et part avec nous. Nous passons une nouvelle nuit en chemin de fer ; le lendemain matin nous nous présentons au bureau du Gouverneur. Celui-ci étant en congé, nous sommes reçus par un quelconque rond de cuir. Après avoir écouté nos doléances, ce fonctionnaire veut bien nous apprendre que, la famine étant imminente, le Gouvernement a cru devoir interdire l’exode des Kabyles pour empêcher de dépenser futilement leurs économies.
En entendant cela, je bondis et je demande si le Gouvernement oserait employer pareil procédé vis-à-vis des français. Je m’attire cette réplique :
- En l’occurrence il ne s’agit pas de français, mais d’arabes.
- Vous établissez donc une différence entre eux ? Les balles allemandes n’en faisaient pas.
Le remplaçant du Gouverneur me décoche un regard mauvais et ne répond rien. Il daigne cependant nous faire remarquer que le Gouvernement ne saurait être rendu responsable des sévices exercés sur nos frères et qu’il faut en accuser les autorités locales. Sur nos instances il nous promet d’ouvrir une enquête.
Le lendemain nous étions de retour à Mostaganem.
Pendant notre absence, d’autres pèlerins étaient arrivés. On en comptait tout de même trois mille. Dans un immense terrain, qui fait face à la zawiya, on avait dressé des tentes sous lesquelles ils s’entassaient en sections : ici les gens de Tlemcen et de Bône (Annaba) ; là ceux d’Oran ; plus loin ceux de Philippe-ville (Chlef)….Toutes les villes et tous les douars étaient représentés. Beaucoup avaient apporté de grands samovars en cuivre et faisaient le thé en plein air.
Escorté par Djaffar et par moi, le Cheikh passait au milieu des groupes, s’arrêtait ici et là, trouvant pour chacun une bonne parole. Tous les yeux étaient braqués sur le maître et sur les deux convertis qu’il traitait ouvertement en amis ; sur nous rejaillissait l’amour que les fuqâras alawiyyas lui ont voué.
On a souvent et abondamment écrit sur les confréries musulmanes : on l’a toujours fait en se plaçant à l’extérieur alors qu’elles auraient dû être examinés de l’intérieur ; peu nombreux sont les européens qui ont pu, comme moi, pénétrer dans une zawiya en qualité d’hôte à qui rien n’est caché.
Si l’on veut étudier sérieusement les confréries, il est indispensable de connaître leur origine, de remonter au début de l’Islam. Le Prophète enseignait à la foule l’exotérisme islamique ; mais il avait une doctrine secrète, prolongement de la première, et dont son gendre Ali était le dépositaire : « Je suis la ville de la science, se plaisait-il à répéter ; c’est Ali qui en est la porte. » Ceux qui voulaient entrer s’adressaient donc à Ali.
Au commencement de l’Hégire, tous les savants, tous les docteurs, tous les ulémas des mosquées pratiquaient et enseignaient la doctrine ésotérique ; l’Islam était à son apogée spirituel. Mais sous l’influence du luxe effréné des Abbassides, les mœurs se relâchèrent, les croyances aussi. Les ulémas ne reconnurent plus l’ésotérisme et se mirent à persécuter les initiés. Ceux-ci quittèrent Bagdad et se réfugièrent dans les montagnes ; ils se vêtirent de laine blanche ; on les désigna dés lors sous le nom de « soufis », le mot « souf » signifiant : laine.
Un musulman demandait-il à entrer parmi eux ? Ils commencèrent par l’arracher à son milieu ; lui coupaient barbe et moustaches ; lui rasaient la tête ; le revêtaient d’un déguisement burlesque ; lui conseillaient de se livrer à mille excentricités. Alors, s’il lui arrivait de laisser échapper quelques bribes des enseignements qu’il avait reçus, personne n’attachait d’importance à ses paroles que l’on considérait comme sortant de la bouche d’un fou. Il évitait ainsi la persécution.
Bientôt les soufis devinrent très nombreux ; des confréries se fondèrent. Chacune de ces associations pieuses avait à sa tête un maître initiateur. Quand un de ces maîtres mourrait, il arrivait fréquemment que son successeur se montre inapte à propager la doctrine dans son intégralité ; la vérité s’émiettait, se perdait, et peu à peu cessait d’être promulguée.
Beaucoup de chefs de confréries en arrivant à ne plus considérer leurs fonctions que comme un moyen de vivre grassement des « ziyaras » offertes par leurs adeptes.
De nos jours la plupart des confréries sont dirigées par des jouisseurs qui ne songent qu’à se procurer facilement le bien-être matériel. Recherchant les faveurs gouvernementales, ils fournissent en échange certains renseignements, « rendent des services ». Ces tristes personnages ont des intérêts communs avec les ulémas des mosquées (sous l’influence du wahhabisme). Jaloux de leurs prérogatives, ces deux derniers prétendent que l’ésotérisme ne repose sur aucune base sérieuse ; ils le déclarent contraire à la religion et décrétèrent que seule l’orthodoxie fait foi.
Aussi quand, par extraordinaire, surgit un maître initiateur tel que le Cheikh actuel des alawiyyas, tout le monde crie « haro » sur lui et sur ses disciples ; on met tout en œuvre pour le dénigrer et le combattre : c’est un gâte-métier.
Si Ahmed Ben Aliwa, en effet, ne s’occupe pas de politique ; il ne recherche pas les honneurs et reste indépendant ; il n’exige de ses adeptes aucune cotisation annuelle et refuse leurs offrandes. C’est un soufi hautement initié qui se contente de préparer les âmes de ses fuqâras à leurs destinées futures, à ce retour signalé par le Qoran : « d’Allah vous êtes partis ; à Lui vous retournez » (nous appartenons à Allah et à Lui nous retournons).
L’intelligence la plus lucide serait impuissante à découvrir le chemin qui conduit aux régions supérieures ; le cœur seul peut en trouver l’accès et c’est sur lui que notre Cheikh bien aimé impose ses mais pleines de bénédictions.
De nombreuses attestations prouvent que, grâce à ses exhortations, des confréries entières, véritables repaires de bandits, sont maintenant pacifiées et que leurs habitants ont tous été transformés en honnêtes gens incapables de commettre la plus légère peccadille.
Il ne faut pas confondre la confrérie des alawiyyas avec les autres sectes religieuses dont les enseignements n’ont rien d’ésotérique : elle se rattache directement à celle des darqâwas par une filiation spirituelle comportant seulement trois transmissions de maîtres à disciples devenus maîtres à leur tour.
Quant à la confrérie bien connue des darqâwas, elle remonte, par ses préceptes et ses méthodes d’entraînement, au grand maître initiateur sidi Abil Hassan A-Chadhili qui, à Tunis, vers la fin du quatrième siècle de l’Hégire, guidait des disciples sur le sentier de la sainteté.
Ainsi, de maître, nous est parvenue le dépôt occulte et sacré dont sidi Ali Ibn Abi Talib, gendre du Prophète, fut le premier gardien.
Le surlendemain de mon arrivée, le Cheikh me demanda de préparer un discours en français et de le prononcer devant les fuqâras assemblés. J’eus beau me récuser en lui affirmant que je ne possède pas le don oratoire, il tenait à son idée et n’en voulut pas démordre. Je me mis au travail.
Quand j’eus terminé, j’allai, en compagnie de mon maître et ami, flâner parmi mes coreligionnaires : tous savaient que j’étais l’hôte de leur chef : tous voulaient m’embrasser. Mes bons frères m’étouffaient ; jamais mes lèvres ne s’étaient posées sur tant de barbes rudes ; jamais mes joues n’avaient été baisées par tant de bouches masculines. Mais ces étreintes étaient tellement sincères, je me sentais entouré de tant d’amour que je n’éprouvais aucun dégoût à serrer contre moi le burnous loqueteux d’un bédouin famélique, à rendre à celui qui le portait ses fraternelles accolades.
Vint la nuit : des lumières s’allumèrent ; les fuqâras se groupèrent en une seule assemblée et entonnèrent leurs chants dont la plupart des refrains ramenaient le message du Prophète : « Lâ ilâha illAllah » (rien n’existe, Dieu Seul Est).
A la suite du Cheikh nous fîmes une trouée dans leur compacité : il nous fallut enjamber des personnes accroupis, nous appuyer sur un genou ou sur une épaule ; on en profitait pour nous saisir et nous embrasser la main. Nous prîmes place à terre, en pleine foule. Tous les yeux étaient braqués sur nous : il y avait là d’étranges têtes de « majdoubs » désorbités, mais aussi de beaux et calmes visages reflétant le sérénité de l’illuminé.
Cette nuit-là, j’ai laissé volontairement sombrer ma personnalité dans l’âme collective ; j’ai balancé le torse de gauche à droite et de droite à gauche pour suivre le rythme de la « qacîda » que, sur un mode aigu, criait un gosse d’une dizaine d’années et je me suis surpris à chantonner le refrain clamé par trois mille gosiers.
Ah ! Que j’étais loin de Paris, de ses cénacles, de ses coteries ! Quinze ans déjà se sont écoulés depuis que, pour la première fois, j’ai prononcé la « chahâda » ; mais jamais je n’ai aussi profondément ressenti l’orgueil et la joie d’appartenir à l’Islam.
Et cela je ne l’aurais pas éprouvé si je ne m’étais affilié à la confrérie des alawiyyas.
D’un signe de la main le Cheikh fit taire les chanteurs ; il se pencha vers moi et me pria de prononcer mon allocution.
Bien que je fusse en proie au trac du débutant, je me levai et ce fut néanmoins d’une voix forte et assurée que je débitai ce qui suit :
Alhamdoulillah !
« Maître ! Frères »
Ce soir je prends la parole en public pour la première fois et comme tout ce qui m’arrive revêt une apparence paradoxale, il est divertissant de constater que je m’exprime en français devant plusieurs milliers d’auditeurs dont la plupart ignorent ma langue. Mais je suis bien tranquille : mes frères alawiyyas me comprendront ; ils prêteront peu d’attention aux vocables que ma bouche profère ; par contre, ils constateront que leurs cœurs et le mien vibrent à l’unisson. Peu leur importeront, dés lors, les paroles, qui s’envolent.
On vous a dit que je viens de Tunis ; je viens de bien plus loin : j’arrive de la région ténébreuse où les âmes errent, désemparées, à la recherche d’idéal. Je suis un évadé de l’enfer occidental : durant de longues années je fus ballotté par les remous de l’agitation moderne ; j’eus des transports d’espoir fou suivis de crises angoissées ; je crus et je doutai ; je lus, je priai ; puis je retombai dans l’agnosticisme.
Cependant Allah n’abandonnait pas son élu : pour m’amener à Lui, Il me poussa dans des chemins détournés : devant mon âme d’artiste, devant mon âme éblouie, Il fit miroiter les splendeurs orientales ; à l’assoiffé de justice que je suis Il dévoila les iniquités qui se commettent sur le terre africaine ; à l’éperdu d’infini, Il montra les minarets des mosquées.
Il plaça sur ma route un soufi qui m’éveilla. Cet initié m’avait appris que le maître accourt toujours quand on l’appelle. Je m’en suis souvenu à l’heure de la désespérance et j’ai tendu dans le vide mes bras suppliants. Quelques jours après je recevais la visite de sidi Mohammed Laïd Chérif. Nous nous assîmes dans mon jardin, au bord de cette admirable baie carthaginoise qu’encadrent des collines violacées. Durant toute une après midi sidi Mohammed Laïd me parla de son maître en termes enthousiastes que je lui demandai si ce maître consentirait à m’accepter pour disciple.
Sidi Mohammed me conseilla de m’adresser directement au Cheikh ; je me mis en route pour venir le trouver et voilà comment il se fait que je suis ce soir parmi vous.
Maintenant que vais-je faire ? Que suis-je venu chercher ici ? Tout simplement la méthode d’entraînement qui me mettra en état d’Ihsan.
On distingue, vous le savez, trois degrés dans la religion : l’Islam, l’Iman, l’Ihsan. Celui qui se tient au premier degré est le croyant non pratiquant, mouslim (musulman) ; au deuxième degré il observe les obligations cultuelles et devient moumen (croyant) ; enfin, au troisième degré il avance dans la réalisation de l’unité : c’est un soufi.
Parvenu à ce stade, l’aide d’un maître lui devient indispensable. Où le découvrir ce maître ? Certes pas dans la camarilla des mosquées, car les gens qui la composent ignorent le premier mot de l’ésotérisme islamique. Quand je cherchais le maître je ne le trouvais pas ; lorsque je l’ai appelé il m’a envoyé son disciple préféré et lui a confié la mission de me conduire auprès de lui.
Me voici à ses pieds, parmi vous, fuqâras mes frères, et jamais je n’ai éprouvé d’aussi intenses sensations ; jamais je ne me suis senti immergé dans tant de bonté, dans tant d’amour. Il me sera désormais difficile de vivre ailleurs. Je vais bientôt retourner en mon Bordj de sidi BouSaïd ; j’espère ne pas y rester longtemps et revenir ici terminer mes jours en paix, en vivant l’ardente vie intérieure du mystique, en répétant inlassablement le Nom Divin : Allah ! Allah !
Ayant fini, je m’accroupis de nouveau aux cotés du Cheikh ; les chants reprirent et continuèrent jusqu’à ce que sur un nouveau signe de si Ahmed Ben Aliwa, tous les fuqâras se turent brusquement et se mirent debout.
Beaucoup d’entre eux se débarrassaient de leurs burnous et les jetaient autour de nous. Bientôt nous fûmes isolés par une muraille de vêtements. Pressés les uns contre les autres, chacun tenant dans sa main la main du voisin, fléchissant légèrement les genoux, les fuqâras commencèrent le « dhikr » . De milliers de poitrines s’exhalaient des sons farouches, terrifiants. Une sorte d’aspiration, qui semblait tirée des ventres, était suivie d’un renvoi rauque, et cela recommençait sur un rythme à deux temps, s’accélérait…Parfois un cri jaillissait de la foule haletante ; c’était un « majdoub » qui tombait, terrassé, ne pouvant supporter la puissance de la syllabe qu’il proférait, le « Hou » final de « Allahou ».
Et c’était hallucinant de se trouver en pleine nuit, emprisonné comme je l’étais, dans un espace étroit de quelques mètres, entouré d’une masse compacte de plusieurs milliers de bédouins exaltés qui poussaient toujours, avec une frénésie de plus en plus véhémente, leur terrifiant « Hou, Oûh ! ».
Le Cheikh leva la main. Comme par magie, l’incantation s’arrêta net ; il eut un silence de quelques secondes. Après quoi, sur une nouvelle cadence et très doucement, très lentement, repartirent les exclamations simultanées : « Hou ! Hou ! Hou ! Hou !... » Bientôt elles se ralentirent, s’affaiblirent de plus en plus, s’éteignirent…
La foule se disjoint ; des mains prestes s’emparèrent des burnous qui nous entouraient, démolirent la muraille des vêtements.
Enfin délivrés nous nous levâmes et traversâmes le campement. Les fuqâras regagnaient leurs tentes. Il me fallut encore me laisser baiser les mains, les joues et répondre aux salutations et aux accolades.
Durant trois jours que dura la fête, le Cheikh fut fort accaparé ; mais quand eût disparu le dernier des pèlerins il put nous consacrer la plus grande partie de son temps.
Nous allions quotidiennement le rejoindre au bord de la mer, au pied d’une falaise, à un endroit où il faisait construire une maisonnette qui devait lui servir de résidence estivale.
Les ouvriers qui travaillaient à cette construction étaient tous des fuqâras attachés à la zawiya ; tous portaient au coup le chapelet des alawiyyas. Quand nous nous descendions le sentier menant à la mer, il s’en trouvait toujours un pour nous apercevoir de loin et pour annoncer notre arrivée par un retentissant : « Lâ ilâha illAllah ! ». Le Cheikh venait à notre rencontre, nous conduisait sous une tente qu’il s’était fait dresser à proximité du chantier : nous nous accroupissions sur des tapis ; on nous servait du thé parfumé à la menthe et l’on nous apportait aussi de rouges tranches de pastèques.
Si Ahmed Ben Aliwa nous parlait de son maître al-Bouzaydi, nous contait comment il l’avait connu. Lui était tout jeune et déjà affilié aux aïssawiyyas. Ayant cessé de s’y adonner, il continuait cependant, pour se distraire, à charmer des serpents.
Un jour al-Bouzaydi se trouva devant lui et lui parla ainsi :
- On m’a dit que tu fascines et que tu domptes tous les reptiles ; je serai curieux d’admirer ton talent.
- Rien de plus simple, répondit le jeune Ahmed ; demain j’irai chercher un serpent dans la montagne et lui ferai exécuter des tours devant toi.
Il vint en effet le lendemain avec une petite vipère et la fit travailler devant al-Bouzaydi.
- C’est fort bien, concéda celui-ci ; mais ta vipère est petite. Pourrais-tu dompter un serpent plus gros ?
- La taille n’y fait rien : je me charge de dresser tous les serpents, si gros qu’ils soient.
- Pourtant, repris al-Bouzaydi, il en est un, véritable monstre, dont tu aurais moins facilement raison. Veux-tu que je te la nomme ? C’est ton « nafs », ta nature inférieure. C’est elle qu’il faut dompter, ce sont tes passions que tu dois vaincre. Tu sais qu’il y a deux sortes de guerre sainte ? La petite et la grande…La première est le combat qu’on livre aux infidèles ; la seconde est la lutte contre soi-même.
- A partir de ce jour, continuait le Cheikh, al-Bouzaydi me prit comme disciple et voici ce qu’il m’enseigna :
L'infini ou monde de l'Absolu, que nous concevons extérieur à nous, est au contraire universel et existe tel aussi bien en nous-même qu'au dehors. Il n'y a qu'un monde : c'est celui-là.
Ce que nous considérons comme le monde sensible, le monde du fini ou temporel, n'est qu'un ensemble de voiles cachant le monde réel. Ces voiles sont nos propres sens qui ne nous donnent pas la vision exacte des choses, mais qui, au contraire, en empêchent et limitent la pleine perception : nos yeux sont les voiles de la vraie vue ; nos oreilles un voile de l'ouïe véritable, et ainsi des autres sens. Pour se rendre compte de l'existence du monde réel, il faut faire tomber ces voiles que sont les sens ; il faut en supprimer tout fonctionnement, fermer les yeux, se boucher les oreilles, s'abstraire du goût, de l'odorat, du toucher. Que reste-t-il alors à l'homme ? Il reste une légère lueur qui lui apparaît comme la lucidité de sa conscience. Cette lueur est très faible à cause des voiles qui l'entourent ; mais il y a continuité parfaite entre elle et la grande lumière du Monde infini. C'est dans cette lueur que se concentre alors la perception du cœur, de l'âme, de l'esprit, de la pensée.
Le « dhikr » du Nom divin, du Nom de l'Infini « Allah » est comme le va-et-vient qui affirme la communication de plus en plus complète jusqu'à l'identité (entre) les lueurs de la conscience et les éblouissantes fulgurations de l'Infini. Cette continuité étant constatée, notre conscience peut, par le « dhikr », couler en quelque sorte, se répandre dans l'Infini et fusionner avec lui au point que l'Homme arrive à se rendre compte que seul l'infini est, et que lui, l'Homme conscient, n'existe que comme voile.
Une fois cet état réalisé, toutes les lumières de la Vie Infinie peuvent pénétrer l'âme du soufi et le faire participer à la Vie Divine ; il est en droit de s'écrier « Je suis Allah ! ». L'opération qui lui reste à poursuivre est si subtile, tellement délicate, qu'il est nécessaire que l'esprit soit dégagé des préoccupations de tous genres et que le cœur reste vide.
Ainsi palabrait notre Cheikh jusqu’à l’heure du Maghrib. Quand le disque rouge du soleil s’enfonçait dans la mer, un faqîr lançait l’appel à la prière. Tous les ouvriers abandonnaient leur travail et nous allions nous mêler à eux ; nous nous alignions sur des nattes grossières, derrière le Cheikh qui faisait fonction d’imam.
La prière terminée, nous remontions en compagnie des fuqâras maçons, le sentier abrupt qui escalade la falaise et tous nous rentrions à la zawiya.
Le Cheikh me déclara :
- Vous êtes suffisamment avancé sur le chemin de la connaissance : il ne vous reste plus qu’à obtenir l’illumination, c'est-à-dire l’élargissement de conscience qui vous permettra de réaliser par le cœur ce que vous avez cérébralement acquis. Pour cela résinez-vous à entrer en « khalwa ».
- Qu’est ce que la « khalwa » ? Lui demandai-je.
- C’est une cellule dans laquelle je place le récipiendaire après qu’il m’a juré de ne pas en sortir, s’il le faut, avant quarante jours. Dans cet oratoire, son unique occupation est de répéter, sans arrêt, jour et nuit, le Nom Divin, en prolongeant chaque fois la dernière syllabe jusqu’à épuisement du souffle. Auparavant, il doit réciter soixante quinze mille fois la formule de la « chahâda ». Durant la journée il observe un jeun rigoureux qu’il rompt seulement le soir.
- Combien de temps reste-il enfermé ?
- Certains fuqâras obtiennent l’illumination soudaine, au bout de quelques minutes ; il en est d’autres pour qui cela nécessite plusieurs jours ; d’autres plusieurs semaines. Je connais un faqîr qui l’attendit huit mois. Chaque matin il réintégrait la khalwa en me disant : « mon cœur est encore trop dur », finalement ses efforts furent récompensées.
Mon départ eut lieu quelques jours après. Quand on vint me prévenir que l’heure était arrivée, je me levai pour prendre congé du Cheikh avec qui je conversais. Lui aussi se mit debout et me dit :
- Nous ne nous quittons pas encore : je vais vous accompagner un peu pour ne pas fatiguer le cheval. Nous marcherons jusqu’à ce que la voiture sorte du sable et arrive sur la route.
Dehors, dans la nuit, les fuqâras attachés à la zawiya, au nombre d’une trentaine, nous attendaient. Un cortège se forma dont je pris la tête au coté du Cheikh ; immédiatement derrière nous s’étaient placés Mohammed Laïd, Myriam et Djaffar qui, eux, restaient encore quelques temps auprès du maître. Venaient ensuite le moqaddam de Tlemcen et celui de Mostaganem ; puis, en un groupe impact, suivaient les trente fuqâras ; le break qui devait me conduire à la gare, fermait la marche et ses deux lanternes allumées éclairaient fantastiquement notre petite troupe.
Nous avancions en silence. Soudain le moqaddam de Tlemcen lança dans la nuit les premières notes d’un chant dont les paroles sont d’ »un poète connu. Après chaque couplet son confrère de la zawiya reprenait le refrain que Djaffar me traduisit :
Allah ! C’est à Toi que nous allons !
Nous allons à Toi Allah !
Cette marche nocturne faisait sourdre en nous une poignante tristesse ; derrière moi j’entendais sangloter mes trop sensibles compagnons.
Quand on fut hors du sable, on fit halte. Le Cheikh me tendit la main ; puis je me tournai vers les fuqâras. Tous voulurent m’étreindre et m’embrasser une dernière fois. La lueur des lanternes me permit de constater que beaucoup d’entre eux avaient les yeux humides. Mohammed Laïd, Djaffar et Myriam montèrent avec moi dans le break pour m’accompagner jusqu’à la gare ; le cocher toucha le cheval de son fouet ; j’aperçu encore, dans la zone lumineuse, des mains éclairées qui s’agitaient ; puis tout rentra dans la nuit.
Maintenant que je ressasse, à distance, la retraite que je fis à Mostaganem, je constate que l’enseignement du Cheikh est le plus simple, mais aussi le plus sûr, de ceux qui me furent donnés ; pour aller au Père les chrétiens passent par le fils, les théosophes par le logos ; Kh…lui-même, me conseilla de m’attacher à Mohammed pour qu’il me conduise à Allah.
Le Cheikh des alawiyyas, lui ne propose aucun intermédiaire ; par sa méthode chacun a la faculté d’ascendre l’ultime sommet et cette méthode consiste simplement à répéter : « Allah ! Allah ! ».
Tous les mystiques pratiquent la « concentration mentale » c’est un exercice qui exige une grande persévérance ; beaucoup renoncent à s’y adonner parce que la ténacité nécessaire leur fait défaut. Avec la méthode Alawi, l’esprit se concentre sans effort sur le mot que les lèvres prononcent : c’est en clamant le Nom Divin, en l’ayant constamment à la bouche, en le dessinant en lettres gigantesques dans son cœur, que le pérégrin de l’infini avance sur le « Sentier d’Allah ».
AbdulKarîm Jossot
Faqîr Alawi
Ce qui va suivre est un article écrit par Abdulkarim Jossot paru dans le magazine El Morchid n°6/Janvier1947
Qu'est-ce qui est éternel en vous?
Voyons, donnez-vous la peine de réfléchir; ne regardez pas autour de vous, mais en vous. Qu'y découvrez-vous, en plus de vos organes? Rien ? En êtes-vous bien sûr?
Qui donc anime ces organes ? Qui fait circuler votre sang et battre votre coeur ? C'est la vie.
Avant votre naissance, il y avait des hommes sur la Terre. Avant la naissance de la Terre, d'autres planètes tournoyaient dans l'espace illimité.
La VIE a donc toujours été; Elle est ; Elle sera toujours.
Vous voyez bien qu'il y a quelque chose d'éternel en vous.
La VIE n'est pas simplement mouvement ainsi que le prétendent les savants matérialistes; Elle est aussi intelligence et amour.
Vous ne nierez pas que ces trois hypostases de la VIE-UNE résident en vous puisque vous êtes robuste, intelligent et affectueux.
Elles sont aussi en moi et dans tous les autres hommes, ainsi que dans les animaux, les plantes et même les cailloux. Mais elles ne se laissent percevoir que dans la proportion où la forme qui leur tient de tabernacle est capable de les refléter.
La VIE est dans tout. Elle est tout.
Votre corps lui sert d'instrument; c'est par lui qu'Elle se manifeste. C'est Elle qui agit en vous ; Elle tire les fils qui vous font gesticuler; Elle sème dans votre cerveau des idées; Elle s'exprime par votre bouche.
Monsieur ..., vous pensez que c'est vous qui pensez ? Non; c'est la VIE qui pense en vous. En vous Elle se meut; en vous Elle a son être.
Quand des mots sortent de vos lèvres; c'est Elle qui les profère. Il se peut que vous disiez des bêtises : cela vous arrive quelque fois. C'est que votre cerveau n'est pas au point. Il déforme ce qu'il est chargé de transmettre; le verbe ne se manifeste dans toute sa splendeur qu'à l'aide d'un cerveau puissamment organisé.
La VIE est vous, et vous êtes Elle. Le jour où Elle se retirera de votre corps, celui-ci, n'étant plus soutenu, tombera, et les cellules qui le composent se désagrègeront. Mais elles se regrouperont pour constituer de nouvelles formes dans lesquelles la VIE s'introduira à nouveau.
Ainsi tourne éternellement la roue de la VIE.
Puisqu'Elle est l'Intelligence Infinie, la VIE est forcément consciente. Cette Conscience Suprême, toujours parcequ'Elle est Infinie, est également omnisciente, omniprésente, omnipotente...
Sources et bibliographies:
Ephéméride anarchiste
le rayonnement spirituel du Cheikh al-Alawi sur l'occident
La Vie
Les souvenirs du Docteur Marcel Carret
Le sentier d'Allah, d'AbdulKarîm Jossot
Source: http://al.alawi.1934.free.fr/modules.php?name=Content&pa=showpage&pid=50
" Si la parole que tu vas dire n'est pas plus belle que le silence, ne la dis pas."
samedi 30 mars 2013
jeudi 14 mars 2013
dimanche 17 février 2013
Lettre ouverte à celui qui critique le soufisme
Au Nom d’Allah, le Miséricordieux, le Trés Miséricordieux
Lettre ouverte à celui qui critique le soufisme
Par le Cheikh Ahmed al-Alawi
C'est dans le cadre des polémiques opposant soufis et milieux réformistes que le Cheykh Ahmed al-'Alawî eut l'occasion d'écrire en 1921 l'épître dont nous présentons un extrait de traduction. Servi par une réthorique efficace et un style incisif, il y réfute une par une les critiques des adversaires du soufisme, et cite la multitude de source scripturaires (Coran et Hadîth) sur lesquelles s'appuie le tasawwuf.
La traduction, jusqu'à ce jour inédite, de cette œuvre du Cheikh al-Alawi représente une contribution très intéressante, compte tenu de l'autorité du Cheikh, à l'étude détaillée des critiques et préjugés les plus fréquents que nourrissent, de nos jours, les milieux religieux de l'Islam à l'égard de ce que représente, à l'intérieur de ce dernier, le soufisme D'autre part, ce livre servira également à ceux qui souhaitent comprendre, de manière objective et " au plus près ", le véritable caractère de certaines polémiques qui, de fait, se produisent dans toutes les religions au cours de leur développement historique, d'une manière ou d'une autre, bien que ce soit en climat musulman qu'elles apparaissent aujourd'hui de la façon la plus paradigmatique.
En effet, cette œuvre n'est pas autre chose que la réponse la plus directe et précise possible à certaines attaques que le soufisme eut à subir de la part de l'un des représentants des courants " réformistes " du début du XXe siècle, milieux qui correspondent aujourd'hui grosso modo à ce que l'on appelle " fondamentalisme ", et qui tentaient à cette époque de détruire l'énorme influence que le Tassawwuf a depuis toujours exercé sur l'ensemble de la communauté musulmane.
Certains s'étonneront peut-être du caractère assez polémique de ce texte, sans réussir à comprendre comment un personnage dont le rôle est d'un ordre largement plus élevé peut en être à l'origine, et pourtant, l'histoire nous montre que d'autres, tout aussi éminents, ont agi dans le même sens.
Tout d'abord, notons qu'il s'agit d'une polémique très ancienne, dont on pourrait retrouver les traces aux origines de toute révélation prophétique et universelle, dans la mesure où celle-ci se trouve confrontée à l'ignorance de ceux dont l'horizon, dans la façon qu'ils ont d'appréhender la réalité, est borné soit par leur limites propres, soit par leurs intérêts matériels Ainsi, du fait même de cet " affrontement ", il se produit, dans le cadre de certaines étapes historiques, une détérioration progressive du caractère universel et spirituel, non pas de la Révélation en elle-même bien sûr, mais de ses formes d'expressions religieuses Cette opposition, qu'elle soit consciente ou non, a par définition un caractère ténébreux, puisqu'elle tente de réduire l'influence de la force lumineuse dont le Message Divin est porteur, pour le conditionner en fonction des exigences d'une logique précaire Il s'agit là sans nul doute d'une bid'a, d'une innovation, des plus pernicieuses qui soient, crime dont, paradoxalement, on accuse souvent ceux qui ne se sont pas écartés d'un iota de la Volonté Divine et du comportement prophétique.
C'est dans cette perspective qu'il faut situer l'intervention du Cheikh al-Alawi A travers sa réponse à une telle attitude se manifeste le zèle qui l'anime, quand il s'agit de préserver le bénéfice qu'il y a à rester fidèle aux authentiques interprètes de l'esprit de la Parole Divine et de l'enseignement prophétique qui l'accompagne, face à l'intransigeance et à l'audace de ceux qui n'" interprètent " en réalité qu'eux-mêmes, assumant ainsi la responsabilité de la décadence spirituelle et morale de toute une communauté de croyants.
D'autre part, il convient de souligner le caractère exceptionnel d'une intervention de cette nature, qui ne se justifie qu'à titre de respect d'une obligation collective - l'accomplissement par une personne du fard kifâya en dispense les autres - et concerne, avant tout, celui qui assume cette responsabilité En effet, en tout autre cas : "Les serviteurs du Miséricordieux sont ceux qui marchent humblement sur la terre ; et lorsque les ignorants leur adressent la parole, ils répondent: " Paix! ", Sourate 25 : Le discernement (Al Furqan) verset 63.
Comme le Cheikh le signale lui-même, la polémique est, autant pour les Prophètes que pour les saints, l'ultime et le plus pénible des recours, acceptable pour autant qu'elle soit faite de la meilleure manière ".
Par ailleurs, l'argumentation, le style et les moyens qu'emploie le Cheikh dans cette épître, indépendamment de certaines références ponctuelles et " techniques " parfois étrangères au contexte qui est le nôtre, permettent de mieux comprendre comment doivent être appliqués les principes qui régissent la transmission d'un authentique enseignement religieux, relativement à la " lettre " et à " l'esprit ".
Quant à la première, il est nécessaire de connaître la Révélation et les sources traditionnelles et de s'y conformer, afin d'éviter les interprétations individuelles ou tendancieuses, aussi raisonnables qu'elles puissent nous paraître ; de plus, par principe, il faut toujours essayer d'avoir une bonne opinion a priori (husn al-dhann) quand il s'agit d'autrui Ces deux principes sous-tendent l'argumentation du Cheikh tout au long de cette lettre Concernant " l'esprit ", il faut admettre qu'il ne saurait y avoir de réelle tolérance en l'absence d'une connaissance véritable La vision du Cheikh est une vision sans limites, avec une perspective à très long terme, qui suscite confiance et amour pour ceux qu'Allah a choisis comme intermédiaires et sujets de la contemplation de cette Grandeur qui dépasse toute capacité humaine.
En ce sens, la Vérité ne peut être manipulée, tout simplement parce qu'elle englobe tout, y compris sa propre manipulation Quoi qu'il en soit, l'action du Cheikh consiste à essayer de sauver ce qui peut l'être et empêcher la destruction de ce qui reste, en dénonçant ceux qui sèment le doute et la méfiance parmi les plus faibles, de façon à les séparer des dépositaires de la Foi.
Puisse cette lettre, par la Grâce Divine, nous être à tous profitable, et remercions celui dont l'effort d'interprétation fidèle et le savoir utile nous ont permis d'y accéder.
Introduction
Au Nom de Dieu, le Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux
Louange à Dieu, qui nous a épargné ces épreuves auxquelles Il a soumis bon nombre de Ses créatures ! Que la grâce et la paix soient sur le Prophète et sa famille Cette lettre émane d'un esclave de son Seigneur ayant beaucoup de méfaits à se reprocher: Ahmad Ibn Mustafa al-Alawi - que Dieu lui accorde Sa grâce et lui inspire, ainsi qu'aux croyants, de suivre la voie la plus droite !
Le destinataire en est le juriste réputé, le Cheikh Sidi Uthman Ibn al-Makki, professeur à la grande mosquée de Tunis - que Dieu le fasse prospérer et le purifie de tout démon révolté !
Que la paix de Dieu soit sur vous, aussi longtemps que vous montrerez de la déférence à l'égard des membres des confréries : "Celui qui vénère ce que Dieu a déclaré sacré en tirera bénéfice auprès de son Seigneur", Sourate 22 : Le pèlerinage (Al-Hajj) verset 30.
J'ai découvert l'épître issue de votre plume intitulée " Le Miroir manifestant les égarements " La prenant en considération, je l'ai feuilletée avec attention, en rendant grâce à Dieu qu'il reste encore de nos jours des personnes fermes en matière de religion, des gens qui ne craignent le blâme d'aucun censeur dès lors qu'il s'agit de Dieu.
Certes, son titre me gênait quelque peu en raison du terme " égarements ", mais ce que j'ignorais à ce stade, c'est que le texte ainsi intitulé était encore plus gênant.
Le peu que j'en lus suffit à me désappointer : mon intérêt s'émoussa aussitôt, et je ressentis une peine à la mesure de ma réjouissance initiale J'en fus à tel point affligé que je faillis m'écrier : " Il est absolument illicite de poser son regard sur un quelconque miroir, que ce soit pour y contempler des égarements ou quelque autre forme ! " et cela en raison des attaques et atteintes à l'honneur que contient votre " Miroir " Peu s'en faut qu'elle ne déborde de colère : en direction des gens du Souvenir ( Dhakiroun ), elle lance des étincelles de la taille d'une forteresse, et son discours fiévreux détruit les croyants Je cherchai bien à distinguer l'écrivain de son œuvre ; mais à chaque fois, l'idée me reprenait qu'un discours est toujours le reflet de son auteur et que la caque sent toujours le hareng.
Les mensonges que contient votre " Miroir " et le caractère immoral de son contenu constituent une atteinte à l'honneur des gens du rattachement à Dieu : vous les avez proprement calomniés Aussi, la Jalousie divine et la ferveur [que je porte] à l'Islam m'ont poussé à vous écrire, par vénération pour ces membres des confréries que vous avez caricaturés Venant au secours des gens du Souvenir que vous avez trahis, je ne fais que mettre en pratique la parole suivante du Prophète - sur lui la prière et la paix - : " Celui qui assiste à l'humiliation d'un croyant sans venir à son secours alors qu'il en a les moyens, Dieu l'humiliera devant témoins au jour de la Résurrection ".
Dans le sahih, il est rapporté d'après Abû Umâma que le Prophète - sur lui la prière et la paix - a également dit : " Quiconque aura défendu l'honneur de son frère verra son visage écarté du Feu au jour de la Résurrection " et, d'après Abû Dardâ : " Quiconque aura défendu l'honneur de son frère sera protégé du Feu par un voile, au jour de la Résurrection ".
Ces propos ont une portée générale : l'honneur de tout croyant, quel qu'il soit, doit être défendu ; quant à l'honneur des gens du Souvenir (Dhakirouna), c'est Dieu Lui-même qui S'en charge particulièrement Le plus véridique dans Ses Paroles n'a-t-Il pas dit: "C'est Lui qui protège les Justes ? Quiconque leur cherche querelle s'attaque en réalité à Dieu ; et quiconque leur porte secours vient en aide à Dieu".
Les gens de la Grâce n'ont cessé et ne cesseront d'assurer la sauvegarde de la Voie de Dieu (la Relation avec Dieu) en tout temps ; en effet, le Peuple (al-Qawm, terme qui signifie "peuple, tribut, gens, groupe" et qui désigne en général la communauté soufie) - que l'agrément divin soit sur lui - suscitera toujours des partisans et des opposants Telle est la coutume de Dieu à l'égard de ceux qui vécurent autrefois "Et tu ne trouveras point de changement dans Sa coutume", Sourate 33 : Les coalisés (Al-Ahzab) verset 62.
Il y aura donc toujours des gens bienveillants pour faire son éloge et des envieux pour le critiquer Cela dit, ces attaques et ces critiques peuvent aussi bien viser des personnes vraiment religieuses que d'autres plus faibles sur ce plan ; le censeur, lorsqu'il crie à la déviation, peut fort bien se baser sûr des apparences qui s'avèrent tout à fait trompeuses.
Quant à toi, en critiquant sans distinction aucune les membres des confréries, et en réfutant publiquement leurs convictions - c'est ce que tu fais, ô Cheikh, lorsque tu argues qu'il n'y a là qu'erreur, ignorance et égarement ! -, tu manifestes une attitude sans précédent chez les savants religieux (exceptés ceux de différentes sectes déviées qui contestent le principe même d'une élection divine, simplement parce qu'ils n'en sont pas les bénéficiaires).
Les gens de la Tradition (Ahl-a-Sunna), pour leur part, n'ont jamais émis de critiques, si ce n'est à propos de personnes dont la sainteté ne faisait pas l'unanimité Leur point de vue sur le soufisme a toujours consisté à le respecter et à en magnifier le degré ; leurs paroles à ce sujet sont les témoins les plus équitables dont on puisse enregistrer la déposition.
De façon générale, les gens de la Tradition éprouvent naturellement de l'amour pour le soufisme et ses adeptes On constate d'ailleurs que celui qui s'aventure à dénigrer leur doctrine (Madhab - école de pensée) baisse rapidement dans l'estime du savant comme dans celle du croyant de base : en réalité, cela montre qu'il a baissé dans l'estime de Dieu - qu'Il nous préserve d'une telle déchéance C'est pourquoi on a dit :
Quiconque s'oppose aux gens du Souvenir (Dhakirouna)
En s'acharnant contre eux injustement
Par la haine des créatures, Dieu l'éprouvera rapidement
Je viens donc te donner un conseil sincère, en espérant que cela mettra un frein à tes attaques - s'il plaît à Dieu, "Et Dieu vous met en garde contre Lui-même", Sourate 3 : La famille d'Imran (Al-Imran) verset 28.
Dieu a dit dans une tradition sanctissime (hadith Qoudoussi) : " Quiconque nuit à l'un de Mes saints, Je lui déclare la guerre ", Rapporté par Al Boukhari.
Or, qui s'expose à la guerre divine n'est pas en sécurité, assurément ! Le Prophète a dit - sur lui la prière et la paix - : " Les gens de ma famille (Ahl-Albayt) et les saints de ma communauté sont deux bosquets empoisonnés : qui s'y frotte s'y pique ! ".
Quant aux paroles des savants à ce sujet, elles sont innombrables Abû l-Mawâhib al-Tunusi raconte notamment que son Maître Abû Uthman - que Dieu soit satisfait des deux - disait publiquement dans ses cours : " Que la malédiction divine frappe celui qui réprouve cette communauté [des soufis] ! Et quiconque croit en Dieu et au jour dernier se doit de faire la même imprécation ".
Laqqânî - que Dieu soit satisfait de lui - disait quant à lui : " Quiconque polémique au sujet des soufis risque de mal finir ; un traitement sévère et un emprisonnement prolongé seront son lot ".
" Dieu vous exhorte à ne plus jamais recommencer, si vous êtes croyants ! " Sourate 24 : La lumière (An-Nûr) verset 17, (passage du Qoran où il est question justement de calomnies).
Tu constateras ainsi qu'un imam scrupuleux éprouve toujours beaucoup de réticence à parler en mal du commun des croyants, pour ne rien dire des membres des confréries !
Mais enfin, si leur islam est la seule chose qui te paraisse acceptable en eux, leur reconnaître la qualité de musulman t'oblige alors à les respecter et à t'abstenir de porter atteinte à leur honneur, en évitant par conséquent de te mêler de leurs affaires privées, conformément aux mises en garde du Législateur.
Le fils d’Omar - que Dieu soit satisfait de son père et de lui - rapporte ainsi la parole suivante du Prophète - sur lui la grâce et la paix - : " Quiconque divulgue les secrets ( `awra) d'un musulman et le déshonore de ce fait injustement, Dieu l'avilira dans le feu au jour de la Résurrection ".
Tel est le châtiment réservé à celui qui divulgue les secrets d'un seul musulman : que peut donc bien espérer celui qui se mêle des affaires privées de la masse comme de l'élite des musulmans pour les déshonorer au sein de la communauté, voire même auprès des non-musulmans si la chose parvenait à leurs oreilles ?
Or, c'est bien ce que tu as fait, ô Cheikh ! Tu t'es répandu en réprobations, passant au peigne fin des choses sans intérêt ; tu t'es cru le seul et unique représentant de l'orthodoxie sunnite, le reste de l'univers étant peuplé d'ignorants, d'innovateurs ou de transgresseurs égarés Oui, c'est bien ainsi que tu juges les fils de ta religion !
Quant à nous, nous ignorons le jugement de Dieu à ton égard ; mais [nous sommes certains que] si tu t'occupais de tes propres affaires, tu aurais suffisamment de quoi faire, et cela te dispenserait de t'intéresser à celles des autres Tu es l'exemple même de ces personnes à propos desquelles le Prophète - sur lui la prière et la paix - a dit : " On distingue le brin de paille dans l'œil de son frère alors qu'on oublie la poutre qui obstrue le sien ".
Et de fait, tu en oublies pour ta part de fort nombreux, comme tu vas bientôt t'en rendre compte En te faisant prendre conscience de ces " poutres ", je t'amènerai peut-être à t'en débarrasser, à supposer que tu en sois capable Pour ce faire, tu n'as pas d'autre solution que de reconnaître purement et simplement [tes erreurs], et cela dépend de ta capacité à être objectif : si tu as cette qualité, cette épître travaillera en ta faveur ; dans le cas contraire, elle constituera une preuve à ta charge De toute façon, lorsque tu la liras, montre une vue perçante, une raison saine, et place ton cœur à l'abri du sectarisme.
Si j'écris ces lignes, c'est avec l'espoir que par elles, Dieu te délivre de ce mal qui te frappe ; ou qu'Il délivre tes semblables, ou toute personne qui trouve plaisir à lire ton triste " Miroir " ou se réjouit d'assister à tes affligeants discours Je m'en vais donc te signaler ces " poutres " dont tu aurais pu oublier qu'elles obstruaient ta vue, si Dieu ne les avait pas assez mises en évidence au moyen de ton " Miroir " !
En premier lieu, tu introduis ton ramassis d'atteintes à l'honneur des musulmans par la citation suivante : " Louange à Dieu qui nous a guidés vers cela ; nous n'aurions pu suivre la bonne direction s'il ne nous avait guidés ", Sourate 7 : Al-A’araf verset 43.
Je ne sais quelle était ici ton intention : voulais-tu simplement bénéficier de la bénédiction attachée à ce noble verset, ou bien s'agissait-il d'insinuer que ces atteintes à l'honneur des gens du Souvenir et de leurs semblables, auxquelles Dieu t'a conduit, relèvent de la guidance divine ? Dans le premier cas, c'est très bien ! Mais sinon, sache que la guidance ne peut prendre la forme d'une critique calomnieuse des gens de Dieu, sauf lorsque " guidance " prend le sens qu'il a dans cette Parole de Dieu - exalté soit-II - : "Guidez-les alors sur le chemin de l'Enfer ", Sourate 37 : Les rangés (As-Saffât) verset 23, ou dans d'autres passages semblables.
Tu as bien raison d'appeler ton ouvrage " Le Miroir manifestant les égarements " : ce titre correspond admirablement à son contenu !
Ton " Miroir " met effectivement en évidence ce qui t'habite, et sans lui, qui pourrait constater ton égarement ? L'écrit est à l'image de l'intelligence, et l'intérieur transparaît dans le discours.
Un peu plus loin, tu entames une rubrique intitulée " Introduction au sujet du commandement du bien et de l'interdiction du mal ", dans laquelle, sous prétexte d'appliquer ce précepte coranique, tu réunis ces quelques références scripturaires qui te servent de subterfuge pour porter atteinte à l'honneur des croyants Mais devant Dieu, cela ne te servira à riens : de quelque façon qu'on l'habille, la médisance reste la médisance Même en admettant que tu n'aies souhaité qu'arranger les choses, ta prose témoigne de ton incapacité à distinguer entre le bien et le mal : cela est excusable, mais pas de la part de quelqu'un qui entreprend de commander et d'interdire !
Quelle que soit la façon d'envisager ton cas, tu es loin d'être au dessus de tout soupçon Si tu ne savais pas, c'est un mal en soi que d'être ignorant, mais si tu savais, le mal n'en est que plus grand Si tu n'as pas une intuition claire de ce qui distingue le bien du mal, comment peux-tu ordonner ceci et rejeter cela ? Avant de te prononcer sur un sujet quelconque, tu dois t'en faire une juste conception, le jugement particulier n'étant que l'application de celle-ci Et lorsque tu tranches, tu ne dois le faire que selon le jugement de Dieu, ordonnant ou interdisant suivant les ordres et interdits divins Scrupuleux à l'extrême, tu dois t'abstenir de parler de la religion selon ton opinion ou de prononcer des interdits en fonction de tes préférences Dieu - exalté soit-Il - n’a-t-Il pas dit : " Ceux qui ne jugent pas d'après ce que Dieu a révélé, ceux-là sont les injustes !", Sourate 5 : La table servie (Al-Maidah) verset 45.
As-tu bien appliqué cela, toi qui viens interdire ceci, blâmer cela, déclarer tel groupe dans l'égarement et traiter tel autre d'innovateur ? Ton attitude avec Ses créatures ne témoigne pas d'une grande crainte de Dieu, pas plus que ton respect pour Muhammad ne transparaît dans ton comportement envers sa communauté !
Tu crois pouvoir ordonner le bien et interdire le mal, mais en es-tu bien digne ? Le Prophète - sur lui la prière et la paix - a dit : " Seul peut commander le bien ou interdire le mal celui qui fait preuve de douceur lorsqu'il ordonne ou interdit ; celui qui est patient et intelligent lorsqu'il ordonne ou interdit ; celui qui connaît et comprend [véritablement] les règles religieuses lorsqu'il ordonne ou interdit ".
La première partie du hadîth signifie - mais Dieu est plus savant - qu'il ne formule ordres et interdits qu'avec douceur : c'est exactement le contraire de ce que tu as fait dans ton " Miroir ", ô Cheikh ! Tu aurais mieux fait de t'abstenir de toute initiative tant que tu ne connaissais pas les conditions d'exercice de cette fonction, telles que Dieu les a fixées : cela t'aurait permis d'entrer dans la maison [du commandement du bien et de l'interdiction du mal] par sa porte.
N'as-tu jamais entendu l'histoire de ce jeune homme qui vint trouver le Prophète - sur lui la prière et la paix -, lui demandant d'une voix forte : " O Envoyé de Dieu, me permets-tu d'avoir des relations sexuelles en dehors du mariage ? " [Scandalisés,] les gens poussaient des exclamations, mais le Prophète ordonna soudain : " Laissez-le, laissez-le ! " Puis il lui demanda d'approcher et lui dit avec douceur : " Aimerais-tu qu'on fasse une chose pareille avec les femmes de ta famille ? ", et il se mit à énumérer ses proches parentes : sa mère, sa sœur et son épouse ; à chaque fois, le jeune homme répondait : " Non, ça ne me plairait pas ! " Le Prophète conclut alors : " Eh bien, les gens sont comme toi ; ils n'aiment pas que l'on fasse cela avec les femmes de leur famille " Puis il mit sa noble main sur sa poitrine et fit cette invocation : " Mon Dieu, purifie son cœur, pardonne lui sa faute, et préserve sa chasteté " Par la suite, nulle chose ne parut plus répugnante à ce jeune homme que la fornication.
Les récits de ce genre sont nombreux dans l'histoire de la vie du Prophète et de ses compagnons Il y a notamment l'anecdote bien connue du bédouin qui urina dans un coin de la mosquée D'un seul bond, les Compagnons se levèrent pour l'expulser sans ménagement, mais le Prophète - sur lui la prière et la paix - les en empêcha et couvrit l'homme de son manteau, lui disant [même de ne pas se presser Lorsqu'il en eut terminé, le bédouin s'écria : " Mon Dieu, accorde-nous Ta miséricorde, à Muhammad et à moi-même, mais ne l'accorde à personne d'autre ! " Le Prophète dit alors : " Tu limites là quelque chose d'immense, ô bédouin ! ".
Mais toi et moi, avons-nous d'aussi nobles manières ? La douceur ne fait qu'embellir les choses tandis que la brutalité ne fait que les enlaidir Voilà une partie de ce que l'on pouvait dire à propos du fait d'ordonner et d'interdire avec douceur Quant aux qualités de patience et d'intelligence que doit avoir celui qui ordonne ou interdit, elles ont généralement un effet bénéfique sur la personne à laquelle il s'adresse, car elles supposent une réelle sollicitude pour cette dernière La Révélation y fait ainsi allusion : " Plein de sollicitude envers vous, bon et miséricordieux à l'égard des croyants", Sourate 9 : Le repentir (At-Tawbah) verset 128.
Ne pas chercher à avoir le dessus lorsqu'on refuse de vous écouter ou qu'on vous fait subir des revers en raison de ce que vous ordonnez et interdisez : voilà un signe de patience et d'intelligence ! Sais-tu qu'au moment où l'une de ses dents fut brisée [au cours de la bataille d'Uhud], le Prophète - sur lui la prière et la paix - se contenta de dire : " Mon Dieu, pardonne à mon peuple car ils ne savent pas ".
Mais peut-être n'es-tu pas d'un naturel clément ? Dans ce cas, ton devoir est d'acquérir cette qualité autant que faire se peut, en vertu de cette parole du Prophète - sur lui la prière et la paix - : " La science s'acquiert par l'étude, et c'est en s'efforçant d'être clément (tahallum) qu'on réalise cette vertu ".
N'as-tu jamais entendu cette parole de Jésus - sur lui la paix - à propos des destinées de son peuple après lui, telle que nous la rapporte le Coran : " Si Tu les châties Ils ne sont que Tes serviteurs Et si Tu leur pardonnes Tu es, en vérité, le Tout Puissant, le Sage ".
Considère l'excellence de cette parole et la bienveillance dont elle témoigne ! Pourtant, en dépit de l'associationnisme dont son peuple se rendit coupable par la suite, il n'a pas été jusqu'à dire ce que, toi, tu as affirmé des gens de la communauté d’Ahmad : qu'ils sont les pires créatures ; et ceci, simplement parce que d'après toi, c'est pécher que de vénérer les saints Ton cœur est dur, et tu es sans pitié pour les croyants : voilà la véritable raison de tes allégations ! Jabir lbn Abdallâh rapporte du Prophète - sur lui la grâce et la paix - la parole suivante : " Qui n'est pas miséricordieux envers les hommes, Dieu ne le sera pas à son égard " C'est donc une qualité particulière que doit avoir celui qui ordonne ou interdit.
Quand à la compréhension de la religion dont doit faire preuve celui qui ordonne ou interdit, c'est là le fond du problème, le point central de toute cette question du commandement du bien et de l'interdiction du mal, parce que l'incompréhension de la religion d'Allah amène généralement à statuer au rebours de Son jugement, en ordonnant le mal ou en interdisant le bien. Quelle abominable façon d'exercer l'autorité religieuse, en prétendant prescrire ce qui convient !
Pour ta part, ô Cheikh, tu as blâmé dans ton épître le bien le plus élevé, créant ainsi un trouble immense et vraiment néfaste pour les musulmans. La personne qui referme ton "Miroir", à supposer que cette lecture ne lui cause pas un dommage irrémédiable, se mettra dans le meilleur des cas à douter de sa religion et de son devenir puisque les actes qu'elle pensait être des offrandes à Allah, lui permettant de se rapprocher de Lui, lui apparaîtront alors comme une transgression méritant châtiment. Quel désastre pourrait-il causer plus de tort à la religion ? "Nous sommes à Allah et nous retournons à Lui !" (Qoran)
C'est une idée de bon sens, largement partagée, que de penser qu'une seule réunion en vue du Souvenir efface bon nombre de mauvaises réunions ; sur ce point, la conviction de l'élite et celle du commun des croyants s'accordent parfaitement. Mais toi, ô Cheikh, tu prétends prouver que ces réunions en vue du dhikr, quelle que soit la manière de le pratiquer, ne sont que des innovations blâmables, contraires aux pratiques des anciens, sans nous préciser ce que sont ces assemblées du Souvenir que la Loi recommande [indubitablement]. Vraiment, tu dois rendre tes lecteurs bien perplexes ! Tout cela résulte probablement de ton manque de compréhension de la religion divine. Voilà la raison pour laquelle le Prophète - sur lui la grâce et la paix - subordonnait la mission d'ordonner le bien et d'interdire le mal à une compréhension réelle de la religion, pour éviter qu'on n'en arrive à commander l'inverse de ce qu'il convient comme nous l'avons dit.
Avant d'occuper cette fonction, il faut au préalable avoir bien compris les notions de bien et de mal, au moyen de définitions claires et explicitées par la Loi, pour ne pas s'égarer dans la direction inverse de celle-ci. C'est pourquoi, les plus grands savants sont extrêmement prudents lorsqu'ils abordent une question religieuse dont aucun texte explicite ou quasi explicite ne traite. Quant aux questions où nulle source explicite ne permet de trancher, les décisions prises à leur égard n'obligent que leur auteur, lequel ne fait qu'émettre une opinion personnelle, et c'est pourquoi les applications juridiques sont si variées ; pourtant, l'unité des principes qui les sous-tendent n'en demeure pas moins sauve : louange à Allah ! Ceci résulte de la facilité qui caractérise la religion divine, ainsi que l'a dit le Prophète - sur lui la grâce et la paix - : "Le meilleur culte, c'est le plus facile ; et la meilleure œuvre, c'est de comprendre la religion (al-Fiqh)".
En conséquence, qui ne la comprend pas devrait s'abstenir d'en parler. Selon Ibn Abd al-Barr `Atâ' disait ceci : "Celui qui n'est pas au fait des différences [note : Il s'agit, au-delà des différences d'école juridique, de l'intégration par le Fiqh des spécificités de chaque lieu, de chaque époque et de chaque groupe humain.] Qui existent entre les gens doit s'abstenir de leur donner des avis juridiques ; car en ce cas, la science qui lui échappe est largement plus importante que celle qu'il détient".
Ce que nous disons ici de la nécessité d'approfondir n'intervient cependant qu'en cas d'ambiguïté. Lorsque le caractère illicite ou obligatoire d'une chose est établi sans le moindre doute par la religion, tout musulman au fait de ce statut se doit d'ordonner le bien et d'interdire le mal à ce sujet - quand bien même il n'en tiendrait pas compte concernant sa propre personne. Mais ce dont nous devons nous défier, c'est de cette voie que tu as choisie, ô Cheikh ! Tu interdis ou autorises en fonction de ton opinion personnelle et de la jalousie que tu nourris envers les autres. Te laissant entraîner par ta nature et tes penchants, tu assimiles le bien à ce que tu approuves et décrètes blâmable ce que tu réprouves !
Mais quelle autorité avez-vous donc en la matière, toi et tes semblables ? Ce sont bien plutôt Allah, Son Prophète et les gens enracinés dans la science qui en ont la charge ! Pour ta part, contente-toi de blâmer ce que la religion a clairement déclaré blâmable, et d'ordonner ce dont elle a indubitablement établi le caractère louable, en l'appliquant avec résolution en ce qui te concerne ; quant au reste, tu n'as qu'à t'en remettre à Allah. Et surtout, respecte les différents efforts d'interprétation des autorités compétentes, qu'elles soient d'entre les soufis ou non. Ne sais-tu pas qu'il y a des choses ambiguës que telle école juridique a décidé d'interdire et telle autre d'autoriser, tandis qu'une troisième incline à leur trouver un caractère recommandable et qu'une autre encore se contente de les déconseiller ?
Cette question n'exige pas de longues explications ; mais qu'en pense mon contradicteur ? Lui faut-il qu'un mujtahid [le mujtahid est le savant autorisé à faire un effort d'interprétation, de par sa science.] se plie à l'opinion d'un autre ? Cela n'est pas nécessaire, à moins d'être aveuglé par une intolérance sectaire telle que celle qui t'affecte ! Tu voudrais qu'un courant largement majoritaire, qui rassemble une multitude de gens sur la terre entière, se soumette à ton faible point de vue, t'imaginant que le soufisme ne s'appuie sur aucun fondement solide ? Non, par Allah, et tu juges fort mal les gens du soufisme, ô Cheikh ! Voici la seule réponse que tu mérites (et c'est aussi valable pour tous ceux qui te ressemblent) : le moindre soufi montre assurément plus de scrupule que toi dans sa pratique religieuse ! [Pour asseoir ton autorité,] tu prétends t'appuyer sur Sa Parole - exalté soit-Il - : "Vous êtes la meilleure communauté suscitée pour les hommes ; vous ordonnez le bien et interdisez le mal". (Qoran)
A quoi je répondrai que personne ne conteste le sens de ce verset ou des autres citations que tu fais : ordonner le bien et interdire le mal sont effectivement des obligations qui incombent à toute personne qui croit en Allah, au Prophète et au Jour dernier. Ce que je conteste en revanche, c'est ta façon de donner à ce "mal" auquel il convient de s'opposer un sens qu'il n'a pas dans ce verset, en y incluant les réunions du Souvenir et l'ensemble des pratiques du soufisme. Et à mon avis, ce sont bien plutôt les idées que tu soutiens dans ton "Miroir" qui mériteraient d'être corrigées.
Sa Parole - exalté soit-Il - : "Vous êtes la meilleure communauté", peut s'adresser aux croyants d'une façon générale ou à l'élite de ceux-ci. Pris dans son sens général, ce verset signifie que les croyants sont chargés, entre toutes les communautés, de commander le bien et d'interdire le mal ; cette fonction est celle des Prophètes, des Envoyés et des Véridiques (Siddiqûna), et ils l'exercent à l'égard de l'ensemble des autres communautés ; dans ce cas, le "mal" est une expression désignant toute forme d'associationnisme, tandis que le "bien" réfère à l'attestation de l'Unicité divine et à tout ce qui en découle. Pris dans son sens particulier, ce verset traite des ordres et interdictions que les gens de l'élite s'adressent mutuellement ; le "mal" et le "bien" désignent alors respectivement les mœurs blâmables et louables. Mais dans ce dernier cas, le pronom "vous" ne s'adresse au fond, à proprement parler, qu'à ceux qui guident les créatures et les appellent à Allah par Allah. C'est à leur sujet que le Prophète - sur lui la grâce et la paix - a dit : "Il y aura toujours sur terre quarante hommes semblables à [Abraham,] l'Ami du Miséricordieux. Par eux vous recevrez la pluie, et par eux vous serez nourris. Chaque fois que l'un d'entre eux mourra, Allah le remplacera par un autre". (kanz al-'Ummal d'Al Hindi n° 34603 et 34602).
C'est ainsi qu'à chaque Prophète est spirituellement associée une catégorie de personnes de la communauté de Muhammad - sur lui la grâce et la paix - ; et ces cohortes qui existent à chaque époque sont au fond les interlocuteurs les plus directs de cette apostrophe divine. Ils sont en effet les plus qualifiés pour accomplir cette mission d'ordonner le bien et d'interdire le mal. Façonnés pour cela de toute éternité, ils détiennent naturellement les qualités que cette fonction exige. Si d'autres l'assurent, ce n'est qu'à titre occasionnel et en fonction de circonstances passagères. Pour ma part, je pense qu'en général, ces personnes dont il est question n'existent que parmi les gens du Souvenir, eux qui, selon les termes d'un hadîth qui sera cité plus loin, "s'abandonnent totalement à l'invocation de Dieu".
Ce n'est que parmi les adhérents du soufisme, ceux-là mêmes que tu traites d'innovateurs, que l'on rencontre des gens "s'abandonnant totalement à l'invocation de Dieu" ou "étant follement épris de son Souvenir", pour reprendre les expressions que l'on trouve dans plusieurs traditions. Les autres, quels qu'ils soient, n'atteignent pas leur degré dans l'invocation d’Allah ; les seuls à être du même niveau sont ceux qui les aiment, leurs ancêtres spirituels et les gens de leur chaîne initiatique. Bien évidemment, je mets à part les trois premières générations [de musulmans] en faveur desquelles le Prophète a témoigné ; mais tout cela est évident lorsque l'on a vraiment compris ce que sont le soufisme et les soufis.
Quant à celui pour qui cette expression ne désigne qu'une foule de gens appartenant à la lie du peuple, il ne risque pas de se faire une idée exacte du soufisme, identifiant le soufisme, qu'il ne connaît pas, aux pratiques de ces gens qu'il connaît et appelle lui-même soufis. Mais quelle différence entre ce dont tu as connaissance et ce soufisme dont tu ne sais rien ! Par Allah !, mon frère, si la nature du soufisme, son commencement et son terme t'étaient dévoilés, tu te contenterais de n'être qu'un enfant en présence des gens d'Allah !
Tu invoques en faveur de ta thèse Sa parole - exalté soit-Il - : "Les croyants et les croyantes se protègent les uns les autres, ordonnant le bien et interdisant le mal". (Qoran)
Mais ici, tu ne t'intéresses qu'à la dernière partie du verset et en négliges le début ! Or celui-ci conditionne pourtant celle-là, établissant le principe de cette protection mutuelle que doivent s'accorder les croyants, avec le caractère sacré de leurs biens, de leur honneur et de leur sang qui en découle. II convient donc de bien définir la nature de cette foi qui nous oblige à la fraternité, à la responsabilité et à l'entraide les uns envers les autres.
Qu'est-ce que la foi ? La réponse est simple - mais Allah est plus savant - puisque le législateur nous l'a Lui-même fournie. Il s'agit de croire en Allah, à Ses Anges, Ses Livres, Ses Envoyés et au Jour dernier. Il est obligatoire de protéger celui qui professe cette foi et interdit de l'agresser. Or c'est bien une telle foi qui caractérise - mais Allah est plus savant - chaque individu de la communauté, et ce, malgré la multitude des courants et en dépit des divergences en matière d'application des principes : tant que ces derniers sont saufs, les différences restent bénignes. Ainsi, celui qui est autorisé par Allah à s'exprimer doit s'assurer que, ce faisant, il préserve les liens de l'Islam et favorise la fraternité religieuse. Il ne doit pas s'attaquer aux convictions des membres de la communauté ni dénigrer leurs doctrines ni décréter qu'elles sont fausses, car cela conduirait à des schismes et des rejets mutuels, supprimant alors toute possibilité d'entente harmonieuse entre les musulmans.
N'es-tu pas conscient, ô Cheikh, du désarroi de la communauté, fruit des erreurs du passé ? Voilà à quoi nous a conduit le sectarisme exagéré de ceux qui n'admettent que leur propre école ! Chacun déshonore l'autre et le juge en fonction de ses propres convictions. Tous sont pourtant bien croyants, même si' l'exclusivisme de certains les a conduits à dissoudre les liens de fraternité religieuse ; ils ont fini par rompre l'unité née des deux témoignages de foi, de la pratique de la prière, de l'aumône, du pèlerinage, du jeûne de Ramadan, de la récitation du Qoran et de tous les principaux rites musulmans.
II était pourtant bien inutile de s'occuper des erreurs du passé ! Par Allah, qu'as-tu fait, ô Cheikh! Pourquoi t'es-tu empressé de raviver les troubles du passé en tentant de saper un des piliers les plus essentiels de l'Islam, un principe fondamental sur lequel s'appuient les musulmans et dans le respect duquel ils ont été élevés? C'est de l'amour des membres des confréries dont je veux parler. Aujourd'hui, les musulmans ont des égards pour eux et les vénèrent naturellement ; ils ont une haute estime du soufisme et de ses adeptes. Mais toi, au contraire, tu clames qu'il n'est qu'erreur, ignorance et égarement, entre autres accusations dont tu l'accables ! Tu as ainsi brisé des cœurs de manière irréparable, à moins de te repentir sincèrement et de t'excuser.
Tu n'aurais pas dû entreprendre de critiquer cette école avant de savoir qui l'a instaurée et quels en sont les dix principes : n'exiges-tu pas toi-même une connaissance préalable de ces éléments pour chaque discipline ? Ce minimum acquis, tu aurais pu alors en parler à ta guise. Mais j'ai bien l'impression que tes connaissances sont légères ; ou bien alors ce sont tes capacités de compréhension qui sont faibles ; ou ce peut être l'un et l'autre à la fois. Cela expliquerait que rien dans les textes dont tu disposes, ceux de Zanjânî ou d'Ibn Ajrum par exemple, n'ait pu te renseigner sur l'art du soufisme.
Si tu t'étais borné ne serait-ce qu'à des abrégés, deux textes au moins ne t'auraient pas échappé : le Murshid al-Mu'în concernant les œuvres religieuses et le Jowhar al-Maknûn à propos de la rhétorique. Ces deux ouvrages intéressent au soufisme : dans le premier, une section indépendante lui est consacrée [en fin d'ouvrage] ; le second aborde le sujet dans le cadre de digressions destinées à attirer l'attention du lecteur - qu’Allah récompense son auteur. Les as-tu écartés parce que tu rejettes le soufisme par principe ? Te paraissent-ils négligeables ? Je n'en sais rien, mais de toute façon, ta critique du soufisme va beaucoup trop loin ; quoi qu'il en soit, sa renommée nous dispense d'appeler les témoins à la barre. Enfin, si Allah te prête vie et que tu veux t'occuper de questions religieuses, voire conseiller les autres dans leur pratique, fais en sorte que tes propos favorisent l'unité de la communauté musulmane ; il faut renforcer les liens religieux et la fraternité musulmane, et laisser de côté les différences de point de vue dans l'application des principes. Dis : "O gens du Livre ! Acceptez une parole qui nous soit commune : nous n'adorons que Dieu et nous ne Lui associons rien ; que certains d'entre nous n'en prennent pas d'autres comme seigneurs en dehors de Dieu".
Par Allah, as-tu bien réfléchi au pourquoi de ce verset et à qui il s'adressait ? Quelle excellente manière de réunir les cœurs ! Mais quelle différence avec ta manière de procéder ! Peut-être me diras-tu que ce verset concerne explicitement les gens du Livre ? Eh bien, je dirai que tu dois au minimum accorder aux soufis le même rang : tu ne confirmes pas leurs dires, mais ne les traites pas non plus de menteurs. C'est le minimum de l'équité; mais qui donc aujourd'hui se préoccupe d'équité ?
Tu prétends mettre à contribution Ghazali - qu'Allah soit satisfait de lui -. Mais tes convictions excluent totalement que tu puisses te parer de son autorité ! Lui, c'est un soufi, alors que toi tu rejettes le soufisme.
Tu as également recours aux propos du Prophète - sur lui la grâce et la paix - rapportés par Ibn `Abbâs - qu'Allah soit satisfait de lui - : "Quiconque délaisse le commandement du bien et l'interdiction du mal ne croit pas au Qoran...", Mais penses-tu qu'il lui dénie absolument toute foi ? Non, sinon c'en serait terminé de la communauté ! C'est la foi parfaite qu'il lui dénie, celle qui résulte de l'acceptation totale et sincère du message ; cette foi particulière, de nombreux hadîth nous la décrivent, comme celui-ci par exemple : "Nul d'entre vous n'a la foi tant qu'il ne désire pas pour son frère ce qu'il souhaite pour lui-même."
Quant à la foi commune, elle est d'une simplicité totale comme on l'a vu précédemment. II existe même un célèbre hadîth qui nous la rend encore plus accessible. On raconte qu'un des Compagnons se devait d'affranchir un esclave croyant. Il vint donc accompagné d'une servante noire chez le Prophète - sur lui la grâce et la paix -, voulant que ce dernier juge de sa qualité de croyante. Le Prophète - sur lui la grâce et la paix - lui ayant demandé: "Où est ton Seigneur ?" Elle répondit en désignant le ciel de son index. Le Prophète témoigna alors de sa foi et le Compagnon affranchit cette femme. En citant Ibn `Arafa, tu confirmes toi-même que ce n'est pas la foi au sens général qui est visée [dans le hadîth cité] ; car pour cet auteur, l'obligation de commander le bien et d'interdire le mal incombe à la communauté dans son ensemble et non à chaque individu en particulier. Voilà ! Tu commences par édifier une forteresse au moyen du hadîth, puis c'est une ville entière que tu démolis avec cette citation d'Ibn `Arafa ! On se demande vraiment pourquoi tu enchaînes ces hadîth, dont la formulation semble montrer que chacun des musulmans est concerné, si c'est pour conclure finalement que l'obligation en question incombe à la communauté d'une façon collective ! Mais dis-moi au fait : pourquoi donc en serais-tu responsable, toi, plutôt qu'un autre ? Puisque tu manifestes des velléités d'écrire, sache qu'une simple accumulation de citations est inutile ; les références scripturaires doivent être citées à propos et conformément à leur sens, et c'est même là une forme de cette sagesse dont Il a dit - exalté soit-Il - : "Celui auquel est donnée la sagesse bénéficie d'un grand bien".
Quant au hadîth que tu cites : "N'est pas des nôtres celui qui n'est pas miséricordieux avec nos enfants et n'honore pas nos vieillards", il va dans le même sens que tout ce qui vient d'être signalé concernant [la manière] de commander le bien et d'interdire le mal. Mais au vu des références que tu as sélectionnées, j'ajouterai que, en un certain sens, les "enfants" symbolisent le commun des croyants de la communauté - car ils sont [humbles et donc] "petits", quand bien même ils seraient très âgés -, tandis que les "vieillards" en représentent l'élite, indépendamment de l'âge. On juge en effet l'homme à sa réalité intérieure et non à ses caractéristiques physiques. Tu comprends mieux maintenant en quoi ce hadîth te concerne, car toi, tu n'as pas fait preuve de miséricorde à l'égard des "enfants", c'est-à-dire des musulmans en général ; au lieu de t'adresser à eux avec gentillesse et douceur, comme un père âgé parle à son jeune fils, tu les as rudoyés et accablés de tes reproches. Tu n'as pas plus honoré les "vieillards", c'est-à-dire ceux qui sont les sources de la sagesse et les soutiens de la religion de cette communauté ; dénonçant leurs prétendues erreur et ignorance, tu t'es plu à les considérer comme des ennemis, osant faire référence au hadîth rapporté par Ibn `Abbâs dans lequel le Prophète dit - sur lui la grâce et la paix - : "Recherchez la faveur d'Allah grâce à certains transgresseurs..." Les assimiler à des transgresseurs ! Par Allah, quelle impudence ! Comment peux-tu appliquer aussi facilement ce hadîth à des gens qui se réunissent pour invoquer Allah et pratiquer d'autres œuvres du même ordre ?
En résumé, toutes ces preuves amassées pour montrer qu'il est obligatoire de commander le bien et d'interdire le mal ne prêtent pas à discussion. C'est le sens que tu donnes à l'expression "mal" qui est hautement contestable, car tu finis par déclarer tel ce qui est intrinsèquement un bien ou, en tous cas, une réalité plus proche de la vérité que de l'erreur.
Sois certain qu'il est préférable pour toi d'avoir tort lorsque tu cherches à réformer les pratiques religieuses de tes frères, plutôt que de voir tes critiques s'avérer en fin de compte justifiées. Ignorerais-tu que l'honneur des musulmans doit être préservé, tout comme leurs biens et leur vie ? Et cela, du simple fait qu'ils ont prononcé les deux témoignages de foi. Tu cites la Risâla d'Ibn Abî Zayd al-Qayrawânî - qu'Allah soit satisfait de lui - : "Commander le bien et interdire le mal sont des obligations qui incombent à tous ceux qui exercent le pouvoir temporel ou disposent d'une autorité quelconque. S'il est impossible d'agir, on le fera par la parole, et si cela s'avère également impossible, on le pensera en son for intérieur".
L'auteur se réfère ici à un hadîth que je me permets de citer, au cas où tu n'en aies pas connaissance : "Celui d'entre vous qui est témoin d'un mal doit s'y opposer en actes, en paroles s'il ne le peut, et en son cœur sinon : c'est le degré le plus faible de la foi".
Voilà une excellente méthode pour commander le bien et interdire le mal ! Mais rapporter d'Ibn `Arafa que le commandement du bien et l'interdiction du mal ne sont qu'une obligation collective ne milite vraiment pas en faveur de cette épître que tu as entrepris de rédiger ! Pauvre de toi ! Si seulement tu t'étais borné à citer les quelques hadîth qui précèdent ! Ils montrent en effet que commander le bien et interdire le mal s'impose à toute personne distinguant le bien du mal ; que le licite et l'illicite sont clairement identifiés ; qu'il faut s'abstenir de trancher dans les cas ambigus ; et que la manière de réagir face au mal est nécessairement fonction des individus, puissants ou faibles selon les cas, et des situations : quiconque a la possibilité de modifier le cours des événements, le détenteur du pouvoir politique par exemple, doit agir et ne peut se soustraire à cette obligation (à supposer que son pouvoir soit réel) ; les savants musulmans, qui n'ont pas cette fonction, doivent s'y opposer en paroles ; enfin, celui que les circonstances rendent impuissant doit s'y opposer par le cœur, ce qui est le degré le plus faible de la foi comme le dit le hadîth.
Tu énonces ensuite quelques phrases sans consistance, affirmant qu' "il est obligatoire de se conformer à la Vérité, à la Tradition de Muhammad, et de suivre les traces des pieux anciens- qu'Allah soit satisfait d'eux. Ils avaient en effet pour habitude d'aimer les partisans de la Tradition, de les estimer hautement et de les vénérer, tandis qu'ils délaissaient au contraire ceux qui s'en détournaient, ne leur accordaient aucune importance et les détestaient. Cette nature était tellement ancrée en eux que, pour atteindre un rang élevé à leurs yeux, il fallait manifester son orthodoxie : même un personnage peu recommandable n'avait d'autre solution que d'être considéré comme un partisan de la Tradition."
Concernant l'obligation "de se conformer à la Vérité", je dirai que c'est effectivement de la plus impérieuse nécessité, mais seulement lorsqu'on la connaît de façon très claire. Celui qui est dans le doute et que Satan a violemment frappé, comment pourrait-il connaître la Vérité ? A supposer qu'il en vienne à La connaître, cela ne pourrait de toute façon se produire que par l'intermédiaire des humains ; il lui est donc impossible de se conformer [directement] à la Vérité, à moins bien sûr qu'Allah - qu'Il soit exalté - n'ouvre sa vision intérieure et purifie ses pensées intimes de toute basse supputation à l'égard des Justes. L'Imam `Ali - qu'Allah soit satisfait de lui - a dit : "Ne sois pas de ceux qui connaissent la Vérité par le truchement des hommes, mais connais la Vérité directement ; tu connaîtras alors Ses gens".
Tu décris les pieux anciens comme aimant les partisans de la Tradition. Mais qui, parmi ceux qui ont foi en Allah et en Son Prophète, n'aime pas les gens de la Tradition ? Le Prophète - qu'Allah lui accorde la grâce et la paix - n'a-t-il pas dit : "Quiconque n'éprouve pas d'amour n'a pas de foi"?
Ignores-tu que les soufis, ceux-là mêmes que tu accuses d'erreur, d'ignorance et d'égarement, ont instauré l'amour comme base de leur voie ? A moins - mais Allah est plus savant - que tu entendes par "gens de la Tradition" les personnes dans ton genre et non les musulmans d'une façon générale ! Selon les termes de ta piètre prose, les anciens "délaissaient les gens se détournant de la Tradition, ne leur accordaient aucune importance et les détestaient".
Jusque-là, rien ne permettait d'identifier ces adversaires de la Tradition, mais tu as alors spécifié clairement : "comme les soufis de notre époque ". En lisant cela, je me suis dit : "Ca y est ! Le bébé dont le Cheikh vient d'accoucher se met à crier !" Ce mal auquel tu faisais allusion, objet de toute cette épître, est maintenant bien identifié : il s'agit du soufisme, calamité des plus graves selon toi ! Et toutes ces turpitudes que tu détailles par la suite ne sont que des digressions, puisque l'essentiel d'un essai figure en introduction, à moins bien sûr de supposer que tu aies voulu introduire ton épître par une mention des soufis à titre de bénédiction : cela m'étonnerait vraiment !
Finalement, tout ce mal et toutes ces innovations blâmables auxquels tu fais allusion sont circonscrits par cette précision : "comme les soufis de notre époque" ; en dehors d'eux, il n'y a donc rien de nuisible dont il faille se préserver. Cela dit, puisque tu limitais ta critique aux soufis de notre temps, tu n'aurais pas soulevé notre colère si tu t'en étais tenu là, mais voilà ! Il a fallu que tu cites les propos de Turtûshî, pour qui le courant du soufisme en général n'est qu'erreur, ignorance et égarement. Pauvre de toi ! Si seulement ses paroles n'étaient pas parvenues à tes oreilles ! Ton cœur aurait pu en effet rester vierge de toute critique à l'égard des guides spirituels du passé, et Allah - qu'Il soit exalté - n'aurait eu alors à trancher qu'entre tes contemporains et toi-même.
Tu continues : "La plupart de nos contemporains se sont empêtrés dans les mensonges qu'ont forgés les innovateurs, ces gens qui se détournent lorsqu'on s'oppose à leurs innovations et coutumes répréhensibles non autorisées, même en dehors des écoles juridiques habituelles".
En parlant de ceux qui "se sont empêtrés dans les mensonges qu'ont forgés les innovateurs", ne ferais-tu pas allusion aux groupes de disciples ? Si c'est le cas, alors quel audacieux juriste tu fais et de quelle belle sagacité tu fais preuve ! L'inconscient s'imagine que son absence de retenue est une preuve de bravoure, sans se rendre compte que "la retenue fait partie de la foi".
Plus retorses et plus fielleuses encore sont tes allégations selon lesquelles personne n'autoriserait leurs prétendues innovations, "même en dehors des écoles juridiques habituelles". Mais bien sûr, tu as tout exploré et résumé pour nous - Allah te bénisse ! Mais par Allah, quelles sont-elles ces innovations non autorisées ? S'agit-il des réunions de disciples où l'on invoque Allah - qu'Il soit exalté - et l'on rappelle les gens à Lui ? Vises-tu l'invocation en groupe et à voix haute ? Veux-tu parler des invocations rythmées par le mouvement du corps ou de leurs efforts pour provoquer l'illumination spirituelle ? Ces trois choses sont-elles ce dont tu t'es éreinté à rechercher les traces dans les recueils des écoles juridiques sans y trouver de permission ? J'ai l'impression que tu n'en as pas trouvé mention, pas même dans la catégorie des choses déconseillées ; et d'ailleurs, même si cela avait été le cas, les actes déconseillés n'en sont pas moins légalement permis : voilà ce qui aurait dû modérer ton ardeur !
La raison que tu avances pour prouver qu'ils sont des innovateurs est assez comique : "car soient ils prétendent que le savant entreprenant (c'est peut-être de toi qu'il s'agit !) Entrave leur liberté, soit ils affirment que c'est l'instigateur de leurs innovations qui a raison." C'est donc pour cela que tu les accuses de s'adonner à de blâmables innovations pour lesquelles on ne trouve aucune autorisation ? Quelle étrange rhétorique ! Quelle singulière méthode !
Tu ajoutes ensuite : "Parfois, ils l'injurient et se moquent de lui". Peut-être semblable mésaventure t'est-elle arrivée ? De telles expériences, aussi pénibles soient-elles, n'ont rien d'étonnant dans ton cas : c'est la réponse du berger à la bergère. La manière dont tu t'y prends pour commander le bien, interdire le mal et appeler à Allah - qu'Il soit exalté -, ne témoigne pas d'une grande science : voilà la raison d'une telle mésaventure ; tu n'as pas respecté les consignes qu'Allah - qu'Il soit exalté - a transmises à Son Prophète - qu'Allah lui accorde la grâce et la paix - quant à la façon d'appeler les gens à Allah : "Appelle les hommes à la voie de ton Seigneur par la sagesse et une belle exhortation ; et ne discute avec eux que de la meilleure manière" . Sourate 16 : Les abeilles (An-Nahl) verset 125.....
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(Note : Un peu plus loin dans cet ouvrage, le Cheikh al-Alawi répondait au Cheikh Uthman Ibn al-Makki qui faisait des Soufis l'un des groupes qui iront en enfer selon la parole du Prophète - sur lui la prière et la paix - : " Ma communauté se divisera en soixante-dix et quelques groupes Tous sont voués à l'enfer sauf un : c'est le groupe de ceux qui auront suivi cette voie qui est la mienne et celle de mes Compagnons ", le Cheikh al-Alawi eut la réponse qui va suivre. Fin de note).
Mais pourquoi donc ne cites tu pas le hadith qu'a rapporté l'Imam Ghazali dans son Fasl al-tafriqât ? Le Prophète a dit : " Ma communauté se séparera en soixante-dix et quelques groupes Ils iront tous au paradis, excepté le groupe des hérétiques " Bien sûr, ton regard n'est pas tombé sur ce hadith ! Il s'est arrêté à ce qui t'arrangeait pour promettre le feu au reste des Musulmans et vous réserver exclusivement le paradis, à tes semblables et à toi même Dis : " Si la demeure dernière auprès de Dieu vous est réservée, à l'exclusion de tout autre, souhaitez donc la mort si vous êtes sincères ! " Mais ils ne la désireront jamais à cause des œuvres qu'ils ont accomplies Dieu connaît bien les injustes ", (Sourate 2, Verset 94).
J'imagine que tu dois te demander comment l'on peut concilier ces deux paroles du Prophète Tu ne trouveras qu'un soufi pour résoudre cette difficulté ou d'autres du même ordre. Malheureusement tu ne pourras t'abaisser à le questionner, car la jalousie a clos en toi la porte de l'objectivité et t'empêche de reconnaître tes carences Quoi qu'il en soit, je dirai ce que Dieu a révélé [à ce soufi] ; à supposer que n'en aies pas besoin, cela pourra toujours servir aux autres.
Ces deux paroles sont aisément conciliables Il suffit pour cela de considérer que le terme " communauté " désigne l'ensemble de ceux auxquels le message est prêché dans le premier hadith, et l'ensemble de ceux auxquels qui répondent à cet appel dans le second.
Le sens s'éclaircit dès lors que l'on exploite la forme complète du hadith, qui est le suivante Le Prophète a dit : " Les Juifs se sont séparés en 71 groupes et les Chrétiens en 72.
Quant à ma communauté, elle se séparera en 73 groupes ; tous sont voués à l'enfer sauf un : c'est le groupe de ceux qui suivent cette voie qui est la mienne et celle de mes Compagnons ".
La succession mentionnée met en évidence qu'il existait 70 religions (croyances) avant la venue de Moïse - sur lui la paix -, la sienne constituant la 71 ème. Ces groupes sont voués à l'enfer, en dehors de ceux qui ont suivi cette voie qui était la sienne - sur lui la paix - et celle de ses compagnons. L'ensemble des 71 groupes peut être appelé sa " communauté " parce qu'il était l'Envoyé de Dieu pour cette époque, et que sa prédication d'adressait donc à eux Après la venue de Jésus - sur lui la paix -, qui complète le chiffre de 72, tous les groupes autre que ceux qui suivaient sa voie et celle de ses disciples sont destinés au feu.
Ahmad - sur lui la prière et la paix - fut par la suite envoyé avec la religion Ahmadienne simple (Note : Allusion au hadith : " J'ai été envoyé avec la Hanîfiyya as-Samha", la Hanîfiyya désigne le monothéisme abrahamique pur, de ce fait l'Islam est une religion facile "Samha", c'est à dire simple, conformément au verset coranique (22, 78) : " Il ne vous a imposé aucune gène dans la religion ; la religion de votre père Abraham ". Ahmad est le nom "céleste" du Prophète Muhammad. Fin de note.) La Hanîfiyya as-Samha qui correspond au 73ème des groupes mentionnés ; tous sont voués à l'enfer sauf un : c'est le groupe de ceux qui suivent cette voie qui est la sienne et celle de ses Compagnons. Et là encore, le mot "communauté" désigne l'ensemble des gens auxquels sa prédication s'adresse ; il disait en effet - sur lui la prière et la paix - : "Je suis l'Envoyé de Dieu pour tout homme vivant à mon époque ou né après moi". (Note : On pourrait s'étonner de trouver sous la plume du Cheikh al-Alawi un développement aussi exclusiviste à l'égard des non-musulmans et aussi tolérant pour la généralité des musulmans. En réalité, ce passage correspond surtout à ce qui pouvait être dit, compte tenu du contexte de l'Algérie de ce temps, de l'époque et, par dessus tout, des limitations des personnes auxquelles s'adressait cette épitre : lorsque l'on a déjà bien du mal à convaincre que les soufis n'iront pas nécessairement en enfer, on n'entreprend pas d'aller explicitement à contre courant des idées ayant cours parmi bon nombre de musulmans au sujet des chrétiens et des juifs, entre autres.
Il faut donc souligner que l'interprétation du hadith comporte toujours plusieurs niveaux Ici, le Cheikh opère une première transposition du sens du terme "communauté", celle qui convient à son interlocuteur et à ses lecteurs, c'est à dire un public exclusivement musulman Cependant d'autres interprétations plus universalistes des notions de "communauté" et de "voie" prophétique sont possibles Signalons d'ailleurs que, selon M. Chodkiewicz, "[pour Ibn Arabi,] le statut ultime et totalisateur de la Shari’a dont le Prophète est porteur a pour effet de valider les législation précédentes, lorsque les communautés qui y restent attachées paient la jiziyya, la capitation : par là même, en effet, elles sont incluses dans la communauté Muhammadienne" Mais d'un certain point de vue - lorsque le Prophète est envisagé dans sa réalité spirituelle de Principe Prophétique, celle qui correspond au hadith rapporté par Tirmidhî : "J'étais Prophète alors qu'Adam se trouvait entre le corps et l'esprit" -, c'est l'humanité toute entière qui constitue sa "communauté", et chaque révélation historique exprime alors un aspect de sa "voie". (kanz al-'Ummal d'Al Hindi n°31917)
Rappelons enfin que l'Islam est explicitement universaliste, l'un des fondements scripturaires de cette ouverture étant le verset coranique (2,62) : En vérité les croyants, les juifs, les chrétiens, les sabéens, ceux qui croient en Dieu et au Jour dernier et agissent justement, voila ceux qui trouveront leur récompense auprès de leur Seigneur Ils n'éprouveront alors plus aucune crainte et ne seront pas affligés Le Cheikh al-Alawi en donne le commentaire suivant dans son Bahr al-Masjûr : "Le fait de citer côte à côte ces différents groupes, et de ne pas distinguer les croyants [musulmans] des autres, doit nous conduire à ne considérer personne, musulman ou infidèle, pieux ou transgresseur, comme nous étant inférieur, et ce toute notre vie durant : en effet, notre destin nous est inconnu, et c'est l'état de notre foie au moment de la mort qui compte Les hommes, du point de vue de la prédestination, sont tous à égalité []
Ce que j'ai compris de ce verset énigmatique, c'est que tous ces différents groupes ont un réel degré religieux". Fin de note).
Après lui, la religion Ahmadienne s'est divisée, selon le deuxième hadith, en soixante-dix et quelques groupes ; ils représentent les différentes écoles et les approches divergentes, dont les partisans iront tous au paradis, à l'exclusion des hérétiques.
Voila ce qu'exigent la bonté Muhammadienne et la miséricorde divine ! S'il n'en était ainsi, c'est la presque totalité de la communauté qui serait perdue, puisque seule une partie sur soixante-dix et quelques serait sauvée ; d'ailleurs, en l'occurrence, rien ne permet d'identifier clairement cette partie, et ce qui le prouve, c'est que chaque groupe prétend être l'heureux élu (Note : Référence au hadith suivant rapporté par Bukhâri et Muslim, (kanz al-'Ummal d'Al Hindi n°1135 et 1136).
Le Prophète a dit : "Dieu - exalté soit-il - a dit : "Je suis conforme à l'opinion que Mon Serviteur se fait de Moi". Dans d'autres variantes de ce hadith, le discours divin continue ainsi : "Alors qu'il pense de Moi ce qu'il veut", ou encore : "Alors qu'il ait une bonne opinion de Moi ". Fin de note).
Quant à moi, j'affirme que Dieu - gloire à Lui - est conforme à la [bonne] opinion qu'ont de Sa Personne ceux qui croient en Lui, à Son Prophète et au Jour dernier, lorsqu'ils font un effort pour se rapprocher de Lui S'ils tombent juste, deux récompenses leur échoient (Note : C'est à dire l'une pour la sincérité de l'intention et l'autre pour le bon résultat : ce sont les termes d'un hadith rapporté par Muslim (n°4261) à propos de la fonction de juge. Fin de note), dans l'hypothèse inverse, ils en obtiennent au moins une. Il sont donc récompensés quoi qu'il arrive, que tu le veuilles ou non, car les créatures ne sont pas dans l'obligation d'être infaillibles ; elles sont simplement tenues d'essayer d'être dans le vrai, et cela s'explique par la "largesse" de la voie Ahmadienne, à laquelle fait allusion ce verset : Il ne vous a imposé aucune gène dans la religion (Qoran 22,78) En témoigne également le hadith (marfû’) rapporté par Tabarânî, selon lequel le Prophète a dit : "300 chemins (tarîqa) différentes mènent à ma loi (Shari’a) Il suffit de suivre l'un d'entre eux pour être sauvé" Mais ce qui corrobore plus encore cette idée, c'est le hadith rapporté par Suyûtî dans son Jâmi' al-Saghîr, selon lequel le Prophète a dit : "Dans toute communauté, une partie des gens va au paradis tandis qu'une autre se retrouve dans le feu, sauf dans le cas de ma communauté qui, toute entière, ira au paradis" (kanz al-'Ummal d'Al Hindi n°34484 ) , et - s'il plait à Dieu - il en sera bien ainsi !
Extrait de : "Lettre ouverte à celui qui critique le soufisme".
Auteur : Cheykh Ahmed al-Alawi
Langue : Français
Traducteur : M. Chabry
Format : 128 pages
Editeur : La Caravane - Août 2001
Source: http://al.alawi.1934.free.fr/modules.php?name=Content&pa=showpage&pid=20
Lettre ouverte à celui qui critique le soufismePar le Cheikh Ahmed al-Alawi
C'est dans le cadre des polémiques opposant soufis et milieux réformistes que le Cheykh Ahmed al-'Alawî eut l'occasion d'écrire en 1921 l'épître dont nous présentons un extrait de traduction. Servi par une réthorique efficace et un style incisif, il y réfute une par une les critiques des adversaires du soufisme, et cite la multitude de source scripturaires (Coran et Hadîth) sur lesquelles s'appuie le tasawwuf.
La traduction, jusqu'à ce jour inédite, de cette œuvre du Cheikh al-Alawi représente une contribution très intéressante, compte tenu de l'autorité du Cheikh, à l'étude détaillée des critiques et préjugés les plus fréquents que nourrissent, de nos jours, les milieux religieux de l'Islam à l'égard de ce que représente, à l'intérieur de ce dernier, le soufisme D'autre part, ce livre servira également à ceux qui souhaitent comprendre, de manière objective et " au plus près ", le véritable caractère de certaines polémiques qui, de fait, se produisent dans toutes les religions au cours de leur développement historique, d'une manière ou d'une autre, bien que ce soit en climat musulman qu'elles apparaissent aujourd'hui de la façon la plus paradigmatique.
En effet, cette œuvre n'est pas autre chose que la réponse la plus directe et précise possible à certaines attaques que le soufisme eut à subir de la part de l'un des représentants des courants " réformistes " du début du XXe siècle, milieux qui correspondent aujourd'hui grosso modo à ce que l'on appelle " fondamentalisme ", et qui tentaient à cette époque de détruire l'énorme influence que le Tassawwuf a depuis toujours exercé sur l'ensemble de la communauté musulmane.
Certains s'étonneront peut-être du caractère assez polémique de ce texte, sans réussir à comprendre comment un personnage dont le rôle est d'un ordre largement plus élevé peut en être à l'origine, et pourtant, l'histoire nous montre que d'autres, tout aussi éminents, ont agi dans le même sens.
Tout d'abord, notons qu'il s'agit d'une polémique très ancienne, dont on pourrait retrouver les traces aux origines de toute révélation prophétique et universelle, dans la mesure où celle-ci se trouve confrontée à l'ignorance de ceux dont l'horizon, dans la façon qu'ils ont d'appréhender la réalité, est borné soit par leur limites propres, soit par leurs intérêts matériels Ainsi, du fait même de cet " affrontement ", il se produit, dans le cadre de certaines étapes historiques, une détérioration progressive du caractère universel et spirituel, non pas de la Révélation en elle-même bien sûr, mais de ses formes d'expressions religieuses Cette opposition, qu'elle soit consciente ou non, a par définition un caractère ténébreux, puisqu'elle tente de réduire l'influence de la force lumineuse dont le Message Divin est porteur, pour le conditionner en fonction des exigences d'une logique précaire Il s'agit là sans nul doute d'une bid'a, d'une innovation, des plus pernicieuses qui soient, crime dont, paradoxalement, on accuse souvent ceux qui ne se sont pas écartés d'un iota de la Volonté Divine et du comportement prophétique.
C'est dans cette perspective qu'il faut situer l'intervention du Cheikh al-Alawi A travers sa réponse à une telle attitude se manifeste le zèle qui l'anime, quand il s'agit de préserver le bénéfice qu'il y a à rester fidèle aux authentiques interprètes de l'esprit de la Parole Divine et de l'enseignement prophétique qui l'accompagne, face à l'intransigeance et à l'audace de ceux qui n'" interprètent " en réalité qu'eux-mêmes, assumant ainsi la responsabilité de la décadence spirituelle et morale de toute une communauté de croyants.
D'autre part, il convient de souligner le caractère exceptionnel d'une intervention de cette nature, qui ne se justifie qu'à titre de respect d'une obligation collective - l'accomplissement par une personne du fard kifâya en dispense les autres - et concerne, avant tout, celui qui assume cette responsabilité En effet, en tout autre cas : "Les serviteurs du Miséricordieux sont ceux qui marchent humblement sur la terre ; et lorsque les ignorants leur adressent la parole, ils répondent: " Paix! ", Sourate 25 : Le discernement (Al Furqan) verset 63.
Comme le Cheikh le signale lui-même, la polémique est, autant pour les Prophètes que pour les saints, l'ultime et le plus pénible des recours, acceptable pour autant qu'elle soit faite de la meilleure manière ".
Par ailleurs, l'argumentation, le style et les moyens qu'emploie le Cheikh dans cette épître, indépendamment de certaines références ponctuelles et " techniques " parfois étrangères au contexte qui est le nôtre, permettent de mieux comprendre comment doivent être appliqués les principes qui régissent la transmission d'un authentique enseignement religieux, relativement à la " lettre " et à " l'esprit ".
Quant à la première, il est nécessaire de connaître la Révélation et les sources traditionnelles et de s'y conformer, afin d'éviter les interprétations individuelles ou tendancieuses, aussi raisonnables qu'elles puissent nous paraître ; de plus, par principe, il faut toujours essayer d'avoir une bonne opinion a priori (husn al-dhann) quand il s'agit d'autrui Ces deux principes sous-tendent l'argumentation du Cheikh tout au long de cette lettre Concernant " l'esprit ", il faut admettre qu'il ne saurait y avoir de réelle tolérance en l'absence d'une connaissance véritable La vision du Cheikh est une vision sans limites, avec une perspective à très long terme, qui suscite confiance et amour pour ceux qu'Allah a choisis comme intermédiaires et sujets de la contemplation de cette Grandeur qui dépasse toute capacité humaine.
En ce sens, la Vérité ne peut être manipulée, tout simplement parce qu'elle englobe tout, y compris sa propre manipulation Quoi qu'il en soit, l'action du Cheikh consiste à essayer de sauver ce qui peut l'être et empêcher la destruction de ce qui reste, en dénonçant ceux qui sèment le doute et la méfiance parmi les plus faibles, de façon à les séparer des dépositaires de la Foi.
Puisse cette lettre, par la Grâce Divine, nous être à tous profitable, et remercions celui dont l'effort d'interprétation fidèle et le savoir utile nous ont permis d'y accéder.
Introduction
Au Nom de Dieu, le Tout-Miséricordieux, le Très-Miséricordieux
Louange à Dieu, qui nous a épargné ces épreuves auxquelles Il a soumis bon nombre de Ses créatures ! Que la grâce et la paix soient sur le Prophète et sa famille Cette lettre émane d'un esclave de son Seigneur ayant beaucoup de méfaits à se reprocher: Ahmad Ibn Mustafa al-Alawi - que Dieu lui accorde Sa grâce et lui inspire, ainsi qu'aux croyants, de suivre la voie la plus droite !
Le destinataire en est le juriste réputé, le Cheikh Sidi Uthman Ibn al-Makki, professeur à la grande mosquée de Tunis - que Dieu le fasse prospérer et le purifie de tout démon révolté !
Que la paix de Dieu soit sur vous, aussi longtemps que vous montrerez de la déférence à l'égard des membres des confréries : "Celui qui vénère ce que Dieu a déclaré sacré en tirera bénéfice auprès de son Seigneur", Sourate 22 : Le pèlerinage (Al-Hajj) verset 30.
J'ai découvert l'épître issue de votre plume intitulée " Le Miroir manifestant les égarements " La prenant en considération, je l'ai feuilletée avec attention, en rendant grâce à Dieu qu'il reste encore de nos jours des personnes fermes en matière de religion, des gens qui ne craignent le blâme d'aucun censeur dès lors qu'il s'agit de Dieu.
Certes, son titre me gênait quelque peu en raison du terme " égarements ", mais ce que j'ignorais à ce stade, c'est que le texte ainsi intitulé était encore plus gênant.
Le peu que j'en lus suffit à me désappointer : mon intérêt s'émoussa aussitôt, et je ressentis une peine à la mesure de ma réjouissance initiale J'en fus à tel point affligé que je faillis m'écrier : " Il est absolument illicite de poser son regard sur un quelconque miroir, que ce soit pour y contempler des égarements ou quelque autre forme ! " et cela en raison des attaques et atteintes à l'honneur que contient votre " Miroir " Peu s'en faut qu'elle ne déborde de colère : en direction des gens du Souvenir ( Dhakiroun ), elle lance des étincelles de la taille d'une forteresse, et son discours fiévreux détruit les croyants Je cherchai bien à distinguer l'écrivain de son œuvre ; mais à chaque fois, l'idée me reprenait qu'un discours est toujours le reflet de son auteur et que la caque sent toujours le hareng.
Les mensonges que contient votre " Miroir " et le caractère immoral de son contenu constituent une atteinte à l'honneur des gens du rattachement à Dieu : vous les avez proprement calomniés Aussi, la Jalousie divine et la ferveur [que je porte] à l'Islam m'ont poussé à vous écrire, par vénération pour ces membres des confréries que vous avez caricaturés Venant au secours des gens du Souvenir que vous avez trahis, je ne fais que mettre en pratique la parole suivante du Prophète - sur lui la prière et la paix - : " Celui qui assiste à l'humiliation d'un croyant sans venir à son secours alors qu'il en a les moyens, Dieu l'humiliera devant témoins au jour de la Résurrection ".
Dans le sahih, il est rapporté d'après Abû Umâma que le Prophète - sur lui la prière et la paix - a également dit : " Quiconque aura défendu l'honneur de son frère verra son visage écarté du Feu au jour de la Résurrection " et, d'après Abû Dardâ : " Quiconque aura défendu l'honneur de son frère sera protégé du Feu par un voile, au jour de la Résurrection ".
Ces propos ont une portée générale : l'honneur de tout croyant, quel qu'il soit, doit être défendu ; quant à l'honneur des gens du Souvenir (Dhakirouna), c'est Dieu Lui-même qui S'en charge particulièrement Le plus véridique dans Ses Paroles n'a-t-Il pas dit: "C'est Lui qui protège les Justes ? Quiconque leur cherche querelle s'attaque en réalité à Dieu ; et quiconque leur porte secours vient en aide à Dieu".
Les gens de la Grâce n'ont cessé et ne cesseront d'assurer la sauvegarde de la Voie de Dieu (la Relation avec Dieu) en tout temps ; en effet, le Peuple (al-Qawm, terme qui signifie "peuple, tribut, gens, groupe" et qui désigne en général la communauté soufie) - que l'agrément divin soit sur lui - suscitera toujours des partisans et des opposants Telle est la coutume de Dieu à l'égard de ceux qui vécurent autrefois "Et tu ne trouveras point de changement dans Sa coutume", Sourate 33 : Les coalisés (Al-Ahzab) verset 62.
Il y aura donc toujours des gens bienveillants pour faire son éloge et des envieux pour le critiquer Cela dit, ces attaques et ces critiques peuvent aussi bien viser des personnes vraiment religieuses que d'autres plus faibles sur ce plan ; le censeur, lorsqu'il crie à la déviation, peut fort bien se baser sûr des apparences qui s'avèrent tout à fait trompeuses.
Quant à toi, en critiquant sans distinction aucune les membres des confréries, et en réfutant publiquement leurs convictions - c'est ce que tu fais, ô Cheikh, lorsque tu argues qu'il n'y a là qu'erreur, ignorance et égarement ! -, tu manifestes une attitude sans précédent chez les savants religieux (exceptés ceux de différentes sectes déviées qui contestent le principe même d'une élection divine, simplement parce qu'ils n'en sont pas les bénéficiaires).
Les gens de la Tradition (Ahl-a-Sunna), pour leur part, n'ont jamais émis de critiques, si ce n'est à propos de personnes dont la sainteté ne faisait pas l'unanimité Leur point de vue sur le soufisme a toujours consisté à le respecter et à en magnifier le degré ; leurs paroles à ce sujet sont les témoins les plus équitables dont on puisse enregistrer la déposition.
De façon générale, les gens de la Tradition éprouvent naturellement de l'amour pour le soufisme et ses adeptes On constate d'ailleurs que celui qui s'aventure à dénigrer leur doctrine (Madhab - école de pensée) baisse rapidement dans l'estime du savant comme dans celle du croyant de base : en réalité, cela montre qu'il a baissé dans l'estime de Dieu - qu'Il nous préserve d'une telle déchéance C'est pourquoi on a dit :
Quiconque s'oppose aux gens du Souvenir (Dhakirouna)
En s'acharnant contre eux injustement
Par la haine des créatures, Dieu l'éprouvera rapidement
Je viens donc te donner un conseil sincère, en espérant que cela mettra un frein à tes attaques - s'il plaît à Dieu, "Et Dieu vous met en garde contre Lui-même", Sourate 3 : La famille d'Imran (Al-Imran) verset 28.
Dieu a dit dans une tradition sanctissime (hadith Qoudoussi) : " Quiconque nuit à l'un de Mes saints, Je lui déclare la guerre ", Rapporté par Al Boukhari.
Or, qui s'expose à la guerre divine n'est pas en sécurité, assurément ! Le Prophète a dit - sur lui la prière et la paix - : " Les gens de ma famille (Ahl-Albayt) et les saints de ma communauté sont deux bosquets empoisonnés : qui s'y frotte s'y pique ! ".
Quant aux paroles des savants à ce sujet, elles sont innombrables Abû l-Mawâhib al-Tunusi raconte notamment que son Maître Abû Uthman - que Dieu soit satisfait des deux - disait publiquement dans ses cours : " Que la malédiction divine frappe celui qui réprouve cette communauté [des soufis] ! Et quiconque croit en Dieu et au jour dernier se doit de faire la même imprécation ".
Laqqânî - que Dieu soit satisfait de lui - disait quant à lui : " Quiconque polémique au sujet des soufis risque de mal finir ; un traitement sévère et un emprisonnement prolongé seront son lot ".
" Dieu vous exhorte à ne plus jamais recommencer, si vous êtes croyants ! " Sourate 24 : La lumière (An-Nûr) verset 17, (passage du Qoran où il est question justement de calomnies).
Tu constateras ainsi qu'un imam scrupuleux éprouve toujours beaucoup de réticence à parler en mal du commun des croyants, pour ne rien dire des membres des confréries !
Mais enfin, si leur islam est la seule chose qui te paraisse acceptable en eux, leur reconnaître la qualité de musulman t'oblige alors à les respecter et à t'abstenir de porter atteinte à leur honneur, en évitant par conséquent de te mêler de leurs affaires privées, conformément aux mises en garde du Législateur.
Le fils d’Omar - que Dieu soit satisfait de son père et de lui - rapporte ainsi la parole suivante du Prophète - sur lui la grâce et la paix - : " Quiconque divulgue les secrets ( `awra) d'un musulman et le déshonore de ce fait injustement, Dieu l'avilira dans le feu au jour de la Résurrection ".
Tel est le châtiment réservé à celui qui divulgue les secrets d'un seul musulman : que peut donc bien espérer celui qui se mêle des affaires privées de la masse comme de l'élite des musulmans pour les déshonorer au sein de la communauté, voire même auprès des non-musulmans si la chose parvenait à leurs oreilles ?
Or, c'est bien ce que tu as fait, ô Cheikh ! Tu t'es répandu en réprobations, passant au peigne fin des choses sans intérêt ; tu t'es cru le seul et unique représentant de l'orthodoxie sunnite, le reste de l'univers étant peuplé d'ignorants, d'innovateurs ou de transgresseurs égarés Oui, c'est bien ainsi que tu juges les fils de ta religion !
Quant à nous, nous ignorons le jugement de Dieu à ton égard ; mais [nous sommes certains que] si tu t'occupais de tes propres affaires, tu aurais suffisamment de quoi faire, et cela te dispenserait de t'intéresser à celles des autres Tu es l'exemple même de ces personnes à propos desquelles le Prophète - sur lui la prière et la paix - a dit : " On distingue le brin de paille dans l'œil de son frère alors qu'on oublie la poutre qui obstrue le sien ".
Et de fait, tu en oublies pour ta part de fort nombreux, comme tu vas bientôt t'en rendre compte En te faisant prendre conscience de ces " poutres ", je t'amènerai peut-être à t'en débarrasser, à supposer que tu en sois capable Pour ce faire, tu n'as pas d'autre solution que de reconnaître purement et simplement [tes erreurs], et cela dépend de ta capacité à être objectif : si tu as cette qualité, cette épître travaillera en ta faveur ; dans le cas contraire, elle constituera une preuve à ta charge De toute façon, lorsque tu la liras, montre une vue perçante, une raison saine, et place ton cœur à l'abri du sectarisme.
Si j'écris ces lignes, c'est avec l'espoir que par elles, Dieu te délivre de ce mal qui te frappe ; ou qu'Il délivre tes semblables, ou toute personne qui trouve plaisir à lire ton triste " Miroir " ou se réjouit d'assister à tes affligeants discours Je m'en vais donc te signaler ces " poutres " dont tu aurais pu oublier qu'elles obstruaient ta vue, si Dieu ne les avait pas assez mises en évidence au moyen de ton " Miroir " !
En premier lieu, tu introduis ton ramassis d'atteintes à l'honneur des musulmans par la citation suivante : " Louange à Dieu qui nous a guidés vers cela ; nous n'aurions pu suivre la bonne direction s'il ne nous avait guidés ", Sourate 7 : Al-A’araf verset 43.
Je ne sais quelle était ici ton intention : voulais-tu simplement bénéficier de la bénédiction attachée à ce noble verset, ou bien s'agissait-il d'insinuer que ces atteintes à l'honneur des gens du Souvenir et de leurs semblables, auxquelles Dieu t'a conduit, relèvent de la guidance divine ? Dans le premier cas, c'est très bien ! Mais sinon, sache que la guidance ne peut prendre la forme d'une critique calomnieuse des gens de Dieu, sauf lorsque " guidance " prend le sens qu'il a dans cette Parole de Dieu - exalté soit-II - : "Guidez-les alors sur le chemin de l'Enfer ", Sourate 37 : Les rangés (As-Saffât) verset 23, ou dans d'autres passages semblables.
Tu as bien raison d'appeler ton ouvrage " Le Miroir manifestant les égarements " : ce titre correspond admirablement à son contenu !
Ton " Miroir " met effectivement en évidence ce qui t'habite, et sans lui, qui pourrait constater ton égarement ? L'écrit est à l'image de l'intelligence, et l'intérieur transparaît dans le discours.
Un peu plus loin, tu entames une rubrique intitulée " Introduction au sujet du commandement du bien et de l'interdiction du mal ", dans laquelle, sous prétexte d'appliquer ce précepte coranique, tu réunis ces quelques références scripturaires qui te servent de subterfuge pour porter atteinte à l'honneur des croyants Mais devant Dieu, cela ne te servira à riens : de quelque façon qu'on l'habille, la médisance reste la médisance Même en admettant que tu n'aies souhaité qu'arranger les choses, ta prose témoigne de ton incapacité à distinguer entre le bien et le mal : cela est excusable, mais pas de la part de quelqu'un qui entreprend de commander et d'interdire !
Quelle que soit la façon d'envisager ton cas, tu es loin d'être au dessus de tout soupçon Si tu ne savais pas, c'est un mal en soi que d'être ignorant, mais si tu savais, le mal n'en est que plus grand Si tu n'as pas une intuition claire de ce qui distingue le bien du mal, comment peux-tu ordonner ceci et rejeter cela ? Avant de te prononcer sur un sujet quelconque, tu dois t'en faire une juste conception, le jugement particulier n'étant que l'application de celle-ci Et lorsque tu tranches, tu ne dois le faire que selon le jugement de Dieu, ordonnant ou interdisant suivant les ordres et interdits divins Scrupuleux à l'extrême, tu dois t'abstenir de parler de la religion selon ton opinion ou de prononcer des interdits en fonction de tes préférences Dieu - exalté soit-Il - n’a-t-Il pas dit : " Ceux qui ne jugent pas d'après ce que Dieu a révélé, ceux-là sont les injustes !", Sourate 5 : La table servie (Al-Maidah) verset 45.
As-tu bien appliqué cela, toi qui viens interdire ceci, blâmer cela, déclarer tel groupe dans l'égarement et traiter tel autre d'innovateur ? Ton attitude avec Ses créatures ne témoigne pas d'une grande crainte de Dieu, pas plus que ton respect pour Muhammad ne transparaît dans ton comportement envers sa communauté !
Tu crois pouvoir ordonner le bien et interdire le mal, mais en es-tu bien digne ? Le Prophète - sur lui la prière et la paix - a dit : " Seul peut commander le bien ou interdire le mal celui qui fait preuve de douceur lorsqu'il ordonne ou interdit ; celui qui est patient et intelligent lorsqu'il ordonne ou interdit ; celui qui connaît et comprend [véritablement] les règles religieuses lorsqu'il ordonne ou interdit ".
La première partie du hadîth signifie - mais Dieu est plus savant - qu'il ne formule ordres et interdits qu'avec douceur : c'est exactement le contraire de ce que tu as fait dans ton " Miroir ", ô Cheikh ! Tu aurais mieux fait de t'abstenir de toute initiative tant que tu ne connaissais pas les conditions d'exercice de cette fonction, telles que Dieu les a fixées : cela t'aurait permis d'entrer dans la maison [du commandement du bien et de l'interdiction du mal] par sa porte.
N'as-tu jamais entendu l'histoire de ce jeune homme qui vint trouver le Prophète - sur lui la prière et la paix -, lui demandant d'une voix forte : " O Envoyé de Dieu, me permets-tu d'avoir des relations sexuelles en dehors du mariage ? " [Scandalisés,] les gens poussaient des exclamations, mais le Prophète ordonna soudain : " Laissez-le, laissez-le ! " Puis il lui demanda d'approcher et lui dit avec douceur : " Aimerais-tu qu'on fasse une chose pareille avec les femmes de ta famille ? ", et il se mit à énumérer ses proches parentes : sa mère, sa sœur et son épouse ; à chaque fois, le jeune homme répondait : " Non, ça ne me plairait pas ! " Le Prophète conclut alors : " Eh bien, les gens sont comme toi ; ils n'aiment pas que l'on fasse cela avec les femmes de leur famille " Puis il mit sa noble main sur sa poitrine et fit cette invocation : " Mon Dieu, purifie son cœur, pardonne lui sa faute, et préserve sa chasteté " Par la suite, nulle chose ne parut plus répugnante à ce jeune homme que la fornication.
Les récits de ce genre sont nombreux dans l'histoire de la vie du Prophète et de ses compagnons Il y a notamment l'anecdote bien connue du bédouin qui urina dans un coin de la mosquée D'un seul bond, les Compagnons se levèrent pour l'expulser sans ménagement, mais le Prophète - sur lui la prière et la paix - les en empêcha et couvrit l'homme de son manteau, lui disant [même de ne pas se presser Lorsqu'il en eut terminé, le bédouin s'écria : " Mon Dieu, accorde-nous Ta miséricorde, à Muhammad et à moi-même, mais ne l'accorde à personne d'autre ! " Le Prophète dit alors : " Tu limites là quelque chose d'immense, ô bédouin ! ".
Mais toi et moi, avons-nous d'aussi nobles manières ? La douceur ne fait qu'embellir les choses tandis que la brutalité ne fait que les enlaidir Voilà une partie de ce que l'on pouvait dire à propos du fait d'ordonner et d'interdire avec douceur Quant aux qualités de patience et d'intelligence que doit avoir celui qui ordonne ou interdit, elles ont généralement un effet bénéfique sur la personne à laquelle il s'adresse, car elles supposent une réelle sollicitude pour cette dernière La Révélation y fait ainsi allusion : " Plein de sollicitude envers vous, bon et miséricordieux à l'égard des croyants", Sourate 9 : Le repentir (At-Tawbah) verset 128.
Ne pas chercher à avoir le dessus lorsqu'on refuse de vous écouter ou qu'on vous fait subir des revers en raison de ce que vous ordonnez et interdisez : voilà un signe de patience et d'intelligence ! Sais-tu qu'au moment où l'une de ses dents fut brisée [au cours de la bataille d'Uhud], le Prophète - sur lui la prière et la paix - se contenta de dire : " Mon Dieu, pardonne à mon peuple car ils ne savent pas ".
Mais peut-être n'es-tu pas d'un naturel clément ? Dans ce cas, ton devoir est d'acquérir cette qualité autant que faire se peut, en vertu de cette parole du Prophète - sur lui la prière et la paix - : " La science s'acquiert par l'étude, et c'est en s'efforçant d'être clément (tahallum) qu'on réalise cette vertu ".
N'as-tu jamais entendu cette parole de Jésus - sur lui la paix - à propos des destinées de son peuple après lui, telle que nous la rapporte le Coran : " Si Tu les châties Ils ne sont que Tes serviteurs Et si Tu leur pardonnes Tu es, en vérité, le Tout Puissant, le Sage ".
Considère l'excellence de cette parole et la bienveillance dont elle témoigne ! Pourtant, en dépit de l'associationnisme dont son peuple se rendit coupable par la suite, il n'a pas été jusqu'à dire ce que, toi, tu as affirmé des gens de la communauté d’Ahmad : qu'ils sont les pires créatures ; et ceci, simplement parce que d'après toi, c'est pécher que de vénérer les saints Ton cœur est dur, et tu es sans pitié pour les croyants : voilà la véritable raison de tes allégations ! Jabir lbn Abdallâh rapporte du Prophète - sur lui la grâce et la paix - la parole suivante : " Qui n'est pas miséricordieux envers les hommes, Dieu ne le sera pas à son égard " C'est donc une qualité particulière que doit avoir celui qui ordonne ou interdit.
Quand à la compréhension de la religion dont doit faire preuve celui qui ordonne ou interdit, c'est là le fond du problème, le point central de toute cette question du commandement du bien et de l'interdiction du mal, parce que l'incompréhension de la religion d'Allah amène généralement à statuer au rebours de Son jugement, en ordonnant le mal ou en interdisant le bien. Quelle abominable façon d'exercer l'autorité religieuse, en prétendant prescrire ce qui convient !
Pour ta part, ô Cheikh, tu as blâmé dans ton épître le bien le plus élevé, créant ainsi un trouble immense et vraiment néfaste pour les musulmans. La personne qui referme ton "Miroir", à supposer que cette lecture ne lui cause pas un dommage irrémédiable, se mettra dans le meilleur des cas à douter de sa religion et de son devenir puisque les actes qu'elle pensait être des offrandes à Allah, lui permettant de se rapprocher de Lui, lui apparaîtront alors comme une transgression méritant châtiment. Quel désastre pourrait-il causer plus de tort à la religion ? "Nous sommes à Allah et nous retournons à Lui !" (Qoran)
C'est une idée de bon sens, largement partagée, que de penser qu'une seule réunion en vue du Souvenir efface bon nombre de mauvaises réunions ; sur ce point, la conviction de l'élite et celle du commun des croyants s'accordent parfaitement. Mais toi, ô Cheikh, tu prétends prouver que ces réunions en vue du dhikr, quelle que soit la manière de le pratiquer, ne sont que des innovations blâmables, contraires aux pratiques des anciens, sans nous préciser ce que sont ces assemblées du Souvenir que la Loi recommande [indubitablement]. Vraiment, tu dois rendre tes lecteurs bien perplexes ! Tout cela résulte probablement de ton manque de compréhension de la religion divine. Voilà la raison pour laquelle le Prophète - sur lui la grâce et la paix - subordonnait la mission d'ordonner le bien et d'interdire le mal à une compréhension réelle de la religion, pour éviter qu'on n'en arrive à commander l'inverse de ce qu'il convient comme nous l'avons dit.
Avant d'occuper cette fonction, il faut au préalable avoir bien compris les notions de bien et de mal, au moyen de définitions claires et explicitées par la Loi, pour ne pas s'égarer dans la direction inverse de celle-ci. C'est pourquoi, les plus grands savants sont extrêmement prudents lorsqu'ils abordent une question religieuse dont aucun texte explicite ou quasi explicite ne traite. Quant aux questions où nulle source explicite ne permet de trancher, les décisions prises à leur égard n'obligent que leur auteur, lequel ne fait qu'émettre une opinion personnelle, et c'est pourquoi les applications juridiques sont si variées ; pourtant, l'unité des principes qui les sous-tendent n'en demeure pas moins sauve : louange à Allah ! Ceci résulte de la facilité qui caractérise la religion divine, ainsi que l'a dit le Prophète - sur lui la grâce et la paix - : "Le meilleur culte, c'est le plus facile ; et la meilleure œuvre, c'est de comprendre la religion (al-Fiqh)".
En conséquence, qui ne la comprend pas devrait s'abstenir d'en parler. Selon Ibn Abd al-Barr `Atâ' disait ceci : "Celui qui n'est pas au fait des différences [note : Il s'agit, au-delà des différences d'école juridique, de l'intégration par le Fiqh des spécificités de chaque lieu, de chaque époque et de chaque groupe humain.] Qui existent entre les gens doit s'abstenir de leur donner des avis juridiques ; car en ce cas, la science qui lui échappe est largement plus importante que celle qu'il détient".
Ce que nous disons ici de la nécessité d'approfondir n'intervient cependant qu'en cas d'ambiguïté. Lorsque le caractère illicite ou obligatoire d'une chose est établi sans le moindre doute par la religion, tout musulman au fait de ce statut se doit d'ordonner le bien et d'interdire le mal à ce sujet - quand bien même il n'en tiendrait pas compte concernant sa propre personne. Mais ce dont nous devons nous défier, c'est de cette voie que tu as choisie, ô Cheikh ! Tu interdis ou autorises en fonction de ton opinion personnelle et de la jalousie que tu nourris envers les autres. Te laissant entraîner par ta nature et tes penchants, tu assimiles le bien à ce que tu approuves et décrètes blâmable ce que tu réprouves !
Mais quelle autorité avez-vous donc en la matière, toi et tes semblables ? Ce sont bien plutôt Allah, Son Prophète et les gens enracinés dans la science qui en ont la charge ! Pour ta part, contente-toi de blâmer ce que la religion a clairement déclaré blâmable, et d'ordonner ce dont elle a indubitablement établi le caractère louable, en l'appliquant avec résolution en ce qui te concerne ; quant au reste, tu n'as qu'à t'en remettre à Allah. Et surtout, respecte les différents efforts d'interprétation des autorités compétentes, qu'elles soient d'entre les soufis ou non. Ne sais-tu pas qu'il y a des choses ambiguës que telle école juridique a décidé d'interdire et telle autre d'autoriser, tandis qu'une troisième incline à leur trouver un caractère recommandable et qu'une autre encore se contente de les déconseiller ?
Cette question n'exige pas de longues explications ; mais qu'en pense mon contradicteur ? Lui faut-il qu'un mujtahid [le mujtahid est le savant autorisé à faire un effort d'interprétation, de par sa science.] se plie à l'opinion d'un autre ? Cela n'est pas nécessaire, à moins d'être aveuglé par une intolérance sectaire telle que celle qui t'affecte ! Tu voudrais qu'un courant largement majoritaire, qui rassemble une multitude de gens sur la terre entière, se soumette à ton faible point de vue, t'imaginant que le soufisme ne s'appuie sur aucun fondement solide ? Non, par Allah, et tu juges fort mal les gens du soufisme, ô Cheikh ! Voici la seule réponse que tu mérites (et c'est aussi valable pour tous ceux qui te ressemblent) : le moindre soufi montre assurément plus de scrupule que toi dans sa pratique religieuse ! [Pour asseoir ton autorité,] tu prétends t'appuyer sur Sa Parole - exalté soit-Il - : "Vous êtes la meilleure communauté suscitée pour les hommes ; vous ordonnez le bien et interdisez le mal". (Qoran)
A quoi je répondrai que personne ne conteste le sens de ce verset ou des autres citations que tu fais : ordonner le bien et interdire le mal sont effectivement des obligations qui incombent à toute personne qui croit en Allah, au Prophète et au Jour dernier. Ce que je conteste en revanche, c'est ta façon de donner à ce "mal" auquel il convient de s'opposer un sens qu'il n'a pas dans ce verset, en y incluant les réunions du Souvenir et l'ensemble des pratiques du soufisme. Et à mon avis, ce sont bien plutôt les idées que tu soutiens dans ton "Miroir" qui mériteraient d'être corrigées.
Sa Parole - exalté soit-Il - : "Vous êtes la meilleure communauté", peut s'adresser aux croyants d'une façon générale ou à l'élite de ceux-ci. Pris dans son sens général, ce verset signifie que les croyants sont chargés, entre toutes les communautés, de commander le bien et d'interdire le mal ; cette fonction est celle des Prophètes, des Envoyés et des Véridiques (Siddiqûna), et ils l'exercent à l'égard de l'ensemble des autres communautés ; dans ce cas, le "mal" est une expression désignant toute forme d'associationnisme, tandis que le "bien" réfère à l'attestation de l'Unicité divine et à tout ce qui en découle. Pris dans son sens particulier, ce verset traite des ordres et interdictions que les gens de l'élite s'adressent mutuellement ; le "mal" et le "bien" désignent alors respectivement les mœurs blâmables et louables. Mais dans ce dernier cas, le pronom "vous" ne s'adresse au fond, à proprement parler, qu'à ceux qui guident les créatures et les appellent à Allah par Allah. C'est à leur sujet que le Prophète - sur lui la grâce et la paix - a dit : "Il y aura toujours sur terre quarante hommes semblables à [Abraham,] l'Ami du Miséricordieux. Par eux vous recevrez la pluie, et par eux vous serez nourris. Chaque fois que l'un d'entre eux mourra, Allah le remplacera par un autre". (kanz al-'Ummal d'Al Hindi n° 34603 et 34602).
C'est ainsi qu'à chaque Prophète est spirituellement associée une catégorie de personnes de la communauté de Muhammad - sur lui la grâce et la paix - ; et ces cohortes qui existent à chaque époque sont au fond les interlocuteurs les plus directs de cette apostrophe divine. Ils sont en effet les plus qualifiés pour accomplir cette mission d'ordonner le bien et d'interdire le mal. Façonnés pour cela de toute éternité, ils détiennent naturellement les qualités que cette fonction exige. Si d'autres l'assurent, ce n'est qu'à titre occasionnel et en fonction de circonstances passagères. Pour ma part, je pense qu'en général, ces personnes dont il est question n'existent que parmi les gens du Souvenir, eux qui, selon les termes d'un hadîth qui sera cité plus loin, "s'abandonnent totalement à l'invocation de Dieu".
Ce n'est que parmi les adhérents du soufisme, ceux-là mêmes que tu traites d'innovateurs, que l'on rencontre des gens "s'abandonnant totalement à l'invocation de Dieu" ou "étant follement épris de son Souvenir", pour reprendre les expressions que l'on trouve dans plusieurs traditions. Les autres, quels qu'ils soient, n'atteignent pas leur degré dans l'invocation d’Allah ; les seuls à être du même niveau sont ceux qui les aiment, leurs ancêtres spirituels et les gens de leur chaîne initiatique. Bien évidemment, je mets à part les trois premières générations [de musulmans] en faveur desquelles le Prophète a témoigné ; mais tout cela est évident lorsque l'on a vraiment compris ce que sont le soufisme et les soufis.
Quant à celui pour qui cette expression ne désigne qu'une foule de gens appartenant à la lie du peuple, il ne risque pas de se faire une idée exacte du soufisme, identifiant le soufisme, qu'il ne connaît pas, aux pratiques de ces gens qu'il connaît et appelle lui-même soufis. Mais quelle différence entre ce dont tu as connaissance et ce soufisme dont tu ne sais rien ! Par Allah !, mon frère, si la nature du soufisme, son commencement et son terme t'étaient dévoilés, tu te contenterais de n'être qu'un enfant en présence des gens d'Allah !
Tu invoques en faveur de ta thèse Sa parole - exalté soit-Il - : "Les croyants et les croyantes se protègent les uns les autres, ordonnant le bien et interdisant le mal". (Qoran)
Mais ici, tu ne t'intéresses qu'à la dernière partie du verset et en négliges le début ! Or celui-ci conditionne pourtant celle-là, établissant le principe de cette protection mutuelle que doivent s'accorder les croyants, avec le caractère sacré de leurs biens, de leur honneur et de leur sang qui en découle. II convient donc de bien définir la nature de cette foi qui nous oblige à la fraternité, à la responsabilité et à l'entraide les uns envers les autres.
Qu'est-ce que la foi ? La réponse est simple - mais Allah est plus savant - puisque le législateur nous l'a Lui-même fournie. Il s'agit de croire en Allah, à Ses Anges, Ses Livres, Ses Envoyés et au Jour dernier. Il est obligatoire de protéger celui qui professe cette foi et interdit de l'agresser. Or c'est bien une telle foi qui caractérise - mais Allah est plus savant - chaque individu de la communauté, et ce, malgré la multitude des courants et en dépit des divergences en matière d'application des principes : tant que ces derniers sont saufs, les différences restent bénignes. Ainsi, celui qui est autorisé par Allah à s'exprimer doit s'assurer que, ce faisant, il préserve les liens de l'Islam et favorise la fraternité religieuse. Il ne doit pas s'attaquer aux convictions des membres de la communauté ni dénigrer leurs doctrines ni décréter qu'elles sont fausses, car cela conduirait à des schismes et des rejets mutuels, supprimant alors toute possibilité d'entente harmonieuse entre les musulmans.
N'es-tu pas conscient, ô Cheikh, du désarroi de la communauté, fruit des erreurs du passé ? Voilà à quoi nous a conduit le sectarisme exagéré de ceux qui n'admettent que leur propre école ! Chacun déshonore l'autre et le juge en fonction de ses propres convictions. Tous sont pourtant bien croyants, même si' l'exclusivisme de certains les a conduits à dissoudre les liens de fraternité religieuse ; ils ont fini par rompre l'unité née des deux témoignages de foi, de la pratique de la prière, de l'aumône, du pèlerinage, du jeûne de Ramadan, de la récitation du Qoran et de tous les principaux rites musulmans.
II était pourtant bien inutile de s'occuper des erreurs du passé ! Par Allah, qu'as-tu fait, ô Cheikh! Pourquoi t'es-tu empressé de raviver les troubles du passé en tentant de saper un des piliers les plus essentiels de l'Islam, un principe fondamental sur lequel s'appuient les musulmans et dans le respect duquel ils ont été élevés? C'est de l'amour des membres des confréries dont je veux parler. Aujourd'hui, les musulmans ont des égards pour eux et les vénèrent naturellement ; ils ont une haute estime du soufisme et de ses adeptes. Mais toi, au contraire, tu clames qu'il n'est qu'erreur, ignorance et égarement, entre autres accusations dont tu l'accables ! Tu as ainsi brisé des cœurs de manière irréparable, à moins de te repentir sincèrement et de t'excuser.
Tu n'aurais pas dû entreprendre de critiquer cette école avant de savoir qui l'a instaurée et quels en sont les dix principes : n'exiges-tu pas toi-même une connaissance préalable de ces éléments pour chaque discipline ? Ce minimum acquis, tu aurais pu alors en parler à ta guise. Mais j'ai bien l'impression que tes connaissances sont légères ; ou bien alors ce sont tes capacités de compréhension qui sont faibles ; ou ce peut être l'un et l'autre à la fois. Cela expliquerait que rien dans les textes dont tu disposes, ceux de Zanjânî ou d'Ibn Ajrum par exemple, n'ait pu te renseigner sur l'art du soufisme.
Si tu t'étais borné ne serait-ce qu'à des abrégés, deux textes au moins ne t'auraient pas échappé : le Murshid al-Mu'în concernant les œuvres religieuses et le Jowhar al-Maknûn à propos de la rhétorique. Ces deux ouvrages intéressent au soufisme : dans le premier, une section indépendante lui est consacrée [en fin d'ouvrage] ; le second aborde le sujet dans le cadre de digressions destinées à attirer l'attention du lecteur - qu’Allah récompense son auteur. Les as-tu écartés parce que tu rejettes le soufisme par principe ? Te paraissent-ils négligeables ? Je n'en sais rien, mais de toute façon, ta critique du soufisme va beaucoup trop loin ; quoi qu'il en soit, sa renommée nous dispense d'appeler les témoins à la barre. Enfin, si Allah te prête vie et que tu veux t'occuper de questions religieuses, voire conseiller les autres dans leur pratique, fais en sorte que tes propos favorisent l'unité de la communauté musulmane ; il faut renforcer les liens religieux et la fraternité musulmane, et laisser de côté les différences de point de vue dans l'application des principes. Dis : "O gens du Livre ! Acceptez une parole qui nous soit commune : nous n'adorons que Dieu et nous ne Lui associons rien ; que certains d'entre nous n'en prennent pas d'autres comme seigneurs en dehors de Dieu".
Par Allah, as-tu bien réfléchi au pourquoi de ce verset et à qui il s'adressait ? Quelle excellente manière de réunir les cœurs ! Mais quelle différence avec ta manière de procéder ! Peut-être me diras-tu que ce verset concerne explicitement les gens du Livre ? Eh bien, je dirai que tu dois au minimum accorder aux soufis le même rang : tu ne confirmes pas leurs dires, mais ne les traites pas non plus de menteurs. C'est le minimum de l'équité; mais qui donc aujourd'hui se préoccupe d'équité ?
Tu prétends mettre à contribution Ghazali - qu'Allah soit satisfait de lui -. Mais tes convictions excluent totalement que tu puisses te parer de son autorité ! Lui, c'est un soufi, alors que toi tu rejettes le soufisme.
Tu as également recours aux propos du Prophète - sur lui la grâce et la paix - rapportés par Ibn `Abbâs - qu'Allah soit satisfait de lui - : "Quiconque délaisse le commandement du bien et l'interdiction du mal ne croit pas au Qoran...", Mais penses-tu qu'il lui dénie absolument toute foi ? Non, sinon c'en serait terminé de la communauté ! C'est la foi parfaite qu'il lui dénie, celle qui résulte de l'acceptation totale et sincère du message ; cette foi particulière, de nombreux hadîth nous la décrivent, comme celui-ci par exemple : "Nul d'entre vous n'a la foi tant qu'il ne désire pas pour son frère ce qu'il souhaite pour lui-même."
Quant à la foi commune, elle est d'une simplicité totale comme on l'a vu précédemment. II existe même un célèbre hadîth qui nous la rend encore plus accessible. On raconte qu'un des Compagnons se devait d'affranchir un esclave croyant. Il vint donc accompagné d'une servante noire chez le Prophète - sur lui la grâce et la paix -, voulant que ce dernier juge de sa qualité de croyante. Le Prophète - sur lui la grâce et la paix - lui ayant demandé: "Où est ton Seigneur ?" Elle répondit en désignant le ciel de son index. Le Prophète témoigna alors de sa foi et le Compagnon affranchit cette femme. En citant Ibn `Arafa, tu confirmes toi-même que ce n'est pas la foi au sens général qui est visée [dans le hadîth cité] ; car pour cet auteur, l'obligation de commander le bien et d'interdire le mal incombe à la communauté dans son ensemble et non à chaque individu en particulier. Voilà ! Tu commences par édifier une forteresse au moyen du hadîth, puis c'est une ville entière que tu démolis avec cette citation d'Ibn `Arafa ! On se demande vraiment pourquoi tu enchaînes ces hadîth, dont la formulation semble montrer que chacun des musulmans est concerné, si c'est pour conclure finalement que l'obligation en question incombe à la communauté d'une façon collective ! Mais dis-moi au fait : pourquoi donc en serais-tu responsable, toi, plutôt qu'un autre ? Puisque tu manifestes des velléités d'écrire, sache qu'une simple accumulation de citations est inutile ; les références scripturaires doivent être citées à propos et conformément à leur sens, et c'est même là une forme de cette sagesse dont Il a dit - exalté soit-Il - : "Celui auquel est donnée la sagesse bénéficie d'un grand bien".
Quant au hadîth que tu cites : "N'est pas des nôtres celui qui n'est pas miséricordieux avec nos enfants et n'honore pas nos vieillards", il va dans le même sens que tout ce qui vient d'être signalé concernant [la manière] de commander le bien et d'interdire le mal. Mais au vu des références que tu as sélectionnées, j'ajouterai que, en un certain sens, les "enfants" symbolisent le commun des croyants de la communauté - car ils sont [humbles et donc] "petits", quand bien même ils seraient très âgés -, tandis que les "vieillards" en représentent l'élite, indépendamment de l'âge. On juge en effet l'homme à sa réalité intérieure et non à ses caractéristiques physiques. Tu comprends mieux maintenant en quoi ce hadîth te concerne, car toi, tu n'as pas fait preuve de miséricorde à l'égard des "enfants", c'est-à-dire des musulmans en général ; au lieu de t'adresser à eux avec gentillesse et douceur, comme un père âgé parle à son jeune fils, tu les as rudoyés et accablés de tes reproches. Tu n'as pas plus honoré les "vieillards", c'est-à-dire ceux qui sont les sources de la sagesse et les soutiens de la religion de cette communauté ; dénonçant leurs prétendues erreur et ignorance, tu t'es plu à les considérer comme des ennemis, osant faire référence au hadîth rapporté par Ibn `Abbâs dans lequel le Prophète dit - sur lui la grâce et la paix - : "Recherchez la faveur d'Allah grâce à certains transgresseurs..." Les assimiler à des transgresseurs ! Par Allah, quelle impudence ! Comment peux-tu appliquer aussi facilement ce hadîth à des gens qui se réunissent pour invoquer Allah et pratiquer d'autres œuvres du même ordre ?
En résumé, toutes ces preuves amassées pour montrer qu'il est obligatoire de commander le bien et d'interdire le mal ne prêtent pas à discussion. C'est le sens que tu donnes à l'expression "mal" qui est hautement contestable, car tu finis par déclarer tel ce qui est intrinsèquement un bien ou, en tous cas, une réalité plus proche de la vérité que de l'erreur.
Sois certain qu'il est préférable pour toi d'avoir tort lorsque tu cherches à réformer les pratiques religieuses de tes frères, plutôt que de voir tes critiques s'avérer en fin de compte justifiées. Ignorerais-tu que l'honneur des musulmans doit être préservé, tout comme leurs biens et leur vie ? Et cela, du simple fait qu'ils ont prononcé les deux témoignages de foi. Tu cites la Risâla d'Ibn Abî Zayd al-Qayrawânî - qu'Allah soit satisfait de lui - : "Commander le bien et interdire le mal sont des obligations qui incombent à tous ceux qui exercent le pouvoir temporel ou disposent d'une autorité quelconque. S'il est impossible d'agir, on le fera par la parole, et si cela s'avère également impossible, on le pensera en son for intérieur".
L'auteur se réfère ici à un hadîth que je me permets de citer, au cas où tu n'en aies pas connaissance : "Celui d'entre vous qui est témoin d'un mal doit s'y opposer en actes, en paroles s'il ne le peut, et en son cœur sinon : c'est le degré le plus faible de la foi".
Voilà une excellente méthode pour commander le bien et interdire le mal ! Mais rapporter d'Ibn `Arafa que le commandement du bien et l'interdiction du mal ne sont qu'une obligation collective ne milite vraiment pas en faveur de cette épître que tu as entrepris de rédiger ! Pauvre de toi ! Si seulement tu t'étais borné à citer les quelques hadîth qui précèdent ! Ils montrent en effet que commander le bien et interdire le mal s'impose à toute personne distinguant le bien du mal ; que le licite et l'illicite sont clairement identifiés ; qu'il faut s'abstenir de trancher dans les cas ambigus ; et que la manière de réagir face au mal est nécessairement fonction des individus, puissants ou faibles selon les cas, et des situations : quiconque a la possibilité de modifier le cours des événements, le détenteur du pouvoir politique par exemple, doit agir et ne peut se soustraire à cette obligation (à supposer que son pouvoir soit réel) ; les savants musulmans, qui n'ont pas cette fonction, doivent s'y opposer en paroles ; enfin, celui que les circonstances rendent impuissant doit s'y opposer par le cœur, ce qui est le degré le plus faible de la foi comme le dit le hadîth.
Tu énonces ensuite quelques phrases sans consistance, affirmant qu' "il est obligatoire de se conformer à la Vérité, à la Tradition de Muhammad, et de suivre les traces des pieux anciens- qu'Allah soit satisfait d'eux. Ils avaient en effet pour habitude d'aimer les partisans de la Tradition, de les estimer hautement et de les vénérer, tandis qu'ils délaissaient au contraire ceux qui s'en détournaient, ne leur accordaient aucune importance et les détestaient. Cette nature était tellement ancrée en eux que, pour atteindre un rang élevé à leurs yeux, il fallait manifester son orthodoxie : même un personnage peu recommandable n'avait d'autre solution que d'être considéré comme un partisan de la Tradition."
Concernant l'obligation "de se conformer à la Vérité", je dirai que c'est effectivement de la plus impérieuse nécessité, mais seulement lorsqu'on la connaît de façon très claire. Celui qui est dans le doute et que Satan a violemment frappé, comment pourrait-il connaître la Vérité ? A supposer qu'il en vienne à La connaître, cela ne pourrait de toute façon se produire que par l'intermédiaire des humains ; il lui est donc impossible de se conformer [directement] à la Vérité, à moins bien sûr qu'Allah - qu'Il soit exalté - n'ouvre sa vision intérieure et purifie ses pensées intimes de toute basse supputation à l'égard des Justes. L'Imam `Ali - qu'Allah soit satisfait de lui - a dit : "Ne sois pas de ceux qui connaissent la Vérité par le truchement des hommes, mais connais la Vérité directement ; tu connaîtras alors Ses gens".
Tu décris les pieux anciens comme aimant les partisans de la Tradition. Mais qui, parmi ceux qui ont foi en Allah et en Son Prophète, n'aime pas les gens de la Tradition ? Le Prophète - qu'Allah lui accorde la grâce et la paix - n'a-t-il pas dit : "Quiconque n'éprouve pas d'amour n'a pas de foi"?
Ignores-tu que les soufis, ceux-là mêmes que tu accuses d'erreur, d'ignorance et d'égarement, ont instauré l'amour comme base de leur voie ? A moins - mais Allah est plus savant - que tu entendes par "gens de la Tradition" les personnes dans ton genre et non les musulmans d'une façon générale ! Selon les termes de ta piètre prose, les anciens "délaissaient les gens se détournant de la Tradition, ne leur accordaient aucune importance et les détestaient".
Jusque-là, rien ne permettait d'identifier ces adversaires de la Tradition, mais tu as alors spécifié clairement : "comme les soufis de notre époque ". En lisant cela, je me suis dit : "Ca y est ! Le bébé dont le Cheikh vient d'accoucher se met à crier !" Ce mal auquel tu faisais allusion, objet de toute cette épître, est maintenant bien identifié : il s'agit du soufisme, calamité des plus graves selon toi ! Et toutes ces turpitudes que tu détailles par la suite ne sont que des digressions, puisque l'essentiel d'un essai figure en introduction, à moins bien sûr de supposer que tu aies voulu introduire ton épître par une mention des soufis à titre de bénédiction : cela m'étonnerait vraiment !
Finalement, tout ce mal et toutes ces innovations blâmables auxquels tu fais allusion sont circonscrits par cette précision : "comme les soufis de notre époque" ; en dehors d'eux, il n'y a donc rien de nuisible dont il faille se préserver. Cela dit, puisque tu limitais ta critique aux soufis de notre temps, tu n'aurais pas soulevé notre colère si tu t'en étais tenu là, mais voilà ! Il a fallu que tu cites les propos de Turtûshî, pour qui le courant du soufisme en général n'est qu'erreur, ignorance et égarement. Pauvre de toi ! Si seulement ses paroles n'étaient pas parvenues à tes oreilles ! Ton cœur aurait pu en effet rester vierge de toute critique à l'égard des guides spirituels du passé, et Allah - qu'Il soit exalté - n'aurait eu alors à trancher qu'entre tes contemporains et toi-même.
Tu continues : "La plupart de nos contemporains se sont empêtrés dans les mensonges qu'ont forgés les innovateurs, ces gens qui se détournent lorsqu'on s'oppose à leurs innovations et coutumes répréhensibles non autorisées, même en dehors des écoles juridiques habituelles".
En parlant de ceux qui "se sont empêtrés dans les mensonges qu'ont forgés les innovateurs", ne ferais-tu pas allusion aux groupes de disciples ? Si c'est le cas, alors quel audacieux juriste tu fais et de quelle belle sagacité tu fais preuve ! L'inconscient s'imagine que son absence de retenue est une preuve de bravoure, sans se rendre compte que "la retenue fait partie de la foi".
Plus retorses et plus fielleuses encore sont tes allégations selon lesquelles personne n'autoriserait leurs prétendues innovations, "même en dehors des écoles juridiques habituelles". Mais bien sûr, tu as tout exploré et résumé pour nous - Allah te bénisse ! Mais par Allah, quelles sont-elles ces innovations non autorisées ? S'agit-il des réunions de disciples où l'on invoque Allah - qu'Il soit exalté - et l'on rappelle les gens à Lui ? Vises-tu l'invocation en groupe et à voix haute ? Veux-tu parler des invocations rythmées par le mouvement du corps ou de leurs efforts pour provoquer l'illumination spirituelle ? Ces trois choses sont-elles ce dont tu t'es éreinté à rechercher les traces dans les recueils des écoles juridiques sans y trouver de permission ? J'ai l'impression que tu n'en as pas trouvé mention, pas même dans la catégorie des choses déconseillées ; et d'ailleurs, même si cela avait été le cas, les actes déconseillés n'en sont pas moins légalement permis : voilà ce qui aurait dû modérer ton ardeur !
La raison que tu avances pour prouver qu'ils sont des innovateurs est assez comique : "car soient ils prétendent que le savant entreprenant (c'est peut-être de toi qu'il s'agit !) Entrave leur liberté, soit ils affirment que c'est l'instigateur de leurs innovations qui a raison." C'est donc pour cela que tu les accuses de s'adonner à de blâmables innovations pour lesquelles on ne trouve aucune autorisation ? Quelle étrange rhétorique ! Quelle singulière méthode !
Tu ajoutes ensuite : "Parfois, ils l'injurient et se moquent de lui". Peut-être semblable mésaventure t'est-elle arrivée ? De telles expériences, aussi pénibles soient-elles, n'ont rien d'étonnant dans ton cas : c'est la réponse du berger à la bergère. La manière dont tu t'y prends pour commander le bien, interdire le mal et appeler à Allah - qu'Il soit exalté -, ne témoigne pas d'une grande science : voilà la raison d'une telle mésaventure ; tu n'as pas respecté les consignes qu'Allah - qu'Il soit exalté - a transmises à Son Prophète - qu'Allah lui accorde la grâce et la paix - quant à la façon d'appeler les gens à Allah : "Appelle les hommes à la voie de ton Seigneur par la sagesse et une belle exhortation ; et ne discute avec eux que de la meilleure manière" . Sourate 16 : Les abeilles (An-Nahl) verset 125.....
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(Note : Un peu plus loin dans cet ouvrage, le Cheikh al-Alawi répondait au Cheikh Uthman Ibn al-Makki qui faisait des Soufis l'un des groupes qui iront en enfer selon la parole du Prophète - sur lui la prière et la paix - : " Ma communauté se divisera en soixante-dix et quelques groupes Tous sont voués à l'enfer sauf un : c'est le groupe de ceux qui auront suivi cette voie qui est la mienne et celle de mes Compagnons ", le Cheikh al-Alawi eut la réponse qui va suivre. Fin de note).
Mais pourquoi donc ne cites tu pas le hadith qu'a rapporté l'Imam Ghazali dans son Fasl al-tafriqât ? Le Prophète a dit : " Ma communauté se séparera en soixante-dix et quelques groupes Ils iront tous au paradis, excepté le groupe des hérétiques " Bien sûr, ton regard n'est pas tombé sur ce hadith ! Il s'est arrêté à ce qui t'arrangeait pour promettre le feu au reste des Musulmans et vous réserver exclusivement le paradis, à tes semblables et à toi même Dis : " Si la demeure dernière auprès de Dieu vous est réservée, à l'exclusion de tout autre, souhaitez donc la mort si vous êtes sincères ! " Mais ils ne la désireront jamais à cause des œuvres qu'ils ont accomplies Dieu connaît bien les injustes ", (Sourate 2, Verset 94).
J'imagine que tu dois te demander comment l'on peut concilier ces deux paroles du Prophète Tu ne trouveras qu'un soufi pour résoudre cette difficulté ou d'autres du même ordre. Malheureusement tu ne pourras t'abaisser à le questionner, car la jalousie a clos en toi la porte de l'objectivité et t'empêche de reconnaître tes carences Quoi qu'il en soit, je dirai ce que Dieu a révélé [à ce soufi] ; à supposer que n'en aies pas besoin, cela pourra toujours servir aux autres.
Ces deux paroles sont aisément conciliables Il suffit pour cela de considérer que le terme " communauté " désigne l'ensemble de ceux auxquels le message est prêché dans le premier hadith, et l'ensemble de ceux auxquels qui répondent à cet appel dans le second.
Le sens s'éclaircit dès lors que l'on exploite la forme complète du hadith, qui est le suivante Le Prophète a dit : " Les Juifs se sont séparés en 71 groupes et les Chrétiens en 72.
Quant à ma communauté, elle se séparera en 73 groupes ; tous sont voués à l'enfer sauf un : c'est le groupe de ceux qui suivent cette voie qui est la mienne et celle de mes Compagnons ".
La succession mentionnée met en évidence qu'il existait 70 religions (croyances) avant la venue de Moïse - sur lui la paix -, la sienne constituant la 71 ème. Ces groupes sont voués à l'enfer, en dehors de ceux qui ont suivi cette voie qui était la sienne - sur lui la paix - et celle de ses compagnons. L'ensemble des 71 groupes peut être appelé sa " communauté " parce qu'il était l'Envoyé de Dieu pour cette époque, et que sa prédication d'adressait donc à eux Après la venue de Jésus - sur lui la paix -, qui complète le chiffre de 72, tous les groupes autre que ceux qui suivaient sa voie et celle de ses disciples sont destinés au feu.
Ahmad - sur lui la prière et la paix - fut par la suite envoyé avec la religion Ahmadienne simple (Note : Allusion au hadith : " J'ai été envoyé avec la Hanîfiyya as-Samha", la Hanîfiyya désigne le monothéisme abrahamique pur, de ce fait l'Islam est une religion facile "Samha", c'est à dire simple, conformément au verset coranique (22, 78) : " Il ne vous a imposé aucune gène dans la religion ; la religion de votre père Abraham ". Ahmad est le nom "céleste" du Prophète Muhammad. Fin de note.) La Hanîfiyya as-Samha qui correspond au 73ème des groupes mentionnés ; tous sont voués à l'enfer sauf un : c'est le groupe de ceux qui suivent cette voie qui est la sienne et celle de ses Compagnons. Et là encore, le mot "communauté" désigne l'ensemble des gens auxquels sa prédication s'adresse ; il disait en effet - sur lui la prière et la paix - : "Je suis l'Envoyé de Dieu pour tout homme vivant à mon époque ou né après moi". (Note : On pourrait s'étonner de trouver sous la plume du Cheikh al-Alawi un développement aussi exclusiviste à l'égard des non-musulmans et aussi tolérant pour la généralité des musulmans. En réalité, ce passage correspond surtout à ce qui pouvait être dit, compte tenu du contexte de l'Algérie de ce temps, de l'époque et, par dessus tout, des limitations des personnes auxquelles s'adressait cette épitre : lorsque l'on a déjà bien du mal à convaincre que les soufis n'iront pas nécessairement en enfer, on n'entreprend pas d'aller explicitement à contre courant des idées ayant cours parmi bon nombre de musulmans au sujet des chrétiens et des juifs, entre autres.
Il faut donc souligner que l'interprétation du hadith comporte toujours plusieurs niveaux Ici, le Cheikh opère une première transposition du sens du terme "communauté", celle qui convient à son interlocuteur et à ses lecteurs, c'est à dire un public exclusivement musulman Cependant d'autres interprétations plus universalistes des notions de "communauté" et de "voie" prophétique sont possibles Signalons d'ailleurs que, selon M. Chodkiewicz, "[pour Ibn Arabi,] le statut ultime et totalisateur de la Shari’a dont le Prophète est porteur a pour effet de valider les législation précédentes, lorsque les communautés qui y restent attachées paient la jiziyya, la capitation : par là même, en effet, elles sont incluses dans la communauté Muhammadienne" Mais d'un certain point de vue - lorsque le Prophète est envisagé dans sa réalité spirituelle de Principe Prophétique, celle qui correspond au hadith rapporté par Tirmidhî : "J'étais Prophète alors qu'Adam se trouvait entre le corps et l'esprit" -, c'est l'humanité toute entière qui constitue sa "communauté", et chaque révélation historique exprime alors un aspect de sa "voie". (kanz al-'Ummal d'Al Hindi n°31917)
Rappelons enfin que l'Islam est explicitement universaliste, l'un des fondements scripturaires de cette ouverture étant le verset coranique (2,62) : En vérité les croyants, les juifs, les chrétiens, les sabéens, ceux qui croient en Dieu et au Jour dernier et agissent justement, voila ceux qui trouveront leur récompense auprès de leur Seigneur Ils n'éprouveront alors plus aucune crainte et ne seront pas affligés Le Cheikh al-Alawi en donne le commentaire suivant dans son Bahr al-Masjûr : "Le fait de citer côte à côte ces différents groupes, et de ne pas distinguer les croyants [musulmans] des autres, doit nous conduire à ne considérer personne, musulman ou infidèle, pieux ou transgresseur, comme nous étant inférieur, et ce toute notre vie durant : en effet, notre destin nous est inconnu, et c'est l'état de notre foie au moment de la mort qui compte Les hommes, du point de vue de la prédestination, sont tous à égalité []
Ce que j'ai compris de ce verset énigmatique, c'est que tous ces différents groupes ont un réel degré religieux". Fin de note).
Après lui, la religion Ahmadienne s'est divisée, selon le deuxième hadith, en soixante-dix et quelques groupes ; ils représentent les différentes écoles et les approches divergentes, dont les partisans iront tous au paradis, à l'exclusion des hérétiques.
Voila ce qu'exigent la bonté Muhammadienne et la miséricorde divine ! S'il n'en était ainsi, c'est la presque totalité de la communauté qui serait perdue, puisque seule une partie sur soixante-dix et quelques serait sauvée ; d'ailleurs, en l'occurrence, rien ne permet d'identifier clairement cette partie, et ce qui le prouve, c'est que chaque groupe prétend être l'heureux élu (Note : Référence au hadith suivant rapporté par Bukhâri et Muslim, (kanz al-'Ummal d'Al Hindi n°1135 et 1136).
Le Prophète a dit : "Dieu - exalté soit-il - a dit : "Je suis conforme à l'opinion que Mon Serviteur se fait de Moi". Dans d'autres variantes de ce hadith, le discours divin continue ainsi : "Alors qu'il pense de Moi ce qu'il veut", ou encore : "Alors qu'il ait une bonne opinion de Moi ". Fin de note).
Quant à moi, j'affirme que Dieu - gloire à Lui - est conforme à la [bonne] opinion qu'ont de Sa Personne ceux qui croient en Lui, à Son Prophète et au Jour dernier, lorsqu'ils font un effort pour se rapprocher de Lui S'ils tombent juste, deux récompenses leur échoient (Note : C'est à dire l'une pour la sincérité de l'intention et l'autre pour le bon résultat : ce sont les termes d'un hadith rapporté par Muslim (n°4261) à propos de la fonction de juge. Fin de note), dans l'hypothèse inverse, ils en obtiennent au moins une. Il sont donc récompensés quoi qu'il arrive, que tu le veuilles ou non, car les créatures ne sont pas dans l'obligation d'être infaillibles ; elles sont simplement tenues d'essayer d'être dans le vrai, et cela s'explique par la "largesse" de la voie Ahmadienne, à laquelle fait allusion ce verset : Il ne vous a imposé aucune gène dans la religion (Qoran 22,78) En témoigne également le hadith (marfû’) rapporté par Tabarânî, selon lequel le Prophète a dit : "300 chemins (tarîqa) différentes mènent à ma loi (Shari’a) Il suffit de suivre l'un d'entre eux pour être sauvé" Mais ce qui corrobore plus encore cette idée, c'est le hadith rapporté par Suyûtî dans son Jâmi' al-Saghîr, selon lequel le Prophète a dit : "Dans toute communauté, une partie des gens va au paradis tandis qu'une autre se retrouve dans le feu, sauf dans le cas de ma communauté qui, toute entière, ira au paradis" (kanz al-'Ummal d'Al Hindi n°34484 ) , et - s'il plait à Dieu - il en sera bien ainsi !
Extrait de : "Lettre ouverte à celui qui critique le soufisme".
Auteur : Cheykh Ahmed al-Alawi
Langue : Français
Traducteur : M. Chabry
Format : 128 pages
Editeur : La Caravane - Août 2001
Source: http://al.alawi.1934.free.fr/modules.php?name=Content&pa=showpage&pid=20
jeudi 10 janvier 2013
Décès du Sheikh Al-lamah Muhammed Al Bakkali (r)
Salam alaikum,
il est décèdéle lundi 07 janvier 2013; il s'agit du Sheikh Al-lamah Muhammed Al Bakkalin des plus gran ds sheikh dans la science du hadith ( Muhaddithins ); une personne qui connait tous les hadiths du Prophete (saws) par coeur ou au moins 200 000 hadiths sont nécéssaires pour avoir ce titre.
Il est de la ville de Tanger au Maroc. Ce fameux sheikh a formé plus de mille savants du hadith au Maroc et au niveau international. Il a vécu 100 années.
Faites une invocation pour ce grand savant. Qu'Allah le récompense pour son oeuvre... Amin.
il est décèdéle lundi 07 janvier 2013; il s'agit du Sheikh Al-lamah Muhammed Al Bakkalin des plus gran ds sheikh dans la science du hadith ( Muhaddithins ); une personne qui connait tous les hadiths du Prophete (saws) par coeur ou au moins 200 000 hadiths sont nécéssaires pour avoir ce titre.
Il est de la ville de Tanger au Maroc. Ce fameux sheikh a formé plus de mille savants du hadith au Maroc et au niveau international. Il a vécu 100 années.
Faites une invocation pour ce grand savant. Qu'Allah le récompense pour son oeuvre... Amin.
mercredi 26 décembre 2012
Èxtraits des odes mystiques de Mawlânâ Djalâl, Od-Dîn Rûmi (ra)
Èxtraits des odes mystiques de Mawlânâ Djalâl, Od-Dîn Rûmi (ra)
Sois enivré d'amour, car l'amour est tout ce qui existe.
L'amour est d'ordre universel.
Chaque instant qui s'écoule loin de l'amour
Est devant Dieu comme un objet de honte.
Recherche le royaume de l'Amour
Car ce royaume te fera échapper à l'ange de la mort.
Les mœurs de l'amour ignorent les conventions.
Si tu es amoureux de l'amour, si c'est l'amour que tu recherches,
Prends un poignard aiguisé et coupe le cou de la timidité.
Et sache que la réputation est un grand obstacle sur ce Sentier.
(Odes mystiques)
Sois enivré d'amour, car l'amour est tout ce qui existe. L'amour est d'ordre universel.
Chaque instant qui s'écoule loin de l'amour
Est devant Dieu comme un objet de honte.
Recherche le royaume de l'Amour
Car ce royaume te fera échapper à l'ange de la mort.
Les mœurs de l'amour ignorent les conventions.
Si tu es amoureux de l'amour, si c'est l'amour que tu recherches,
Prends un poignard aiguisé et coupe le cou de la timidité.
Et sache que la réputation est un grand obstacle sur ce Sentier.
(Odes mystiques)
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