mercredi 30 juillet 2008

LES ANGES DANS LA SPIRITUALITÉ ISLAMIQUE

LES ANGES DANS LA SPIRITUALITÉ ISLAMIQUE

par Pierre Lory


Les questions se rapportant aux anges paraissent souvent comme marginales, gratuites, voire dérisoires parmi l’ensemble des réflexions sur la religion. Parler du ‘sexe des anges’ reviendrait à s’abîmer dans des spéculations sans réel enjeu, détournant les esprits des perspectives de fond de l’exégèse, de la métaphysique ou de la morale. Nous pensons qu’il n’en est rien. L’œuvre déterminante de Henry Corbin est là pour démontrer que l’angélologie s’insère au contraire au plus profond de la question sur le monothéisme . Nous voudrions présenter ici quelques réflexions sur ses développements dans la pensée musulmane classique, et en quoi les anges, malgré leur apparente discrétion, y représentent un rouage essentiel dans l’assomption du cosmos en Dieu, terme final de toute création.
Si nous partons des textes fondateurs de la Tradition musulmane – à savoir le Coran, les enseignements attribués au prophète Muhammad, à ses Compagnons et aux premières générations de savants - nous rencontrons d’emblée dans l’univers la présence de trois communautés d’êtres conscients : Les hommes sont la catégorie qui nous semble la mieux connue - qui nous semble seulement, car à vrai dire sa nature et son rôle restent un mystère y compris pour les humains eux-mêmes. Une singulière mission semble avoir été confiée à Adam et à sa descendance. Conçu comme lieutenant (khalîfa, calife) de Dieu sur la terre , recevant l'hommage de la prosternation des anges , l’homme a également assumé la charge d'un mystérieux « dépôt » dont la teneur n'est pas précisée par le texte : « Nous avons proposé le dépôt aux cieux, à la terre et aux montagnes ; ils ont refusé de le porter et ont pris peur. L’homme s’en est chargé, car il est très injuste et très ignorant » (Coran XXXII 72). Ainsi, le caractère faible et enclin au péché qui distingue les hommes tant des anges que des animaux apparaît comme corrélat ou contrepartie de l'assomption d'une part grandiose des desseins de leur Créateur. C’est cette ignorance fondamentale, cette part d’ombre incluse dans la nature humaine qui rend l’homme capable d’accomplir sa mission dans le monde terrestre dense, lourd, ténébreux. Les djinns sont mentionnés à plusieurs reprises dans le Coran. Il s'agit d'êtres dotés d'un corps subtil, mais nettement distincts cependant des anges en ce qu'ils ont été faits de feu (Coran XV 27) et non de lumière comme ceux-ci, et qu'ils habitent sur terre et non dans les cieux. En fait, leur condition est proche de celle des humains, car ils naissent, meurent et se reproduisent comme eux. Comme eux, ils sont appelés à obéir à Dieu, sont susceptibles de lui désobéir et de mécroire, et seront rétribués à la fin des temps par le Paradis ou l'Enfer. Leur rôle dans l'économie du salut des hommes est cependant marginal. Les djinns rebelles (parfois assimilés aux démons, shayâtîn, les ‘satans’) peuvent en effet constituer une tentation pour certains hommes - sorciers ou devins notamment - par les services qu'ils peuvent leur fournir. Ils ne peuvent en tout cas guères aider les humains, ni matériellement ni spirituellement, même dans le cas de djinns vertueux et croyants. C'est plutôt l'inverse qui serait vrai, puisque tous les djinns sont appelés à recevoir et mettre en oeuvre le message divin proclamé par les prophètes monothéistes – Muhammad en particulier, explicitement mentionné dans ce rôle dans le Coran (LXXII 1-17).
La troisième catégorie des êtres conscients est celle des anges. Le rôle général des anges dans la religion musulmane par rapport au reste de la création est assez paradoxal. Le dogme affirme leur existence. En effet, le Coran fait état à de nombreuses reprises de leur présence et de leurs activités. Mais d’autre part, ce rôle semble relativement neutre, effacé. Il s’agit apparemment d’un rôle de simple exécutant. Toutefois, une analyse plus serrée permet de distinguer ce qui se cache derrière la figure multiforme des apparitions angéliques.

I. Les anges dans le Coran et la tradition

L’affirmation de l’existence et de la dignité des anges fait partie intégrante du dogme : « (…) Qui ne croit pas en Dieu, en ses anges, en ses Livres, en ses prophètes et au Jour Dernier est dans un égarement complet » (Coran IV 136). « (…) La piété, c’est de croire en Dieu, au Jour Dernier, aux anges, au Livre et au prophètes (..) » (II 177). « Quiconque est ennemi de Dieu, de ses anges, de ses prophètes, de Gabriel et de Michel … Dieu est l’ennemi des mécréants » (II 98). Aucun croyant ne peut se risquer à voir en eux de simples métaphores de l’action divine.
L’angélologie coranique semble dépendre pour une bonne part de la tradition judéo-chrétienne. Ses sources sont à la fois biblique et aggadique. On reconnaît la visite des anges à Abraham pour lui annoncer la naissance d’un fils et la destruction du peuple de Loth (XI 69 s. ; XV 51 s. ; LI 24 s.), ou encore l’Annonce faite à Marie (XIX 17-21). Des traces de l’angélologie gnostique ne sont pas à exclure. Quoiqu’il en soit, le concept d’ange était connu et courant en Arabie au 7e siècle dans la société polythéiste. Le Coran accuse précisément les polythéistes d’avoir adoré des anges en en faisant des divinités féminines (LIII 26-27). Il y aurait eu en quelque sorte un syncrétisme entre tradition biblique et polythéisme local.
La nature des anges est lumineuse, affirme une parole attribuée à Muhammad (hadîth) : « Les anges ont été créés de lumière, les djinns d’un feu ardent, et Adam de cette manière qui vous a été décrite ». Leur rôle est évoqué de façon allusive. Ils « exaltent la gloire de Dieu nuit et jour » (Coran XXI 20). Ils forment un ‘conseil’ autour de Lui , à la manière des assemblées coutumières autour des chefs dans les cités arabes (XXXVII 8 ; XXXVIII 69). En fait, leur diversité paraît grande ; il semble qu’il existe plusieurs catégories de communautés angéliques. Le Coran mentionne notamment les « Rapprochés » (IV 172). Leur apparence elle est elle aussi variable : « Louange à Dieu, créateur des cieux et de la terre, qui a établi les anges comme messagers dotés de deux, trois ou quatre ailes. Il ajoute à la création ce qu’Il veut ; Dieu est omnipotent ». Les anges occupent des fonctions très diverses. Certains écrivent pour Dieu les actions des hommes : « Veillent sur vous des gardiens * de nobles scribes * qui savent ce que vous faites » (LXXXII 10-12). Le rôle de « l’ange de la mort » est signalé incidemment (XXXII 11). Le hadîth évoque l’action de deux anges d’aspect terrifiant, Nakîr et Munkar, qui apparaissent au défunt peu après leur mort physique, les interrogent sur leur foi, et commencent à les tourmenter s’ils n’arrivent pas à répondre correctement. Plus généralement, des anges occupent les sphères célestes, soutiennent et organisent tout le cosmos. Les anges sont également les agents de Dieu au moment de la Résurrection, quand Séraphiel soufflera dans la trompe. Ce sont des anges - et non des démons – qui seront préposés au tourment des damnés en Enfer : « O vous qui croyez ! préservez-vous ainsi que vos familles d’un feu dont le combustible sera les hommes et les pierres, surveillé par des anges durs et rudes, ne désobéissant jamais à Dieu, accomplissant ce qu’il ordonne » (Coran LXVI 6 ; et LXXIV 30-31).
La mission des anges qui nous retiendra ici est bien sûr celle qui a trait à leur rapport actif avec les hommes. Les anges interviennent activement dans l’histoire. Ainsi à l’occasion de la bataille de Badr en 624, où une petite troupe de Musulmans défit une armée de polythéistes bien supérieure en nombre, le Coran affirme « Lorsque vous imploriez le secours de votre Seigneur, Il vous exauça : Je vais vous aider d’un millier d’anges déferlant les uns à la suite des autres » (VIII 9 s.). Mais leur rôle est bien sûr avant tout de guider les hommes sur la voie du salut. Les anges de la révélation apparaissent ici comme les figures les plus importantes. Le plus souvent identifié est l’ange Gabriel. A Abraham ils viennent annoncer la naissance d’un fils ainsi que la destruction du peuple de Loth, nous l’avons vu. Ils annoncent également une progéniture à Zacharie (III 39), Marie (III 42, 45 ; et XIX 17, où l’ange est désigné comme « notre Esprit ». Comme « Esprit de sainteté » (rûh al-qudus), il « assiste » Jésus (II 87, 253 ; V 110). C’est lui qui transmet la révélation divine à Muhammad, par exemple dans la référence coranique à « l’Esprit fidèle » (XXVI 193) qui lui est rapportée ; et la littérature du hadîth et de l’hagiographie du Prophète décrira avec moult détail son rôle, son apparence, son comportement. Le Coran affirme : « Celui qui est ennemi de Gabriel (qu’il sache que) c’est lui qui est descendu apporter cette révélation sur ton cœur, avec la permission de Dieu » (II 97 ; et LXVI 4). En bref, on constate donc la présence des anges à tous les degrés et à tous les moments de la création divine .

II. Les anges et le destin des hommes

Ceci avancé, en quoi leur présence transforme-t-elle la vie des hommes ? En termes crus, « à quoi servent les anges » dans la vie des musulmans ordinaires, mis à part leur rôle affirmé d’invisibles intermédiaires des volontés divines ? Car a priori, ne sont que des transmetteurs des grâces divines ; c’est Dieu qui est le seul et unique décideur et pourvoyeur de bienfaits comme d’épreuves. Leur manifestation est certes quotidienne et prend des formes extrêmement variées. Les ‘rêves sains’; par exemple sont considérés comme des messages divins envoyés au dormeur. Ces messages, affirment plusieurs traditions, sont transmis au croyant par l’ange Siddîqûn, qui représente en quelque sorte pour eux ce que Gabriel fut pour le prophète Muhammad. Cependant, les croyants ne sont pas invités à marquer une vénération séparée à leur endroit. Au contraire, on l’a vu, le Coran met en garde contre tout culte qui leur serait adressé, car il représenterait une forme de polythéisme, c’est à dire le péché le plus impardonnable que puisse commettre un être humain.
Ce serait une erreur cependant de croire que les anges jouent dans la pensée et la spiritualité islamiques un rôle purement passif, et donc négligeable. Plusieurs exemples nous sont fournis dans la littérature et la vie sociale à l’époque classique.
Prenons l’astrologie, science liée à la vie sociale social comme au domaine philosophique et initiatique. La dégradation contemporaine de cette discipline ne doit pas nous faire oublier que pour la plupart des penseurs religieux de l'Islam classique, les sphères célestes étaient peuplées par différentes classes d'anges. Si la position des astres induisait ou à tout le moins révélait des événements dans l'ordre du monde terrestre, c'était le résultat de l'influx que les anges de chaque ciel déversaient sur celui qui leur était inférieur. Certes, cette action des anges se trouve ici rigoureusement subordonnée aux décrets divins, et c'est en ce sens que l'astrologie a été rendue conforme au dogme musulman . Il n'en reste pas moins que pratiquer l'astrologie, ou en recevoir les diagnostics était bel et bien un moyen de communiquer avec les anges, de traduire pour les hommes quelques éléments de leur langage et de leurs actions. Or cette discipline s'appliquait pratiquement à tous les domaines de la vie, depuis celui de la politique et de la guerre, à ceux beaucoup plus triviaux de la vie sociale : recherche de la richesse, de l'amour, de la santé. Elle concernait même les aspirations les plus élevées des serviteurs de Dieu, puisque plusieurs figures majeures de la mystique musulmane racontent les ascension accomplies par eux dans le domaine célestes, dans la rencontre avec les anges par conséquent. Parfois, l’idée que les sphères célestes sont habitées, animées par des êtres angéliques a étayé de puissantes constructions philosophiques : celles de Fârâbî notamment, ou plus encore Avicenne . On ne peut pas non plus omettre de mentionner l’œuvre de Sohrawardî d’Alep, dont tout le système doctrinal est fondé sur une vision des processions angéliques .
Mais le domaine où le rôle des anges paraît le plus intimement lié avec le devenir humain est la science des lettres, équivalent musulman de la kabbale. Elle conçoit la création du monde à partir des vingt-huit lettres de l'alphabet arabe combinées de façon de plus en plus complexe ; la densité croissante des relations entre lettres-éléments produit à chaque niveau un monde plus dense, et ce jusqu'à aboutir à une densité maximale avec le milieu matériel terrestre. Or les premières combinaisons de lettres éléments sont précisément identifiées aux anges ; plus encore, ces lettres primordiales sont elles-mêmes des anges. C'est seulement ainsi qu'on peut comprendre ce déroutant passage des Illuminations de La Mecque ou Ibn ‘Arabî décrit les lettres de l'alphabet comme une communauté régie par des règles et une hiérarchie propres . Les conséquences d'une telle angélologie sont évidemment immenses pour toute une partie de la pensée soufie. Elles ont d'ailleurs largement débordé ce domaine précis pour envahir celui des diverses sciences occultes, toutes consacrées à la captation de ces énergies angéliques : si les anges sont eux-mêmes des paroles, la connaissance ésotérique du langage permettra d'avoir accès à la connaissance de leur être essentiel, dans l'espoir d'utiliser leurs pouvoirs de quelque manière. Pour le grand ésotériste maghrébin al-Bûnî (13e siècle) par exemple, chaque verset coranique est un ange : les versets décrivant le Paradis sont des anges bienveillants, ceux évoquant l'Enfer sont des anges de rigueur. Chaque mot renvoie à un ange qui est son sens ésotérique. Le niveau ontologique supérieur à chaque ‘parole-ange’ est lui-même l'ange de cette parole ; les lettres isolées constituent le sommet de cette hiérarchie, et la lettre alif, la première de l’alphabet, est elle-même l'ange de toutes les lettres . A un niveau plus terrestre, il arrive que des soufis à l’état de transe sacrée se mettent à parler dans des ‘langues’ inconnues ; les énonciations de ces glossolalies sont appelées ‘syriaque’ (suryâniyya), mais ne correspondent pas du tout au parler araméen désigné ordinairement par ce terme. Pour les soufis, il s’agit de la langue des anges. Non pas d’un idiome particulier qui serait utilisé par le peuple des anges, mais l’effet, la trace de leur présence – eux qui sont parole en eux-mêmes – dans l’âme des extatiques.

III Les anges et le dévoilement du mystère

Arrivé à ce point, on peut constater combien les anges constituent une catégorie d’être éminents, indispensables au fonctionnement du cosmos ainsi qu’à la vie spirituelle des hommes. Mais la question posée plus haut demeure, et l’impression qu’au fond leur fonction reste celle de sublimes instruments de l’omnipotence divine. Or les données que nous fournissent le Coran et la Tradition musulmane ne sont pas toujours en concordance avec cette conception toute en harmonie épurée.
Prenons tout d’abord le récit, fondateur entre tous, de la création d’Adam apparaissant dans le Coran, II 30-34. Au départ de ce pacte complexe qui lie ensemble le Créateur, ses anges et les humains, nous trouvons en effet cette scène archétypale et assez énigmatique. Dieu manifeste devant le conseil des anges son désir de créer l'homme (Adam) et l’établir comme son lieutenant (khalîfa, calife) sur la terre. Les anges expriment alors craintes ou réserves à l'idée qu'un être aussi pécheur et corrupteur qu’Adam y occupe une telle fonction : « Vas-Tu établir sur terre quelqu’un qui y répandra la corruption et y versera le sang ? ». Cette objection à l’ordre divin est lourde d’implications, elle suppose chez les anges une possibilité de contestation, de réaction. « Je sais ce que vous ne savez pas », rétorque le Créateur, qui façonne Adam, lui enseigne « tous les noms » puis met les anges en demeure d'égaler l'homme dans cette science. Ceux-ci avouent leur ignorance face aux desseins divins et, lorsque Dieu leur ordonne alors de se prosterner devant Adam, ils s'exécutent - à l'exception d'Iblîs/Satan, qui sera maudit. Cette séquence, très brève (cinq versets) ne manque pas d'obscurités et de non-dits, mais sa richesse symbolique ne s'est pas épuisée au cours des siècles.
Une question latérale est soulevée par les passages coraniques sur la rébellion d'Iblîs/Satan qui, au moment où Dieu demanda aux anges de se prosterner devant Adam, refusa de s'exécuter par orgueil et présomption. Dieu le maudit alors, tout en lui permettant d'agir comme tentateur des hommes jusqu'à la fin des temps. Là aussi, l'exégèse se trouve dans l'embarras. Car si Iblîs a vraiment désobéi à Dieu, cela suppose là encore que les anges ne soient pas impeccables par nature. Si l'on admet par contre qu'il n'était pas un ange, mais un djinn, comme l'affirme un autre verset , se pose la question de sa présence dans le conseil suprême ; et en quoi l’ordre de la prosternation le concernait-il ? Quoiqu’il en soit, le monde des anges a bel et bien partie liée avec l’erreur, avec le mal. On peut même dire que c’est dans ce conseil angélique que le premier péché, la première transgression a été posée – par Iblîs en l’occurrence. Préfigurant le destin des hommes, il s’est proclamé ‘grand’ lui-même, s’est séparé, individualisé par rapport à Dieu .
Passé ce premier acte de rébellion, il est admis que, dans chacune de leurs missions, les anges se comportent comme des serviteurs fidèles de Dieu, à Qui ils obéissent parfaitement sans manifester la moindre autonomie. C'est du moins l'impression générale, mais il existe dans le Coran un second passage qui jette un doute ou du moins quelque obscurité à ce sujet. Le verset 102 de la 2° sourate déclare : « (Les mécréants) ont suivi ce que les démons avaient divulgué sous le règne de Salomon. Salomon n'était pas mécréant, mais bien les démons : ils enseignaient la sorcellerie et ce qui avait été révélé aux deux anges Hârût et Mârût à Babylone. Ceux-ci n'enseignaient rien à personne sans dire "nous ne sommes qu'une tentation, ne sois pas mécréant !". (Les démons) apprirent ainsi comment séparer le mari de sa femme. Mais ils ne sauraient nuire à personne sans la permission de Dieu. Ils ont appris ce qui leur nuit, sans leur être utile (...) ». Le verset est peu clair, et a laissé les exégètes dans la perplexité : ils n'eurent guère d'autre ressource que de conjecturer une trame compatible à la fois avec la lettre coranique et avec le dogme de l’impeccatibilité des anges. Certains ont supposé que Hârût et Mârût étaient des anges déchus, désobéissants ou simplement négligents, ayant confié des secrets de magie à des êtres - démons terrestres et hommes - qui n'en étaient pas dignes ; mais cette explication implique que des anges aient bel et bien commis des péchés. D'autres ont fait valoir que la magie a été révélée délibérément par Dieu aux peuples de la terre, à qui il revient d'en faire un usage licite - comme le fit Salomon fils de David - ou d'y trouver une occasion de pécher - ainsi les démons et les sorciers impies.
Au total, nous nous trouvons ici face à une intrication d’affirmations mal articulées voire contradictoires. Comment arriver à réconcilier ces récits énigmatiques : prosternation des anges devant Adam, supériorité de la nature humaine, abaissement de certains anges …Une réponse réside, nous semble-t-il, dans la connivence profonde existant entre l’être humain et l’être angélique. Il existe pour plusieurs courants de fond de la pensée soufie de l'époque classique, une profonde complémentarité entre les natures angéliques et humaines. Encore le terme de ‘nature’, d'origine hellénique, est-il peu approprié dans cette zone-ci de la vie religieuse en Islam ; mieux vaudrait lui substituer la notion de ‘statut’. Ce qui fait en effet qu'un homme est un homme, ce n'est pas une constitution naturelle, perdurante en toute circonstance ; mais c'est un statut précis que l'intention divine lui a attribué pour un moment déterminé. Que cette intention divine se modifie, et le statut de la créature changera du même coup, comme ces clans rebelles transformés en singes, selon un passage assez laconique du Coran (II 65).
Comment comprendre ce passage graduel du statut d'homme à celui d'ange ? Ici, le recours à la science des lettres permet d'éclairer les perspectives. Chaque être humain, nous dit Ibn ‘Arabî, est la manifestation terrestre d'un ‘nom’, c'est à dire d'une combinaison complexe de lettres, d'autres noms. Ce nom propre exprime son essence, et s'adapte au conditionnement actuel de l'individu, à sa position précise dans le réseau immense des relations qui lient ensemble les entités célestes aux terrestres, et les terrestres entre elles. Mais ce réseau n'est pas figé, il est le lieu d'un nombre incessant de permutations et d'échanges dans la morphologie et la syntaxe immense qui régit l'univers. Chaque être humain est appelé à découvrir, au delà des variations des mondes inférieurs, ce véritable et grand nom qui est à la fois le germe et l'accomplissement de sa propre existence. Or ce nom intérieur, cette matrice qui engendre l'individu, c'est son ange, cet archétype céleste qui cherche, par sa manifestation dans le monde terrestre, à accomplir en acte tout ce qu'il recèle en puissance. On ne saurait mieux cerner la nature de l'ange, qui n'est pas un être existant en soi et pour soi, mais une énergie, un germe céleste tout tendu vers l'accomplissement de la mission que la Sagesse divine a placée en lui.
Cette révélation en l’homme lui-même de sa propre face cachée qui est son ange se trouve comme exemplifiée à l’extrême par la figure coranique de Jésus. On sait que Jésus est évoqué dans le Coran d’une manière étonnante et paradoxale à plus d’un égard. Le Coran insiste sur le fait qu’il n’était qu’un homme, aucunement divin, mais simple serviteur de Dieu, que lui et sa mère « consommaient des aliments » (V 75). Cependant, il mentionne très explicitement sa naissance d’une vierge. Bien plus, Jésus parla dès sa naissance pour disculper sa mère du péché dont on l’accusait. Il accomplissait des miracles étonnants – donnant la vie à un oiseau d’argile, guérissant des lépreux et des aveugles, ressuscitant des morts, autant de prodiges que les Musulmans ne revendiquent nullement pour leur propre prophète. Et finalement, Jésus ne meurt pas. On croit l’avoir crucifié et tué, mais ce n’est qu’une apparence – un sosie, propose la Tradition majoritaire. Le vrai Jésus, lui, a été enlevé au ciel sans être passé par la mort. Le hadîth précise qu’il reviendra à la fin des temps combattre les armées du mal dirigées par l’Antéchrist ; il instaurera un régime de paix générale sur la terre, puis mourra – pour connaître, ultérieurement, la Résurrection finale avec le reste de l’humanité. Plusieurs commentateurs mystiques du Coran on déchiffré ce destin tellement insolite comme celui de l’homme nouveau, celui qui naît d’esprit – d’un esprit qui est précisément son ange. Le récit de l’Annonciation précise que Marie fut fécondée par le souffle de l’Esprit - messager. Une partie de la personnalité de Jésus reflétait les qualités angéliques de ce messager, suppose l’exégèse. C’est en ce sens que le Coran qualifie Jésus de « parole de Dieu et Esprit émanant de Lui » (IV 171). Jésus manifesta donc à la fois une nature humaine – celle du fils de Marie – et une nature angélique. On peut noter qu’il est désigné comme un des « rapprochés (de Dieu) », reprenant un titre qui est aussi appliqué aux anges, nous l’avons vu plus haut (cf Coran III 45). C’est à cause de la présence en lui de ce souffle divin vivifiant qu’il peut donner la vie à des objets ou à des hommes ; mais les textes soufis précisent bien que son miracle consistait à faire passer de la mort de l’ignorance à la vie de la connaissance divine, de la gnose. L’homme vivifié par son maître intérieur, son ange personnel, ne peut mourir, il est à présent lié à jamais au monde divin éternel. Sa mort est purement apparente, elle est résorption dans une dimension céleste, inaccessible aux regards. Il est comme la préfigure de l’homme accompli, dont l’ego s’est trouvé aboli dès sa naissance, et qui a manifesté durant sa vie terrestre les qualités d’un être déjà ’éternisé’ . ; ce à quoi renvoie indirectement le rôle eschatologique que lui attribue la Tradition . Au total, le destin de Jésus interprété selon cette approche en fait la métaphore de la deuxième naissance, celle de l’éclosion de la présence angélique dans la personne du soufi. Cette union de l’homme et de l’ange est célébrée en termes imagés dans toute la poésie persane. C’est à elle que réfère sans doute une bonne part de la poésie amoureuse exprimée avec tant de sensibilité par des Sanâ’î, Rûmî ou Hâfez. On suppose qu’il s’agit de poésie mystique, ce qui semble l’évidence. Mais s’adresse-t-elle au Dieu immense, transcendant et inconnaissable – ou bien plutôt à sa Face personnelle imprimée dans chaque humain ? Nous inclinons à préférer la seconde alternative, celle de l’aspiration amoureuse pour chaque homme à rejoindre l’ange intérieur qui l’habite et le guide.

(Paru dans Anges et esprits médiateurs, Connaissance des Religions, n°71-72, janv.-juin 2004)

jeudi 3 juillet 2008

Expérience et doctrine de l'amour chez Ibn Arabî

Expérience et doctrine de l'amour chez Ibn Arabî

Un texte de Claude Addas

"Par Dieu, j'éprouve de l'amour à un point tel que, me semble-t-il, les cieux se disloqueraient, lesétoiles s'affaisseraient, les montagnes s'ébranleraient si je leur en confiais la charge [1] : telle est mon expérience de l'amour..." [2] Attribuerais-je cette citation à Rûmî ou à Ruzbehân Baqlî, nul n'en serait surpris: l'un et l'autre sont unanimement reconnus pour être parmi les plus illustres représentants de la "voie d'amour" au sein de la tradition mystique d'islam. Mais, c'est dans les Futûhât makkiyya, cette oeuvre dont Massignon dénonçait le "ton impassible et glacé" [3] que surgit ce cri d'un coeur embrasé. Massignon avait tout lu; sans doute a-t-il connu ce texte mais, si son regard s'y est attardé quelques instants, il n'y aura probablement vu qu'un artifice littéraire. Ibn Arabî n'est pour lui qu'un dialecticien hautain et sec et rien n'a jamais pu le convaincre de revenir sur cette opinion professée dès sa jeunesse. L'auteur des Fusûs est certes aussi celui du Turjumân al-ashwâq; mais ce recueil de poèmes est-il autre chose qu'un hapax dans l'étendue aride d'un gigantesque corpus d'abstractions? Corbin s'est appliqué à démontrer qu'il n'en était rien. A-t-il été entendu? On constate en tous cas qu'Ibn Arabî est toujours présenté dans des travaux récents comme le représentant en islam d'une mystique spéculative qui s'oppose à celle dont Rûmî est le plus célèbre exemple. Un de ses traducteurs, qu'on aurait pu espérer plus avisé, l'a accusé il y a peu d'"impérialisme métaphysique" [4] . Un excellent chercheur américain, William Chittick, a consacré à Rûmî et à Ibn Arabî de savantes monographies. Or il est significatif que la première s'intitule "The Sufi Path of Love" et la seconde "The Sufî Path of Knowledge".
Sans nier qu'il y ait, entre le Mathnavî et les Futûhât, de considérables différences d'accent, on perçoit dans ces dichotomies l'écho de vieux débats qui ne sont pas étrangers au monde de la chrétienté latine. Dans l'itinerarium in deum, à laquelle des puissances revient le rôle essentiel? Est-ce à la volonté, d'où procède l'amour ou à l'intellect dont procède la connaissance? Il y a quelques décennies encore, de vives polémiques s'engagèrent sur l'interprétation correcte d'un adage que Guillaume de Saint-Thierry avait repris à Saint Grégoire le Grand: amor ipse intellectus est. Parmi les spécialistes de la mystique rhéno-flamande- et d'abord chez les auteurs mêmes qui illustrent ce puissant courant médiéval- les controverses sont nombreuses entre partisans d'une "mystique de l'Essence" (Wesenmystik) assez suspecte, et ceux d'une "Mystique nuptiale" (Brautmystik) plus rassurante. Au dix-septième siècle, l'"école abstraite"- celle de Benoît de Canfield ou du jeune Bérulle- souleva elle aussi bien des inquiétudes. Lorsqu'après un long parcours souterrain l'oeuvre d'Eckhart refit surface, à la fin du dix-neuvième siècle, elle fut l'objet- en premier lieu chez ses frères dominicains- d'appréciations étonnamment semblables à celles qui furent souvent réservées à Ibn Arabî.
Comparer les Traités et Sermons du Thuringien avec le Cantique des créatures ou les écrits d'Angèle de Foligno a-t-il un sens? Ce qui est sûr c'est que s'agissant d'Ibn Arabî, ses écrits ne laissent subsister aucun doute quant au fait que l'opposition entre une voie d'amour et une voie de connaissance est, dans son cas, dénuée de pertinence. Encore faut-il les lire sans idée préconçue; la sympathie non dissimulée de Massigon pour Hallâj dont le "martyre", pour reprendre son expression, évoque fortement la Passion et, de façon plus générale, celle de certains spécialistes occidentaux à l'égard de mystiques musulmans en la spiritualité desquels ils décèlent certaines affinités avec la tradition judéo-chrétienne est bien compréhensible. Elle ne doit pas faire oublier que dans le cadre de la tradition islamique, c'est le Prophète Muhammad- et lui seul- qui constitue l'exemplum, l'infaillible modèle que le pèlerin de Dieu se doit d'imiter au plus haut point. Cet axiome fonde et structure la doctrine hagiologique d'Ibn Arabî; il commande aussi son itinéraire spirituel.
La suite du texte où il déclare que le cosmos ne pourrait assumer le poids de son amour sous peine de s'effondrer apporte à cet égard une indication très éclairante:"Toutefois, précise-t-il, Dieu m'a consolidé en cette expérience de l'amour par la force que je tiens en héritage de celui qui est le 'chef des amoureux' (expression qui désigne, cela va sans dire, le Prophète de l'islam)". Un autre passage du même texte revient sur cet aspect, manifestement capital aux yeux d'Ibn Arabî, de l'expérience mystique de l'amour: "Dieu m'a donné une part surabondante de l'amour, mais Il m'a également donné de le dominer". En d'autres termes, si puissante que soit la grâce de l'amour qui le submerge, il n'en conserve pas moins la maîtrise des "états spirituels" qu'elle est susceptible d'engendrer: ivre d'amour donc, et malgré tout sobre.
S'il est une question qui a hanté les spirituels musulmans à compter du quatrième siècle de l'hégire, et plus exactement à dater du 24 dhu l-qa'da 309h./922, c'est bien celle qui touche à la notion de sukr, l'"ivresse spirituelle". Ce jour là, à Bagdad, Hallâj est exécuté sur la place publique. Quoique le procès qui a conduit à sa condamnation à mort soit aussi- peut-être même surtout- un procès politique, il n'en demeure pas moins que pour les soufis d'hier et d'aujourd'hui- et Ibn Arabî partage ce point de vue- Hallâj a péri pour avoir impudiquement dévoilé, sous l'emprise de l'ivresse, d'inviolables secrets. Aussi bien, sur la question de savoir si la "sobriété" est préférable à l'"ivresse" ou vice versa, la majorité des maîtres se prononcent en faveur de la première attitude tout en soulignant que le summum pour le spirituel est de conjuguer les deux, ou plus exactement, de réaliser l'i'tidâl, l'"équilibre" parfait entre ces deux pôles [5] . Ibn Arabî, on l'aura compris aux propos cités, adhère pleinement à cette doctrine commune du "juste milieu" que l'on ne doit jamais perdre de vue lorsqu'on aborde sa biographie spirituelle. Au vrai, l'examen de ses écrits en la matière fait apparaître que cette notion d'i'tidâl revêt une importance primordiale dans sa doctrine de l'expérience mystique de l'amour à son degré suprême.
Sur le thème de l'amour le maître andalou s'est exprimé à d'innombrables reprises, tantôt en des textes lyriques, tantôt en des exposés discursifs. Le Turjumân al-ashwâq, une large part du Diwân al-ma'ârif mais aussi de nombreux textes appartenant aux Tajalliyâtet au Tâj al-rasâ'il relèvent du premier genre et témoignent, en des termes souvent allusifs, de l'expérience personnelle de l'auteur en ce domaine. Leur lecture a au moins ceci d'instructif qu'elle montre que le shaykh al-akbar ne s'exprime pas en doctrinaire mais en témoin, shahîd. Cependant, ce sont bien évidemment les écrits de la seconde espèce, ceux qui constituent à proprement parler des énoncés doctrinaux qui retiendront ici mon attention [6] . Outre une série de chapitres figurant dans la section des Futûhât consacrée aux "états spirituels" (Fasl al-ahwâl) et dans laquelle sont notamment traités les thèmes de la "sobriété", de l'"ivresse" et de la "satiété" [7] , quatre des réponses au questionnaire de Tirmidhî exposent les idées maîtresses d'Ibn Arabî sur ce sujet [8] . D'importantes remarques figurent également dans les textes ayant trait à la notion de "beauté" (jamâl) dont nous allons voir qu'elle module du début à la fin la méditation d'Ibn Arabî sur l'amour divin. Enfin, le chapitre 178 des Futûhât, intitulé "De la connaissance de la station de l'amour et de ses secrets", développe amplement la question et c'est donc sur lui que se concentreront mes réflexions [9] .
Ce chapitre présente d'ailleurs une particularité qui, si elle est d'ordre stylistique, n'en n'est pas moins significative quant au sujet qui nous occupe: c'est celui des Futûhât qui contient le plus grand nombre de vers. Il va sans dire que le thème débattu, celui de l'amour, n'est pas étranger à cette promotion du langage poétique lequel, en libérant la parole des contraintes du discours organisé, est à même d'exprimer l'ineffable désir de Dieu. Et parce qu'il s'agit précisément d'une expérience qui relève de l'indicible, le shaykh al-akbar recourt souvent, pour en rendre compte, à l'image la plus universelle qui soit: celle de la "bien-aimée", dont le prénom, au demeurant, varie au fil de sa plume.
"J'ai un Bien-Aimé qui porte le nom de tous ceux qui ont un nom" [10] , déclare-t-il à ce propos dans le Dîwân al-ma'ârif. Il est remarquable que ce vers soit celui qui ouvre la longue section de ce recueil recensant les odes, innombrables, où l'auteur clame sans plus de retenue la passion qui le consume. Il estd'ailleurs un vocable qui, sous diverses formes, hante cette longue série de poèmes: celui de hawâ' , "l'amour-passion", que l'auteur des Futûhât définit comme "une annihilation totale de la volonté en l'Aimé" [11] . Voici, parmi cents, quelques exemples:
Je suis l'esclave de la passion et l'esclave de l'Aimé. [12]
Le feu de la passion brûle mon coeur
Et Celui que j'aime est dans mon esprit. [13]
La passion s'est emparé des rênes de mon coeur
Ainsi, où que je tourne mon visage
La passion est face à moi [14]
Témoin encore de cette fièvre d'aimer, ce passage des Tanazzulât al-mawsiliyya:
Louange à Dieu qui a fait de l'amour (al- hawâ') un sanctuaire vers lequel marchent les coeurs des hommes dont l'éducation spirituelle est parfaite et une ka'ba autour de laquelle tournoient les secrets des poitrines des hommes de raffinement spirituel [15]
Le ton, on en conviendra, n'est ni glacé ni impassible. A dire vrai, il est celui, reconnaissable entre tous, qu'un amour incandescent inspire à ceux qui, à tout instant, en tout ce qu'ils voient, reconnaissent et contemplent l'effigie du Bien-aimé.
Mais un tel amour est-il admissible quand il a pour objet le Tout-Puissant? Que l'on ne s'y trompe pas, la question n'a rien de rhétorique, tant s'en faut. D'éminents fuqahâ' en ont débattu avec gravité. D'Ibn Jawzî aux docteurs wahhabites, nombreux ont été ceux qui dénoncent cette prétention sacrilège et affirment que le vocabulaire de l'amour ne peut s'employer qu'à propos des créatures. Ibn Arabî, qui n'ignore rien de ces polémiques, entame le long exposé du chapitre 178 par un rappel des principaux énoncés divins, relevant soit du Coran, soit du hadîth, qui attribuent l'acte d'aimer tantôt à Dieu, tantôt à l'homme. Données d'entrée de jeu et les unes à la suite des autres, ces citations n'ont pas seulement pour objet de prévenir d'éventuelles critiques en donnant au discours qui va suivre une assise scripturaire: l'ordre dans lequel elles sont mentionnées comme aussi le choix dont elles procèdent sont révélateurs des principes qui ordonnent la doctrine de l'amour chez Ibn Arabî et des priorités qui sont les siennes. Aussi bien nous faut-il les examiner [16] .
Le premier verset coranique mentionné est celui qui énonce: "Dis: si vous aimez Dieu, suivez-moi, Dieu vous aimera." (Cor. 3:31) On ne le dira jamais assez: si complexe qu'il puisse nous apparaître en certains de ses développements, si étendu le champ des connaissances qu'il recouvre, l'enseignement initiatique d'Ibn Arabî se ramène en fin de compte à cette simple idée que c'est dans la conformation la plus rigoureuse à l'"excellent modèle" qu'incarne l'Envoyé de Dieu et, par voie de conséquence, dans l'obéissance la plus nue à la loi divine à laquelle lui-même s'est assujetti que s'accomplit et se consomme la théomorphose. Que, de tous les versets du Livre où il est fait mention de l'amour, il ait donné la primauté à celui qui affirme solennellement que toute volonté d'aimer Dieu est subordonnée à la sequela prophetae nous le rappelle avec force [17] .
Vient ensuite le fameux verset de la sourate al-Mâ'ida (Cor. 5:54) abondamment commenté par les maîtres du tasawwuf [18] et qui affirme: ".... Il fera venir des gens qu'Il aime et qui l'aiment."Yuhibbuhum wa yuhibbûnahu: l'ordre dans lequel sont formulées ces deux propositions n'est pas indifférent puisqu'il implique que l'amour des créatures envers Dieu est consécutif à celui que leur porte le Créateur et qu'il en est donc la répercussion. Concernant l'interprétation ésotérique de ce verset, il est remarquable que l'on rencontre déjà dans l'Ihyâ' de Ghazâlî l'idée, amplement développée par Ibn Arabî, selon laquelle Dieu, en son amour pour les créatures- celui qu'énonce le yuhibbuhum- n'aime en réalité que Lui-même (lâ yuhibbu illa nafsahu), "au sens, écrit Ghazâlî, où il n'y a dans l'existence que Lui (laysa fî-l wujûd illa huwa)" [19] . De cette affirmation métaphysique, celle qui fonde ce qu'on appellera plus tard wahdat al-wujûd, le shaykh al-akbar déduit aussi, très logiquement que les créatures n'aiment jamais que Dieu, qu'elles le sachent ou non. Plus encore: "l'univers entier L'aime!" [20]
Les nombreuses citations coraniques qui suivent sont celles où la Révélation spécifie les vertus par la pratique desquelles le croyant est assuré d'être aimé de son Seigneur et, inversement, les attributs propres à contrarier cet amour. Des considérations d'ordre pratique donc, dont on peut supposer qu'elles ne présentent pas grand intérêt pour un auteur réputé être un "grammairien de l'ésotérisme". Ibn Arabî, cependant, leur consacre un long développement dans la suite du chapitre [21] . Notons à ce sujet une remarque révélatrice du caractère foncièrement prophétocentrique de son enseignement: toute vertu, dit-il, dont Dieu a indiqué qu'Il aime celui qui s'en pare n'est obtenue par le croyant qu'en raison même de son assiduité à se configurer au modèle muhammadien; elle est à la fois, le signe et le fruit de la sincérité de la sequela muhammadienne.
Les deux hadith-s qudsî-s qui sont ensuite mentionnés ont nourri toute une littérature mystique, à commencer par l'oeuvre d'Ibn Arabî. Le premier cité- qui ne figure pas dans les recueils canoniques, mais dont Ibn Arabî certifie l'authenticité en vertu d'un dévoilement (kashf) [22] répond à la question de savoir pourquoi la création a vu le jour: "J'étais un trésor caché et J'ai aimé (ahbabtu) à être connu; aussi ai-Je créé les créatures et Me suis-Je fait connaître d'elles; ainsi elles Me connurent." Divers travaux, ceux de Corbin en particulier, ont montré que la cosmogénèse akbarienne est tout entière nourrie de cet énoncé divin. S'agissant de cerner plus spécifiquement le rôle de l'amour, Ibn Arabî en tire deux conclusions majeures: d'une part, sur le plan macrocosmique, que la Création s'origine dans l'amour divin; d'autre part, du point de vue initiatique, que l'amour et la connaissance, qui sont les termes-clef de ce hadîth- ahbabtu an u'raf- sont distincts mais indissociables et qu'il n'y a donc pas lieu de les opposer.
Le second hadîth, canonique celui-là, évoque l'amour que Dieu porte de manière spécifique à certains croyants:" Mon serviteur ne s'approche pas de Moi par quelque chose que J'aime davantage que les oeuvres que Je lui ai prescrites. Et il ne cesse de s'approcher de Moi par les oeuvres surérogatoires jusqu'à ce que Je l'aime. Et lorsque Je l'aime, Je suis son ouïe par laquelle il entend, sa vue par laquelle il voit, sa main par laquelle il saisit, son pied avec lequel il marche. [23] " Sont donc ici énoncés et les modalités permettant à l'homme d'être aimé de Dieu à titre particulier et les effets spirituels de cet amour. C'est, en l'occurrence, le second point qu'Ibn Arabî commente, encore que de manière lapidaire puisqu'il se borne à mettre en relation la section finale du hadîth ("Je suis son ouïe...") avec une autre parole divine, coranique pour le coup, et qui affirme: "Et tu n'as pas lancé lorsque tu as lancé mais c'est Dieu qui a lancé" (Cor. 8:17). Dans la réponse à la quatrième question sur l'amour posée par Tirmidhî [24] , Ibn Arabî, s'appuyant sur ce même verset, déclare: "Ainsi, tu es celui qui aime et tu n'es pas celui qui aime!" (anta muhibb lâ muhibb) [25] . Un paradoxe qui rend bien compte des deux perspectives doctrinales qui sont celles du shaykh al-akbar dans ses écrits- et qui parfois, comme ici, s'entrecroisent d'où une apparente contradiction dans les termes: l'une, "horizontale" en laquelle se déploie sa pédagogie qui tient évidemment compte du point de vue subjectif de l'aspirant, l'autre "verticale" où éclôt sa doctrine métaphysique que sous-tend la notion de wahdat al-wujûd.
C'est par la mention d'une série de akhbâr, de "traditions" attribuées au Prophète qu'Ibn Arabî clôt l'argumentation scripturaire de ce paragraphe introductif. Je n'en retiendrai qu'une seule, eu égard à l'importance considérable qu'elle revêt dans la doctrine akbarienne de l'amour: "Dieu est beau, aurait déclaré l'Envoyé de Dieu, et Il aime la beauté" [26] . Ce hadîth est en effet omniprésent dans les écrits d'Ibn Arabî ayant trait à l'amour (y compris dans ce chapitre 178 des Futûhât)- soit qu'il s'y réfère explicitement, soit qu'il y fasse discrètement allusion- tant ces deux notions, amour et beauté, sont chez lui indissociables. Il est vrai que l'imâm Ghazâlî accorde également une large place à ce thème dans le long chapitre de l'Ihyâ' 'ulûm al-dîn intitulé Kitâb al-mahabba [27] . Toutefois, la beauté n'est pour lui qu'une cause (sabab) parmi d'autres de l'amour; chez Ibn Arabî, elle en est la source première et intarissable. Ainsi, à la cent dix-huitième question de Tirmidhî- "D'où vient l'amour? ", il répond sans l'ombre d'une hésitation: "De son épiphanie dans le Nom al-Jamîl." [28]
La beauté, affirme-t-il à ce sujet, est une cause efficiente de l'amour en ce qu'elle est aimée per se (mahbûb li dhâtihi) [29] . Il s'ensuit que Dieu qui est beau s'aime Lui-même [30] . Or l'amour est, par essence, une force dynamique; il possède en effet cette propriété qu'il contraint le muhibb à se mouvoir [31] ; il le fait se tendre vers l'objet désiré lequel, sous l'effet de l'attraction magnétique de l'amour, est en retour irrésistiblement tiré vers celui qui le désire. L'univers tout entier est ainsi mû, au sens propre, par l'amour: "N'eût été l'amour, déclare Ibn Arabî, aucune chose ne serait désirée et rien [par conséquent] n'existerait: tel est le secret contenu dans [Sa parole] "J'ai aimé à être connu" [32] . L'amour est générateur d'existence parce qu'il veut absolument combler une absence ou, plus exactement, il veut rendre présent l'objet aimé et qui est nécessairement absent (ghâ'ib) ou manquant (ma'dûm) tant il est vrai que l'on ne désire que ce que l'on n'a pas [33] . D'où le recours au khayâl, l'imagination, qui permet de se re-présenter le mahbûb34] et dont le Prophète a recommandé implicitement la pratique dans la vie spirituelle lorsqu'il a défini l'ihsân comme consistant à "adorer Dieu comme si tu Le voyais" [35] . Au risque pour certains, cependant, d'en venir à préférer l'image conçue- et, par voie de conséquence, nécessairement limitée- à Celui dont elle n'est qu'une représentation imparfaite et limitative [36] .
Ainsi l'univers, connu de Dieu de toute éternité mais qui s'ignore lui-même, est tiré du néant par la seule vertu de l'amour que Dieu se porte; le mouvement qui le conduit vers l'existenciation est donc fondamentalement, affirme avec force Ibn Arabî, un mouvement d'amour: "C'est ce qu'a signalé le Prophète lorsqu'il a rapporté [de Dieu] 'J'étais un trésor caché et J'ai aiméà être connu'; n'eût été cet amour, le monde ne serait pas apparu en lui-même; son mouvement du néant vers l'existence est un mouvement d'amour de Celui qui l'a existencié." [37] De cela, le shaykh est si profondément convaincu qu'il le dit et le répète à satiété dans tous ceux de ses textes où il évoque la cosmogénèse, choisissant le plus souvent de rendre compte de cette dramaturgie divine par le symbolisme d'un Soupir: le mouvement qui enclenche le processus cosmogonique c'est la vibration que produit le nafas rahmânî, le "Souffle du Miséricordieux". Dieu, en expirant sous la pression du désir amoureux, celui que lui inspire Sa beauté, libère la "Nuée" (al-'amâ), autrement dit la materia primaqui contient potentiellement toute la Création: "Cette Nuée est la substance du cosmos, aussi reçoit-elle toutes les formes, les esprits, les composés de l'univers; c'est un réceptacle infini. [38]"
En conséquence, affirme le shaykh al-akbar- et plutôt dix fois qu'une- "Dieu n'a créé le monde que par amour" [39] ; cet amour étant d'abord amour de Lui-même, de Sa beauté qu'Il veut déployer puis, par voie de conséquence, des créatures qui la réfractent: "Dieu aime la beauté, écrit-il, or "Il est beau"; Il s'aime donc Lui-même. Puis Il a aimé Se voir en un autre que Lui-même et a créé le monde à l'image de Sa beauté. Il a regardé le monde et l'a aimé de l'amourde celui que le regard enchaîne." [40] La beauté assume donc un rôle primordial, de concert avec l'amour, dans le processus cosmogonique tel que le conçoit le shaykh al-akbar et dont la notion clef est celle de tajalliyât, "théophanies". Epris de Sa beauté, Dieu aspire à Se manifester pour Se contempler. En ce désir éclosent les théophanies: l'univers naît du besoin impérieux de leur donner un réceptacle, de procurer aux noms divins des lieux de manifestations. "Toutes les créatures, déclare l'auteur des Futûhât, sont des couches nuptiales où Dieu s'épiphanise." [41]
Créé à l'image de Dieu pour être son majlâ, le lieu épiphanique en lequel Il déploie les richesses sans nombre que recèle le "trésor caché", le monde est donc nécessairement beau [42] . "Rien n'est plus beau que l'univers!" s'exclame Ibn Arabî [43] . L'idée que le monde est beau parce que Dieu qui l'a créé est Beau- idée qui n'exclut pas le renoncement (zuhd) mais interdit le contemptus mundi- rejoint la thèse fameuse de Ghazâlî selon laquelle ce monde est le plus parfait qui puisse être (laysa fî l-imkân abda' min hâdhâ l-'âlam) [44] . Mais Ibn Arabî ne s'en tient pas là; de ce constat, il tire toutes les conséquences, si graves soient-elles: "Il a créé le monde à l'image de Sa beauté; Il a regardé le monde et l'a aimé.."
Dieu ne peut pas ne pas aimer le monde qui Lui renvoie l'image de Sa beauté et a fortiori, l'homme [45] qui est son mazhar, son lieu de manifestation par excellence comme en témoigne cet autre hadîth qudsîqu'Ibn Arabî cite fréquemment: "Mon ciel et Ma terre ne Me contiennent pas mais le coeur de Mon serviteur croyant Me contient." En l'aimant, Il n'aime que Lui-même. Et puisque Dieu Se connaît et S'aime de toute éternité, il s'ensuit qu'Il a aimé les créatures depuis l'éternité sans commencement et les aimera pour l'éternité sans fin: "L'amour de Dieu envers Ses serviteurs n'est qualifiable ni par le commencement ni par la fin. [...] Il n'a cessé d'aimer les créatures de même qu'Il n'a cessé de les connaître [...] Il n'y a pas de commencement à Son existence, il n'y a donc pas de commencement à Son amour! [46] " Il vaut la peine de signalerqu'environ deux siècles après Ibn Arabî, Julienne de Norwich (ob. 1416), écrivait dans son Livre des révélations: "Avant de nous créer, Il nous aimait. [...] Nous sommes de toute éternité un trésor enclos en Dieu, caché, connu et aimé. [47] " De cet amour rigoureusement infini, la recluse de Norwich tire la certitude de l'apocatastase: "Tout finira bien!", assure-t-elle. Ibn Arabî n'est pas moins catégorique: "... L'univers tout entier est beau et "Dieu aime la beauté"; or celui qui aime la beauté aime celui qui est beau. Et celui qui aime ne châtie pas l'aimé, si ce n'est en vue de le faire parvenir au repos ou afin de l'éduquer [...] , tel le père avec son enfant. [...] Ainsi, notre issue finale (ma'âlunâ) sera- si Dieu veut- le repos et le bien-être (al-râha wa l-na'îm), et cela où que nous nous trouvions !" [48] Que le shaykh al-akbar fasse ici allusion aux deux demeures post mortem, le paradis et l'enfer, c'est ce qu'indique clairement un passage de notre chapitre 178 [49] : "... Tout cela, dit-il, tient à Sa miséricorde et à Son amour envers les créatures afin que l'issue finale soit la félicité (al-sa'âda)"; précisant ensuite à ce sujet: "... Il y a un autre groupe de gens qui subiront les peines de l'Au-delà dans le feu afin d'être purifiés. Ensuite, il leur sera fait miséricorde dans le feu en raison de ce que la providence a fait précéder l'amour, et ce, même s'ils ne sortent pas du feu. Car l'amour de Dieu envers Ses serviteurs n'est qualifiable ni par le commencement ni par la fin."
L'amour universel et, en définitive, inconditionnel que Dieu voue à l'humanité garantit donc à chacun de connaître in fine la félicité éternelle, étant entendu qu'elle ne sera pas de même nature pour tous et que, de surcroît, certains en jouiront immédiatement, d'autres ultérieurement. Reste que c'est à gagner l'amour qu'Il accorde aux croyants de façon singulière mais sous certaines conditions que doit s'évertuer le sâlik dont l'engagement même dans la Voie mystique témoigne de son désir d'obtenir ce privilège... et d'y mettre le prix. Car l'entreprise est ardue: qui veut être aimé de Dieu se doit d'être beau, de cette beauté inaltérable, parce que d'essence divine, que l'homme a reçu en partage en vertu de son théomorphisme originel mais dont ses péchés ont terni l'éclat. C'est à la faire resplendir de nouveau que doit conduire, selon Ibn Arabî, le sulûk, le parcours initiatique. A quelqu'un qui lui déclarait qu'il aimait paraître beau (sous-entendu: pour les hommes) le Prophète répondit: "Dieu mérite davantage que tu te fasses beau pour Lui!" Ce que l'auteur des Futûhâtinterprète comme signifiant: "Tu as affirmé aimer la beauté, or Dieu aime la beauté; si donc tu t'embellis pour Lui, Il t'aimera; et tu ne peux t'embellir à Ses Yeux autrement qu'en me suivant! (illâ bi-ittibâ'î). [50]
Nous voilà donc revenus à notre point de départ, à cette notion de sequela dont on constate que sur cette question de l'amour comme sur toutes celles qui touchent à la vie spirituelle, elle commande la pédagogie initiatique d'Ibn Arabî. Il est significatif à cet égard que parmi les neufs vertus majeures qu'il retient d'entre toutes celles que mentionne le Coran comme étant propres à susciter immanquablement l'amour de Dieu, c'est l'ittibâ' al-nabîqu'il place en tête de liste, soulignant à ce propos qu'il implique, outre de suivre le Prophète dans l'observance de ce qui est légalement obligatoire, à savoir les farâ'id, de l'imiter aussi dans ce qui relève du surérogatoire, autrement dit les nawâfil et, partant, dans les "nobles vertus" qu'il a exemplifiées et dont la pratique, dès lors, ne saurait être regardée comme superfétatoire [51] . Il va sans dire que cette insistance sur les deux aspects majeurs que revêt le précepte de l'ittibâ'se fonde sur le hadîth déjà entrevu et selon lequel les deux modes d'accès à la proximité divine sont précisément la pratique des farâ'id d'une part, des nawâfil d'autre part; chacun d'eux correspondant chez Ibn Arabî, ainsi que l'a montré l'auteur du Sceau des saints [52] , à un degré éminent de réalisation spirituelle: celui qu'Ibn Arabî désigne sous le nom de 'ubûdiyya al-ikhtiyâr, le servage "librement consenti" s'agissant des nawâfil- l'accomplissement d'un acte non obligatoire impliquant un choix volontaire- et celui de la 'ubûdiyya al-idtirâr, le servage "imposé" s'agissant des farâ'id qui sont exécutés par simple obéissance [53] . Dans le premier cas de figure, le spirituel qui n'a pas entièrement renoncé à toute volonté propre entend faire prévaloir sa qualité de muhibb, "aimant", au sens fort du participe actif. Or l'amour, remarque Ibn Arabî, lorsqu'il est sincère et absolu, a pour effet que le muhibb s'identifie en fin de compte à celui dont il est "épris" au point d'assumer ses attributs [54] . D'où la théomorphose évoquée dans le hadîth : Dieu est l'ouïe du muhibb, sa vue, ses mains, etc. Transfiguré de la sorte par la grâce de l'amour, le spirituel voit le monde tel qu'il est au regard de l'Eternel, d'une éblouissante beauté tout comme il perçoit le murmure assourdissant des louanges que "toute chose", fût-elle apparemment inanimée, adresse au "Seigneur des mondes" (Cor. 17:44) [55] ; dès lors, il aime toutes les créatures, sans exclusion aucune, car en chacune d'elles il contemple le Bien-Aimé ("Où que vous vous tourniez, là est la face de Dieu" Cor. 2:115). C'est à cela, au demeurant, souligne Ibn Arabî que se reconnaît un homme qui aime véritablement Dieu [56] .
Rares sont les élus qui réalisent pleinement cette theomimesis; plus rares encore ceux qui atteignent la station supérieure, celle de la 'ubûdiyya al-idtirâr qui ressortit au faqr, à la "pauvreté" la plus absolue. En cette ultime demeure spirituelle, le gnostique est, selon l'expression d'Ibn Arabî, maqtûl, "tué", mort à lui-même et incapable par conséquent de la moindre volonté propre [57] . Sans doute est-il mahbûb, "aimé" de Dieu, encore qu'il ne le sache plus, mais non plus muhibb: dépris de toute chose, dépris de soi et de Dieu même qu'il a renoncé à posséder, il a recouvré le souverain détachement- au sens eckhartien du terme- qui était le sien lorsque, enclos dans le "trésor caché", il était sans se savoir être. En cette vacuité de la créature, Dieu peut enfin s'épancher à loisir et assumer en toute plénitude sa qualité de muhibb qui est sienne de toute éternité. C'est pourquoi, conclut, Ibn Arabî, c'est Lui, en ce cas, qui se revêt des attributs du saint, lequel est Son ouïe, Sa vue [58] .
Dans l'abaissement de l'homme "au plus bas des bas" (Cor. 95:5) s'accomplit donc la theosis, lorsque l'adéquation entre la'ubûdiyya de la créature et la rubûbiyya du Créateur est si totale que leur distinction s'efface. Il n'est donné qu'à l'Homme Parfait de connaître cette entière réciprocité, en vertu de laquelle il est le mithl, le "pareil" de Dieu en ce bas monde. Encore n'est-il lui-même que le "substitut" (nâ'ib) du Prophète qui, en raison de son insurpassable perfection, détient seul cette prérogative. Dans un passage du Kitâb al-hujub, Ibn Arabî va d'ailleurs jusqu'à identifier la personne du Prophète, ou, plus exactement, la "Réalité muhammadienne", avec l'amour en tant que celui-ci est le moteur de l'univers: "...[ L'amour] est le principe de l'existence et sa cause; il est le commencement du monde et ce qui le maintient et c'est Muhammad.[...] Car c'est à partir de la réalité (haqîqa) de ce Maître, sur lui la Grâce et la Paix, que se déploient les réalités supérieures et inférieures." [59] En d'autres termes, le Prophète est le barzakh par excellence, l'"isthme" où coïncident le haut et le bas; à l'image de Dieu qui se décrit comme "Le Premier et le Dernier, l'Apparent et le Caché" (Cor. 57:3) et dont il est le "suprême réceptacle" (al-majlâ al-a'zam) [60] , il est à la fois ceci et cela et pourtant ni ceci ni cela, d'où sa sublime perfection.
Au vrai, c'est un leitmotiv chez le shaykh al-akbar que d'affirmer que la perfection réside dans l'i'tidâl, le "juste milieu" en lequel demeure le spirituel parvenu au point culminant du détachement. Ainsi, le chapitre 243 des Futûhât consacré à la notion de perfection (kamâl) s'intitule de manière significative: "De la connaissance de la perfection qui est l'i'tidâl [61] ". Plus éloquent ce passage du Fihrist, où,à propos de son commentaire du Coran, Ibn Arabî indique avoir pris en compte, pour chaque verset, trois aspects: "En premier lieu, la station de la majesté (maqâm al-jalâl), en second lieu, la station de la beauté (al-jamâl), enfin la station de l'équilibre (i'tidâl) qui est l' "isthme" (barzakh) du point de vue de celui qui hérite de Muhammad et c'est la station de la perfection. [62] " Ailleurs encore, il déclare: "Celui qui se qualifie par la perfection n'incline jamais." [63] Et de le comparer une autre fois à l'"arbre béni" de la sourate al-Nûr (Cor. 24:35), qui "n'est ni oriental ni occidental" [64] . Il est intéressant de noter que cette allusion au statut à la fois vertical et équinoxial des plus parfaits d'entre les spirituels figure dans un texte des Tanazzulât mawsiliyya consacré à la salât al-wustâ, la "prière du milieu", généralement assimilée par les commentateurs à la prière du 'asr. Cette coïncidence n'a évidemment rien de fortuit: dans le chapitre des Futûhât correspondant à la demeure de la sourate al-'asr65] , il est également question de ce "juste milieu" qui préserve l'Homme Parfait de toute inclination spirituelle: "S'agissant du spirituel parfait, les Noms divins se contrecarrent mutuellementde sorte qu'ils n'exercent aucune influence sur lui; il demeure exempt de toute influence, avec l'Essence absolue que ni les Noms ni les Attributs ne conditionnent. Aussi le spirituel parfait atteint-il l'extrême sobriété (fî ghâyat al-sahw), à l'exemple des Envoyés." [66]
Sobre, le Prophète de l'islam le fut plus que tout autre. Du moins est-ce la conviction d'Ibn Arabî qui, en maintes occasions, souligne que l'Envoyé ne laissait rien paraître des grâces spirituelles que Dieu répandait en abondance sur lui; cette occultation des attributs de la sainteté constituant pour Ibn Arabî, on le sait, le signe de sa perfection spirituelle et la caractéristique majeure de ses héritiers, les malâmiyya, qu'il appelle aussi très souvent les "muhammadiens". Occultation et non dissimulation: le 'ârif n'a pas à dissimuler ses états spirituels; il les transcende, d'où sa sobriété. A l'exemple du messager de Dieu, il a choisi le lait plutôt que le vin, interdit ici-bas parce qu'il a le pouvoir d'annihiler l'intellect lequel, en ce cas, n'est plus en mesure d'opérer la distinction entre rabb et 'abd que les règles de convenance spirituelle (adab) impose de respecter en ce monde [67] . Le lait, en revanche, n'altère pas la conscience distinctive; il symbolise- selon l'interprétation qu'en fit le Prophète à la suite d'un songe [68] - la science que Dieu n'octroie qu'à ceux qu'Il aime [69] et dont le désir est toujours inassouvi et à jamais inassouvissable: plus Dieu les abreuve de connaissances, plus ils sont assoiffés, plus ils en réclament[70] .
"Détachement", "mort", "sobriété","science" autant de vocables qui pourraient donner à penser que le saint accompli, tel que le conçoit Ibn Arabî, est pareil à un bloc de granit, dur et froid. Rien ne serait plus faux. Certes, parvenu au plus près de Dieu, le spirituel est maqtûl. Toutefois, indique Ibn Arabî, mort par amour pour Dieu, il est mort en martyr71] . Il est donc suprêmement vivant puisque telle est la récompense promise par Dieu à ceux qui s'offrent à Lui. Détaché de toute chose, il n'en est que plus proche de ceux qui l'entourent, plus libre de les aimer. Quant à sa sobriété, elle n'est pas l'assèchement de celui qui n'a jamais connu les transports de l'amour dont elle est, tout au contraire, l'apothéose. Car c'est en vertu de cette sobriété que le spirituel peut jouir, post eventum, des connaissances qui, sans qu'il s'en rendît compte alors, fluaient sur lui tandis que Dieu l'enivrait de son amour au point de le ravir à lui-même; ce n'est qu'une fois revenu à lui même qu'il peut juger à bon escient ce qui, des secrets à lui révélés tandis qu'il se tenait auprès de son Seigneur, "à la distance de deux arcs ou plus près" (Cor. 53:9), doit être divulgué ou doit être tenu secret. La sobriété est en cela supérieure à l'ivresse qu'elle confère aux saints, et a fortiori aux messagers divins la basîra, la "clairevoyance" nécessaire à l'accomplissement de leur fonction de guidance.
Lorsque Hallâj fut supplicié, Shiblî, rapporte Ibn Arabî, déclara: "Nous avons bu tous deux de la même coupe, mais je suis devenu sobre, il est resté ivre"; Hallâj, auquel parvint ce propos alors qu'il était exhibé sur le gibet, répondit: "S'il avait bu ce que j'ai bu, il lui serait advenu ce qui m'est advenu. [72] " "J'accepte le témoignage de Shiblî, conclut Ibn Arabî, mais non celui de Hallâj [...] car Hallâj était ivre et Shiblî sobre [73]."
Ne nous méprenons pas; Ibn Arabî ne remet pas en cause la teneur des propos de Hallâj mais le fait qu'il les a proférés sous l'emprise de l'ivresse laquelle, souligne-t-il, exclut par définition l' "équité" (al-'adl, terme de la même racine que i'tidâl) de la part de celui qui s'exprime. Dès lors, son témoignage doit être récusé d'emblée, quand bien même, insiste-t-il, ses propos sont véridiques.
Anâ man ahwâ wa man ahwâ anâ: ce vers célèbre de Hallâj, le Shaykh al-akbar ne le cite pas moins de trois dans ce chapitre des Futûhât sur l'amour [74] ; nul doute, qu'il en ait éprouvé le sens: "Lorsque tu L'aimes, tu sais, au moment où tu bois le breuvage de Son amour pour toi que ton amour pour Lui ne fait qu'un avec Son amour pour toi; et ce breuvage t'enivre au point de te faire oublier ton amour pour Lui bien que tu sentes que tu L'aimes; renonce donc à distinguer entre ces deux amours."
L'amour naît d'une absence. Quand cette absence devient présence, l'amour devient connaissance; quand cet amour est amour de Dieu, cette connaissance est connaissance de Dieu; et quand cette connaissance est parfaite, il n'y a plus de 'ârif car Dieu seul connaît Dieu qui est le "connaissant la connaissance et le connu" [75] .
En somme, l'auteur des Futûhât ne donne pas tout à fait tort à ceux des oulémas que scandalise l'idée que le Tout-puissant puisse être aimé d'une misérable créature; leur seule erreur est de poser une irréductible dualité là où il n'y a, d'un point de vue métaphysique, que l'Un sans second; dans une telle perspective, il n'y a jamais que Dieu qui S'aime Lui-même (mâ ahabba Llâh illâ Llhâh ) [76] . Plus encore, "l'amour est la qualité de celui qui est, or il n'y a dans l'existence que Lui, [...] Il n'y a d'être que Lui, il n'y a donc d'aimé et d'aimant que Lui!" [77] Et c'est précisément ce que découvre le spirituel abreuvé d'amour lorsqu'il atteint le plus haut degré de conformité à la uswa hasana, le suprême paradigme muhammadien.

Notes

[1] Tout ce passage fait écho aux premiers versetsdes sourates 81 et 82.
[2] Futûhât Makkiyya, ed. Bûlâq, 1329 h.,II, p.346.
[3] La Passion de Hallâj, Paris, 1975, II, p.414.
[4] S. Ruspoli, Le Livre des théophanies d'IbnArabî, Paris, 2000, p. 12.
[5] Voir par exemple, Hujwirî, Somme spirituelle,trad. Mortazavi, Paris, 1988, p. 223-227; Kalâbâdhî, Traité de soufisme, trad. R. Deladrière, Paris, 1981, p. 128-130; Qushayrî, Risâla, Beyrouth, 1990,71-73.
[6] Notons à ce propos que deux ouvrages ayanttrait à cette question et mentionnés par Ibn Arabî dans l'Ijâza et le Fihristsont aujourd'hui inaccessibles, le K. al- 'ishq et le Rawdat al-'âshiqîn,cf. O. Yahyia, Histoire et classification de l'oeuvre d'Ibn Arabî, Damas,1964, R. G. n° 312, 601. Quant à l'ouvrage intitulé Lawâzim al-hubb, publiéà Damas en 1998 et présenté comme une oeuvre du maître andalou, il s'agiten réalité d'une redistribution, selon l'ordre alphabétique, de textes diversd'Ibn Arabî portant sur l'amour que M. Ghurâb avait déjà réunis- quoique dansun ordre différent- dans un recueil intitulé al-Mahabba al-ilâhiyya, Damas,1983.
[7] Il s'agit des chapitres 246 à251.
[8] Ces questions portent les numéros116 à 119dans les Futûhât, II, pp. 111-114.
[9] Ce chapitre (II, p. 320-362) a été traduit en français par M. Gloton sous le titre Traité de l'amour, Paris,1986.
[10] Ms. B. N. 2348, f. 203b.
[11] Fut.,II, p.323.
[12] Ms. B. N., f. 225.
[13] Id. f. 229 b.
[14] Id. f. 231.
[15] Tanazzulât mawsiliyya, ed. Le Caire, 1986,p.335.
[16] Fut., II, p.322.
[17] A ce sujet, voir Fut., IV, p.102,269.
[18] Voir inter alia, Ansârî, Le Chemin de Dieu,trad. de Beaurecueil, Paris, 1985, p.149, 201; Hujwirî, Somme spirituelle,, p.350; Qushayrî, al-Risâla, p. 317.
[19] Ihyâ' ulûm al-dîn, Beyrouth, s.d., IV, p.328.
[20] Fut., II, p. 114; voir aussi II, p.326 oùil déclare "Nul n'aime jamais que son Créateur".
[21] Fut., II, p.341.
[22] Fut., II, p. 399.
[23] Bukhârî, bâb al- tawâdu; Ibn Hanbal, 6, 256.
[24] Sur la notion de l'amour chez Tirmidhî, cf.,G. Gobillot, "Un penseur de l'amour, le mystique khurâsânien al-HakîmTirmidhî", in Studia Islamica, n° 73, 1991, p. 25-44.
[25] Fut., II, p. 115.
[26] Muslim, Imân, 147.
[27] Beyrouth, s.d. IV, p. 293-360.
[28] Fut., II, p. 114.
[29] Fut., II, p. 114; voir aussi II, p. 326; IV,p.269.
[30] Fut., II; p. 326; IV, 269.
[31] Fut, II, 310;
[32] K. al-hujub, ed. Beyrouth, 1991, p.36.
[33] Fut., II, p. 327, 364, 399, 332
[34] Cf., Fut., II, 325 où Ibn Arabî rapporte sapropre expérience en la matière.
[35] Cf.,Bûkhârî, Imân, 37.
[36] Ce thème est en particulier celui du chapitre59 des Tajalliyât où Ibn Arabî rapporte un entretien avec Dhû l-Nûn al-Misrî.
[37] Fusûs al-hikam, ed. Beyrouth, 1986, p. 203.
[38] Fut., II, p.331.
[39] Fut., IV, p. 104; II, p.112,232,364, 310, 399 etc.
[40] Fut., IV, p.269.
[41] Fut., IV, p. 260.
[42] Fut., II, 345.
[43] Fut., II, 114.
[44] Ibn Arabî cite à de nombreuses reprises cettesentence; cf., Fut. I, 259, II, 345, III, 11, 449.
[45] Eckhart va, lui, jusqu'à dire: "Je neveux jamais remercier Dieu de m'aimer car il ne peut s'en dispenser". Cf., Alain de Libera, Eckhart, Suso, Tauler ou la divinisation de l'homme,Paris, 1996, p. 176.
[46] Fut., II, p.327.
[47] Julienne de Norwich, Le Livre des révélations,1992, p. 183; sur l'apocatastase cf., p. 106.
[48] Fut. II, p. 542
[49] Fut., II, p. 328-329.
[50] Fut., IV, p.269.
[51] Cf. Fut., II, p.341.
[52] M. Chodkiewicz, Le Sceau des saints,Paris, 1986, chap. 7;Voir aussi la note très éclairante qui figure dans LesEcrits spirituels de L'Emir Abd el-Kader, Paris, 1982, n° 84, p.202-204.
[53] Ibn Arabî évoque ces deux aspects dans leK. Marâtib 'ulûm al-wahb, ms. Yahya Ef. 2415, f.84. Voir aussi le chap. 471des Futûhât, IV, p. 102-103
[54] Fut., II, p.596; 353.
[55] Fut., III, p. 449-450.
[56] Fut., II, p. 113.
[57] Fut., II, p. 354.
[58] Fut., II , p. 596 où Ibn Arabî indique à proposdu hadîth "J'ai été malade et tu ne M'as pas visité..." (Ibn Hanbal,Musnad, II, 404) que c'est en tant qu'Il est muhibb que Dieu "s'abaisse"à s'identifier à l'homme malade, affamé; sur son interprétation de ce hadîthcf. Les Ecrits spirituels, note 107, p. 207.
[59] K. al-hujub, p.38.
[60] Fut., II, p. 171.
[61] Ce titre complet figure dans la table desmatières qui se trouve au début des Futûhât, cf., I, p. 18.
[62] Ed. Afîfî, Le Caire, 1955, p.195.
[63] Fut., IV, p.379, ce paragraphe du bâb al-asrârcorrespond d'ailleurs au chapitre 243 sur la perfection.
[64] Tanazzulât, p. 343; voir aussi Fut. I, 234; signalons à ce sujet qu'Ibn Arabî déclare dans le Dîwân (ed. Beyrouth,1996,p.193) n'être limité ni par l'occident ni par l'orient tout en affirmantà maintes reprises, en particulier dans le Dîwân, que sa fonction embrasseles "deux horizons"; voir par exemple p.246, 335, 281, 375.
[65] Sur la correspondance entre les Futûhât etle Coran, cf., M. Chodkiewicz, Un Océan sans rivage, Paris, 1992, chap. 3.
[66] Fut., II, p. 615.
[67] Dans le K. al-wasâ'il (ed. M. Profitlich,Breisgau, 1973, f.5) Ibn Arabî indique que l'adab est une condition sine quanon de l'amour; Sur le symbolisme du vin chez Ibn Arabî, cf. Fut., II, 114,IV, 381 et Marâtib al-'ulûm, f. 86.
[68] Muslim, Fadâ'il al- sahâba, 16.
[69] Fut., II, p. 114, 550-551, IV, p. 381; etMarâtib, f.85. , et l'expérience d'Ibn Arabî à ce propos, III, 376, et LeSceau des saints, p. 193.
[70] Fut., II,545,550,552; c'est l'un des sensqu'Ibn Arabî donne au verset: "Dis: Seigneur, augmente-moi en science"(20:14).
[71] Fut., II, p. 350; Dîwân Ibn Arabî, Beyrouth,1993, p.391.
[72] Fut., II, p. 546.
[73] Fut., II, p. 546 et II, p.12.
[74] Cf., II, 334, 353, 361.
[75] Ainsi se décrit lui-même le fatâ théophaniquequ'Ibn Arabî rencontre auprès de la Ka'aba (Fut., I, 48).
[76] Fut., II, p.113.
[77] Fut., II, p.11

jeudi 26 juin 2008

Les rêves dans la culture Musulmane

Les rêves dans la culture Musulmane


Un article de Pierre Lory

Le rêve en tant que tel constitue une expérience fondatrice dans la conscience humaine. Il semble avoir bouleversé nos ancêtres dès les temps les plus anciens : alors que le corps repose en état d’immobilité, que toute vigilance a cessé, voici qu’un autre mode de conscience surgit. Le sujet voit, entend, ressent la joie ou la peur, sans que tout ceci ne laisse de traces dans le monde extérieur. N’y avait-t-il pas là pour eux le signe qu’existe en l’homme une âme, un principe immatériel autonome par rapport au corps physique ? Et ces expériences oniriques ne résultent-elles pas, de quelque manière d’une rencontre avec un monde sur-naturel ?


Dans les sociétés archaïques, le rêve est en tout cas le moyen privilégié d’entretenir des rapports avec la surnature : de connaître les événements cachés, présents ou à venir, de maintenir l’équilibre avec le monde des défunts etc. C’est ainsi que les rêves induits chez les chamanes et hommes de pouvoir constituent un des pivots de la vie sociale dans mainte société tribale. Certains anthropologues ont été jusqu’à suggérer que l’expérience du rêve aurait présidé à la naissance de l’art, et que les peintures rupestres préhistoriques que nous pouvons contempler aujourd’hui reproduiraient des visions de type chamanique (cf J.Clottes et D.Lewis-Williams, Les chamanes dans la préhistoire, Seuil, 1996).

Dans la culture musulmane classique, la question du rêve a été abordée avec gravité et prudence à la fois. Gravité, car le hadîth affirme sans ambiguïté que le rêve est une partie de la prophétie (juz’ min ajzâ’ al-nubuwwa) qui perdurera dans la Communauté après la mort de son Prophète, et jusqu’à la fin des temps historiques. Réserve, car il s’agissait de faire le départ entre rêves véridiques porteurs d’un message céleste et songes équivoques issus simplement des passions humaines voire de susurrements sataniques. Examinons ces deux termes de plus près.

Les données de la Tradition


Les rêves ont tenu une place de premier plan dans la vie publique et privée de Muhammad telle qu’elle nous a été rapportée dans la littérature du hadîth et de la biographie prophétique. Nous nous fondons ici surtout sur les principaux recueils de hadîths sunnites (cf la Bibliographie in fine) et sur les ouvrages de Sîra (Ibn Ishâq, Sîra ; Ibn Sa`d,

Mais les recueils de traditions mentionnent surtout ceux dont le poids historique voire politique est manifeste : la vertu d’Abû Bakr et surtout celle de `Umar sont exprimées par des songes à peine codés. Plusieurs hadîths sahîh-s rapportent ainsi des rêves de Muhammad concernant la précellence de `Umar. Ce dernier boit du lait (symbole de la science, explique Muhammad) des doigts mêmes du Prophète. Dans un autre songe où apparaissent plusieurs Compagnons, il est celui dont la chemise (interprétée ici comme désignant la religion) est de loin la plus longue. Parfois, le rêve de Muhammad prédit de façon à peine voilée les évènements politiques des trente années suivant sa mort, voire au-delà : la grande fitna, la mort de Husayn à Kerbéla, la révolte de `Abdallâh ibn Zubayr...(notamment dans plusieurs traditions d’origine parfois incertaine répertoriées dans le Musnad d’Ibn Hanbal).

Un rêve prémonitoire et d’un poids historique certain a même été mentionné dans le Texte sacré : le songe reçu par Muhammad à Médine de l’entrée des Musulmans à La Mecque en état de sacralisation, confirmé par le pélerinage de 629 (Coran XLVIII, 27). La victoire de Badr, la défaite du mont Uhud auraient elles aussi été prévues lors de plusieurs songes rapportés par le hadîth ; le Coran évoque même le rôle du message onirique qui serait intervenu peu avant la bataille de Badr (VIII, 43-44). Dans tous les cas, le rêve venait confirmer le dessein divin reposant sur un événement politique ou militaire, et donc lui donner sens.

Les récits du Voyage Nocturne et de l’Ascension Céleste peuvent également être mentionnés, pour autant que les savants se sont posé la question de sa nature : voyage de Muhammad dans son esprit ou dans son corps ? Si le consensus de la Communauté s’est fixé sur la première interprétation, celle d’un voyage corporel, plusieurs exégèses rapportent néanmoins aux événements du Isrâ’ le verset XVII, 60 mentionnant un songe du Prophète : ’Nous n’avons fait de la vision (ru’yâ) que nous t’avons montrée ainsi que de l’arbre maudit mentionné dans le Coran, qu’une tentation pour les hommes’. Enfin, la Tradition rapporte un certain nombre de rêves à portée eschatologique où Muhammad ou certains Compagnons (Ibn `Umar) auraient reçu la vision des récompenses et des châtiments de l’au-delà.

Mais l’importance accordée par le hadîth aux rêves de Muhammad ne doit pas masquer une conviction plus centrale encore pour notre propos : celle que tous les croyants participent de quelque manière à cette suffusion du message divin dans la Communauté. La pratique même du Prophète l’illustrait : il réunissait le matin ses principaux Compagnons, et demandait si l’un d’entre eux avait rêvé. Parfois, ces récits de rêves ont pu exercer un effet sur la Loi ou la coutume religieuse. C’est suite aux songes convergents du Médinois `Abd Allâh ibn Zayd et de `Umar ibn al-Khattâb que fut institué le rite de l’âdhân. De même, la détermination de la position de la Nuit du Destin durant les sept derniers jours du mois de Ramadan a-t-elle été le résultat d’une série de rêves de Compagnons en ce sens, avalisée ensuite par le Prophète. Il arrivait que le songe du Prophète et celui d’un autre croyant fussent en concordance...

Bref, il existait comme une suffusion onirique collective dont Muhammad était en quelque sorte le pivot et le garant, mais non le seul acteur. D’ailleurs, cette manière d’inspiration collective par le rêve se confirma dès le décès du Prophète. Selon la Sîra, les Compagnons, perplexes et divisés quant au mode de lavage du corps de Muhammad après son décès inattendu, furent endormis ensemble et entendirent alors tous une voix leur donnant l’instruction précise. Passée la période fondatrice de la religion musulmane, les messages oniriques continuèrent de jouer un rôle dans la vie spirituelle des croyants, voir de toucher de façon discrète et incidente les élaborations juridiques ou théologiques (cf les récents travaux de Leah Kinberg cités en Bibliographie).

Le sommeil, nocturne en particulier, représente par conséquent un moment grave dans le quotidien des hommes. Il peut en effet devenir le moment de la visitation d’un ange, voire de Dieu Lui-même. C’est cette éventualité - jointe à la crainte a contrario d’une présence démoniaque à ce moment là - qui explique entre autres raisons la complexité des débats autour des gestes rituels précédant l’endormissement ou suivant le réveil : ablutions, récitations de versets coraniques et de prières propitiatoires, actes prophylactiques. Des gestes précis accomplis par le Prophète avant de s’endormir ont été rapportés par le hadîth en assez grand nombre. Il semble que Muhammad ait pu en adopter de différents suivant les jours et les circonstances ; enfin il est difficile d’évaluer dans quelle mesure il souhaitait que les autres croyants s’y conformassent. Ces pratiques sont bien sûr liées aux questions de pureté rituelle. Mais la nécessité d’une telle pureté renvoie à son tour au rapport du croyant avec les êtres du monde surnaturel, notamment avec les anges ; l’impureté attirant quant à elle la présence et le contact du démon. On peut même relever que, d’une certaine manière, le sommeil, la rencontre avec l’ange du rêve représente comme une préfiguration de la mort (cf Coran XXXIX 42), d’où la solennité des rituels intimes encadrant cette période nocturne décrits dans les recueils de hadîths. A tout le moins ces rituels ont-ils eu le bénéfice de prémunir certains croyants contre la terreur des cauchemars, selon des hadîths cités dans les mêmes chapitres.

Ceci dit, tous les rêves vécus durant le sommeil ne comportent pas la même charge symbolique ou religieuse. Le hadîth et à sa suite les docteurs de la Loi ont établi une classification entre les différentes formes de rêves, afin d’entourer de conditions précises celles dont le contenu pourrait se prévaloir d’une source surnaturelle. Cela commence par une spécification de certains termes. Le hulm désignera désormais le rêve d’origine passionnelle ou démoniaque, notamment mais non exclusivement d’ordre sexuel. Le rêve véridique, lui, correspondra à la ruy’â : ’La ru’yâ vient de Dieu, le hulm de Satan’, dit le hadîth à propos de cette distinction entre deux termes utilisés pourtant souvent comme synonymes en arabe ancien. Al-ru’yâ sera d’autre part distinguée de al-ru’yatu, vision à l’état de veille ; sauf quand l’exégèse l’exigera. Ainsi le terme ru’yâ advenant en Coran XVII 60 pour désigner sans doute le Voyage Nocturne est-il interprété comme une ru’yâ `ayn, à l’état de veille, opposée à une ru’yâ manâm, songe à l’état de sommeil.


Trois catégories de rêves


Ensuite, les rêves seront classés globalement en trois catégories, suivant en cela un hadîth sahîh :


- 1) le discours inconscient que l’âme individuelle, renvoie à partir du vécu du jour précédent. Il n’est pas foncièrement nuisible, mais ne fournit pas de message utile non plus ;

- 2) les susurrements de Satan qui cherche à épouvanter ou attrister le dormeur, ou simplement à le perturber par des messages incohérents ;

- 3) Le rêve sain, envoyé par Dieu. Seul ce troisième type de songe - la ru’yâ au sens strict - intéresse la tradition religieuse.


Comment distinguer le rêve sain des images démoniaques ? C’est le rêveur qui, finalement, fait le départ ; s’il se réveille angoissé et mal à l’aise, le message vient de Satan. La vision d’origine céleste est quant à elle accompagnée de soulagement et de joie.

L’affirmation clé de l’onirologie musulmane se fonde sur une parole prophétique : ’Le rêve est la quarante-sixième partie de la prophétie’. Ce hadîth est rapporté avec de très nombreuses variantes. Certaines spécifient qu’il s’agit du rêve ’de l’homme pieux (sâlih)’ ou bien ’du croyant’, ou ’du Musulman’ pieux. Des fractions différentes sont mentionnées : il est la quarantième, la soixante-dixième partie de la prophétie (17 variantes !). D’autres hadîths également sahîh-s confortent la même idée. Muhammad aurait déclaré à son entourage qu’après sa mort, il ne resterait de la prophétie que les bonnes nouvelles apportées par les rêves vus par le croyant, ou vus pour lui par une autre personne.

&

Une autre parole transmise sous de nombreuses variantes fait dire par ailleurs à Muhammad que celui qui le verra en rêve le verra vraiment, car Satan ne peut pas revêtir sa forme. Les cas de visions du Prophète durant le sommeil se sont multipliés après la mort de Muhammad, et perdurent jusqu’à nos jours. Enfin, un hadîth sahîh affirme qu’à la fin des temps, les rêves des Musulmans pieux deviendront à la fois beaucoup plus abondants et plus véridiques : comme si la Communauté se trouvait collectivement investie d’une inspiration divine, compensation de l’éloignement historique de la présence d’un prophète.

Alors, n’y aurait-il pas danger à voir se dessiner des phénomènes de ’prophéties’ incontrôlables, se réclamant de l’autorité même du hadîth ? Déjà les rêves véridiques avant l’Islam étaient reconnus comme valides - ne serait-ce que parce que certains d’entre eux auraient prévu l’avènement de l’Islam ; a fortiori devraient l’être ceux de Musulmans croyants. Dès les premiers siècles hégiriens, des hommes politiques et militaires ont usé et abusé de la publication de rêves annonçant leur victoire ou la justifiant après coup, et donnant souvent à l’événement le cachet prophétique ou providentiel qui manquait à l’évidence ; des illuminés ont proclamé leur divin missionnement.

De ce fait, les traditionnistes et exégètes ont multiplié les interprétations limitant les risques de glissement. On trouvera des exemples éloquents et parfois sophistiqués de cet effort dans les commentaires des hadîths cités plus haut. Prenons par exemple la matière traditionnelle très ample réunie par Ibn Hajar al-`Asqalânî dans son Fath al-Bârî et par Qastallânî dans le Irshâd al-sârî. Selon certains avis, ’quarantième partie de la prophétie’ doit s’entendre au sens purement métaphorique, et : la partie d’une chose ne peut être identifiée à son tout, et : le hadîth ne concernait que les contemporains ou les proches de Muhammad, ou bien ne s’appliquerait en fait qu’aux prophètes...

Dans les interprétations les plus larges, les commentateurs admettent que ces messages oniriques puissent confirmer l’apport de la révélation (nubuwwa, non risâla) sans rien y ajouter de neuf toutefois. On conviendra qu’il est logique que des juristes généralement très réservés à l’égard de l’opinion indépendant (ra’y) à l’état de veille, se méfient de l’inspiration individuelle onirique. La vision du Prophète en rêve par des croyants est pareillement minimisée par les docteurs de la Loi, en sorte que celui qui aurait reçu une visite de Muhammad ne se sente pas investi d’une mission de type prophétique. Cette crainte de voir des illuminés ou des imposteurs abuser de l’argument du songe a conduit à valoriser un hadîth affirmant que ’celui qui mentira à propos de son rêve sera condamné au Jour de la Résurrection à nouer deux poils’, ce type de mensonge étant associé à celui de l’artisan fabriquant d’idoles. L’idole mentale créée par ce mensonge est en effet aussi pernicieuse qu’une divinité des polythéistes.

L’étude des textes coraniques relatifs aux manifestations oniriques sont bien sûr également riches d’enseignements, mais d’une façon plus indirecte car ne se rapportant pas aux rêves des simples croyants. Passons sur les mentions d’ordre polémique, les polythéistes mecquois qualifiant la révélation coranique de adghâth ahlâm (rêves chaotiques ; cf Coran XXI 5) ; elles ne concernent pas le rêve véridique, propos du présent article. Le Coran contient plusieurs passages évoquant la ru’yâ, mais il s’agit surtout des rêves de prophètes. Rien n’autorise a priori à y discerner des applications possibles aux expériences oniriques des croyants ordinaires. Mais, nous le verrons bientôt, les exégètes réagiront de façon assez diverses dans leur effort d’herméneutique. Par exemple à propos des passages suivants :


- les versets XXXVII 102-105 : Abraham se voit en rêve sacrifiant son fils. Il interprète cela comme un ordre, se prépare à l’exécuter avec l’assentiment dudit fils. La plupart des exégètes ne s’attardent pas sur la nature onirique de l’ordre divin - simple canal de révélation auquel d’autres modes de wahy auraient pu être substitués. Seul Fakhr al-dîn Râzî pose la question dans ses Mafâtîh al-ghayb : pourquoi certains messages ont-ils lieu par voie de rêve et non à l’état de veille ? N’y a-t-il pas là une modulation dans l’intensité ou l’intentionnalité du contenu révélé à ce moment ? Il note que certains rêves prophétiques sont envoyés ’en clair’ (p.ex. : Muhammad rêve qu’il rentre faire le pèlerinage à La Mecque, cf Coran XLVIII 27), d’autres représentent un événement qui ne se produira pas (le songe d’Abraham cité ici), d’autres enfin sont symboliques et demandent une interprétation (comme le rêve de Joseph voyant onze étoiles, le soleil et la lune se prosterner devant lui, cf Coran XII 4). Conclusion indirecte : les rêves de ces prophètes peuvent constituer mutatis mutandis un modèle pour ceux des croyants ordinaires, chez qui l’on retrouve également ces trois modalités de ru’yâ. La portée des considérations contenues dans le Mafâtîh al-ghayb est, on le constate, considérable pour la fondation de la science onirocritique en Islam.


- le récit de Joseph relaté dans la sourate XII 36 sq. Joseph interprète les rêves de ses deux compagnons de geôle, puis ceux de Pharaon - autant de personnages qui ne sont nullement des prophètes. Ces versets constituent un locus classicus des théoriciens de l’oniromancie. Là encore, c’est Râzî qui fournit les développements les plus circonstanciés sur la question de l’interprétation oniromantique de Joseph : est-elle d’origine divine, assimilable à une révélation ? Quelle est la valeur d’une oniromancie païenne, ou musulmane mais simplement inductive ? En quoi consiste précisément l’opération d’interprétation, de ta`bîr ? Pour lui, ces textes coraniques avalisent à l’évidence la science onirocritique, laquelle est également confirmée par l’effort d’élucidation intellectuelle. Ce qui n’entraîne pas l’idée que les onirocrites non prophètes disent le vrai dans chaque cas - loin de là.


- le rôle du verset XXXIX 42 est aussi à souligner : ’Dieu accueille les âmes au moment de leur mort ; il reçoit aussi celles qui dorment, sans être mortes. Il retient celles dont il a décrété la mort. Il renvoie les autres jusqu’à un terme fixé’. L’âme du dormeur, tout comme celle du défunt, est appelée à Dieu, mais elle est ensuite renvoyée dans le corps. Cette assertion justifie elle aussi que le sommeil permette le contact avec le monde surnaturel, car c’est au moment de cette assomption auprès de Dieu que, selon certaines traditions, des messages d’une vraie teneur spirituelle peuvent être confiés aux âmes. Et le réveil, note al-Baydâwî dans son commentaire coranique Anwâr al-tanzîl, ressemble par conséquent à une petite résurrection.


Synthèses doctrinales


On ne peut donc pas dire qu’une conception homogène du rôle des rêves se soit dégagée au cours des premiers siècles de l’Islam, mais plutôt que des visions plurielles aient été amenées à coexister sur une base dogmatique commune, alliant deux conceptions majoritairement acquises, car fondées sur plusieurs traditions prophétiques :


- l’âme (al-rûh) peut être attirée durant le sommeil vers le monde céleste, et là-bas recevoir communication de messages divins.


- l’âme, restant sur terre dans le corps du dormeur, peut recevoir un message par l’intermédiaire de l’ange du rêve qui descend des cieux.


Mais dans les deux cas, il est affirmé que c’est Dieu qui prend et garde l’initiative en instillant la foi dans le cœur du croyant ; en ce sens, remarque Ibn Hajar, l’état de sommeil ne se distingue pas de l’état de veille où c’est Dieu aussi qui accorde la foi et le jugement juste. Dans tous les cas, le degré d’obscurité du message onirique est dû à l’état de pureté du coeur du dormeur. Un pécheur, un mécréant ne pourront que rarement bénéficier d’un message vrai (cas de Pharaon), ils ne connaissent le plus souvent que des rêves incohérents et ténébreux. Parfois, c’est en effet à l’intervention de Satan qu’est imputé le brouillage de la vision et/ou de la parole reçue durant le sommeil. Généralement, le message véridique arrive au dormeur sous forme de parabole ou de symbole (mathal).

Comment l’ensemble de ces traditions ont-elles été intégrées dans les synthèses doctrinales les plus marquantes de l’Islam classique ? Parmi les auteurs principaux ayant traité de cette question spécifiquement, mentionnons :


- Abû Hâmid al-Ghazâlî, qui aborde la question du rêve dans le cadre de sa noétique et surtout de sa tentative de définir les rapports entre le corps et l’esprit (Ihyâ’ `ulûm al-dîn IV ; Tahâfut al-falâsifa ; Madnûn) ainsi qu’à propos de sa doctrine mystique (Mishkât al-anwâr). Le miroir du cœur, poli par l’observance de la Loi et éventuellement par des pratiques soufies, peut entrer en contact avec les données inscrites dans la Table Gardée, durant le sommeil en particulier. A la différence de ce qu’affirment les falâsifa (ici, Avicenne) ce contact n’est pas induit nécessairement par l’état du coeur lui-même ; il dépend de l’intervention d’un ange missionné par Dieu, selon ce qu’enseigne la Tradition. Ce message surnaturel est ensuite traduit par l’imagination (khayâl) du dormeur. Mais cette imagination n’agit pas arbitrairement ; il existe une analogie générale entre le monde supérieur du Malakût et le monde terrestre, en sorte que les éléments sensibles (soleil, lune, arbres etc) peuvent exprimer sur un mode symbolique un contenu célestiel. Ghazâlî fonde ainsi indirectement les inductions des onirocrites. Le rêve est effectivement pour lui une partie de la prophétie, mais il ne peut se produire que dans le contexte d’une pratique rigoureuse et fervente de la foi dans la Tradition.


- Ibn Khaldoun a également exposé avec beaucoup de clarté la question du rêve, dans des termes qui se rapprochent finalement de la doctrine ghazâlienne (dans la Muqaddima, et dans le Shifâ al-sâ’il également). L’âme humaine, substance spirituelle, a potentiellement accès aux réalités universelles contenues dans les mondes célestes, mais bien sûr en fonction seulement de ce que le décret divin lui alloue. C’est ce qui se passe lors du sommeil, lorsque l’âme peut quitter l’enveloppe corporelle. Ces connaissances issues des universaux, al-kulliyyât (qui peuvent concerner le futur, d’où la possibilité de la divination) sont ensuite rendues à l’esprit du dormeur par l’imagination, en fonction des ’moules imaginatifs habituels’ (qawâlib ma`hûda) qui sont les siens. Ces ’moules’ varient en fonction de la réalité vécue du dormeur : un aveugle ne connaîtra pas les mêmes rêves qu’un voyant. Ibn Khaldoun s’attarde sur la question des connaissances supra-naturelles des devins, des saints et des prophètes, qui ont accès à ces universaux même à l’état de veille ; il trace plus généralement les fondements de l’oniromancie à qui il assigne des règles universelles, et qu’il classe parmi les sciences religieuses (`ulûm shar`iyya). Se fondant sur le hadîth et le témoignage de plusieurs Compagnons, il justifie l’apparentement du rêve véridique à la prophétie dans leur nature et leur processus mental, même si le degré perceptif du rêve reste très imparfait par comparaison.


- la tradition hanbalisante a elle aussi fourni plusieurs apports à la question des rêves. Elle a notamment abordé la question de l’apparition des défunts durant le sommeil. La manifestation de ce type de rêves est attestée pour des périodes fort anciennes (dès les premières générations de Musulmans, selon Ibn Sa`d ou Tabarî). Le hadîth en fait d’ailleurs déjà état : Muhammad n’aurait-il pas vu en rêve Waraqa ibn Nawfal, l’oncle chrétien de Khadîja, ou certains de ses contemporains, après leur décès ? Ce qui affirmait une manière de survie des défunts avant même la Résurrection générale. Ghazâlî a traité cette question dans un chapitre de son Ihyâ’ `ulûm al-dîn, et a consacré à l’apparition onirique du prophète Muhammad en particulier un passage de son Madnûn.

Mais il existait bien avant lui une tradition moralisante et homélitique qui avait recueilli des récits de rêves en ce sens. Plusieurs auteurs de tendance hanbalite ont en particulier pris acte de ces témoignages. Il est très instructif d’analyser notamment le contenu du Kitâb al-Manâm d’Ibn Abî al-Dunyâ (m. en 894), accessible à présent grâce à l’excellente édition de L.Kinberg (E.J.Brill, 1994), qui regroupe 350 récits de rêves où apparaissent des personnes défuntes exposant au dormeur les conditions de leur survie dans l’au-delà et ce qui assure leur salut ou entraîne leur tourment. Ces récits, présentés tels des hadîths avec des chaînes de transmetteurs, présentent une portée morale, mais également théologique et politiques réelle. La piété et la vertu sont récompensées, comme la neutralité dans les combats entre Musulmans (les morts dans ces guerres n’ont pas statut de shuhadâ’ auprès de Dieu) et l’abstention dans les débats spéculatifs (condamnation des Mu`tazilites notamment).


Dans une optique déjà plus doctrinale, la section du Kitâb al-rûh d’Ibn Qayyim al-Jawziyya (m. en 1350) consacré au rêve sain fournit une utile et claire synthèse des options de l’Islam traditionnel sur la question. Son optique est principalement eschatologique : il s’agit de montrer, en se fondant sur la Tradition et les témoignages oniriques, les rapports entre corps et esprit ; comment ils se séparent au moment du décès ; les modalités de survie des défunts pendant la période suivant immédiatement la mort physique ; les liens qu’ils gardent avec le monde qu’ils ont quitté, et notamment avec leurs proches.

Au total, on constate donc que, malgré de nombreuses divergences d’interprétation, un consensus s’est établi dans l’Islam sunnite s’agissant de l’importance de la vision onirique.

La plupart des docteurs admettent qu’il puisse exister des rêves suscités par des causes physiologiques, par des affleurements de données de la mémoire, par des excitations démoniaques des passions : mais tout cela n’entre pas dans la catégorie du rêve véridique, al-ru’yâ al-sâdiqa.

Il est professé que le rêve véridique est le vecteur d’une authentique inspiration surnaturelle, qu’il est ’une parole que ton Seigneur t’adresse durant le sommeil’ (hadîth) ; qu’il est possible de voir les défunts ordinaires, a fortiori les saints et les prophètes. Le prophète Muhammad peut apparaître en personne et réellement à des croyants lors de leur sommeil, mais l’explication de la nature de l’apparition varie selon les exégètes. Il est même confirmé que le croyant puisse voir Dieu, p.ex. dans l’éclat d’une lumière ou encore sous forme humaine (cf le hadîth al-ru’yâ ; le chapitre de la Risâla d’al-Qushayrî consacré au rêve ; et exemples dans la littérature soufie, comme le Kashf al-asrâr de Rûzbehân Baqlî, trad. et prés. par P.Ballanfat sous le titre Le dévoilement des secrets, Seuil, 1996).


L’onirocritique


A partir de tout ce qui précède se pose la question de l’interprétation des rêves. Car s’il arrive que Dieu envoie à un rêveur un message parfaitement clair, le fait reste rare voire exceptionnel. Dans la majorité des cas, le songe affleure à la conscience sous forme de symboles. Les interpréter, c’est effectuer l’opération de ta`bîr, de faire traverser le récit d’une rive à une autre : de la rive de l’image sensible, à celle du sens réel, de sa haqîqa.


Ici encore, c’est la littérature du hadîth qui fournit l’armature à cette discipline singulière qu’est l’onirocritique. Le Prophète a en effet joué souvent le rôle d’interprète de rêves, car les Musulmans venaient l’interroger sur leurs songes. La littérature du hadîth nous a laissé de nombreux exemples de ce genre de consultations. Parfois, Muhammad interprétait ses propres rêves : s’étant vu boire du lait en telle quantité qu’il en ruisselait de ses doigts et qu’il en offrit à boire à `Umar, il expliqua à ses Compagnons qu’en l’occurrence, le lait désignait la science (al-`ilm). Il est hors de doute que le symbolisme coranique joua un rôle éminent à la fois dans le contenu des rêves et dans leurs interprétations.


A `Abd Allâh ibn Salâm qui avait rêvé qu’il s’était accroché à une anse située au sommet d’une colonne dressée au milieu d’un jardin verdoyant, Muhammad répondit : ’`Abd Allâh mourra en tenant l’anse solide’. La référence coranique (verset II 256 ou XXXI 22) est ici tellement transparente que le hadîth ne l’explicite même pas. Une autre fois, `Amr ibn al-`As, le futur conquérant de l’Égypte, lui aurait raconté qu’il s’était vu une nuit en train de sucer deux de ses doigts dont l’un était de graisse, et l’autre de miel. ’Tu lis les deux Livres, la Torah et le Coran’, lui aurait répondu Muhammad.


Les interprétations de rêves par Muhammad que nous a laissées la Tradition portent essentiellement sur des sujets religieux (l’au-delà), moraux, juridiques (état de pureté). Muhammad récusa comme étant des pièges ou des farces sataniques des rêves qui ne relevaient pas de ces registres : ainsi celui d’un Bédouin qui avait vu sa tête rouler devant lui, et qui l’avait reprise et remise à sa place. Muhammad refusa en l’occurrence d’en fournir une explication. Est-ce à dire que l’oniromancie musulmane devait se cantonner aux thèmes religieux essentiellement ? La réalité historique qui s’est dessinée par la suite au cours des siècles formateurs de la pensée musulmane a répondu à cette question de façon nuancée. Schématiquement, on peut distinguer :


- une onirocritique à portée essentiellement religieuse et morale, qui s’est diffusée dans les milieux piétistes. Elle est représentée de façon exemplaire dans le rôle joué par les rêves dans l’éducation spirituelle du novice soufi. Le murîd raconte à son maître les rêves importants qu’il a reçus, et le maître peut en fonction de ces messages donner des avis et directives précis. Les grands maîtres soufis ont eux-mêmes raconté des récits de visions parfois somptueuses et d’une vaste portée spirituelle : que l’on pense à ceux de Hakîm Tirmidhî (cf son autobiographie spirituelle Bad’ sha’n ... al-Hakîm al-Tirmidhî), de Rûzbehân Baqlî (cf son Kashf al-asrâr cité plus haut), d’Ibn `Arabî (cf C.Addas, Ibn `Arabî ou la quête du Soufre Rouge, Gallimard, nrf, 1989) ou de Najm al-dîn Kubrâ (cf ses Fawâ’ih al-jamâl, éd. et comm. par F.Meier, Akad. Wiss. Lit., Wiesbaden, 1957). Ces rêves s’apparentent souvent à des sortes de révélations de portée individuelle ; ils peuvent parfois annoncer en toute clarté le message dont ils sont porteurs, ou bien celui-ci peut être dévoilé plus tard par une vision ou un événement ultérieurs.


- une onirocritique plus populaire, et centrée autour de questions beaucoup plus profanes. Dès les premiers siècles après l’Hégire, l’activité des onirocrites aboutit à la constitution d’amples recueils constitués par regroupements thématiques. Nous ne pouvons ici que renvoyer aux travaux de Toufic Fahd à leur endroit (cf Bibliographie, infra). Particulièrement diffusés et consultés jusqu’à nos jours dans les pays de langue arabe sont par exemple Al-Qâdirî fî al-ta`bîr d’al-Dînawarî (m. vers 1009), Al-ishârât fî `ilm al-`ibârât d’Ibn Shâhîn (m. en 1468), le Ta`tîr al-anâm, dictionnaire oniromantique dû à `Abd al-Ghanî al-Nâbulsî (m. en 1731), et surtout le Tafsîr al-ahlâm al-kabîr (trad. fr. de Youssef Seddik Le Grand Livre de l’interprétation des rêves, Paris, Al-Bouraq, 1993). Attribué au Suivant Muhammad ibn Sîrîn (m. en 728) lui-même, ce dernier correspond en fait à une compilation assez tardive due sans doute à Abû `Alî al-Dârî (15e siècle ?).

L’ensemble de ces textes tranchent nettement face aux interprétations mystiques des soufis par exemple. Les interprétations se rapportent le plus souvent à la vie quotidienne, au mariage et aux enfants, aux rapports avec les puissants... Est-ce à dire qu’ils n’auraient à occuper qu’une place marginale ou suspecte dans la cité musulmane ? La réponse est ici négative. Les onirocrites ont toujours su se prévaloir de sources scripturaires et occuper leur place dans l’espace social de l’Islam sunnite. Les rêves de ses compagnons de geôle interprétés par Joseph (Coran XII 36 sq) n’avaient-ils pas un contenu simplement profane ? Le prophète Muhammad n’a-t-il pas accepté d’interpréter des rêves de portée pratique, concernant une épidémie par exemple ?


Plus profondément : est-il possible d’isoler dans la vie personnelle du croyant ce qui relève de la piété pure, d’une sphère de vie uniquement profane ? Tous ces recueils contiennent du reste de nombreuses exégèses de portée morale ou religieuse, dès lors que le rêveur a vu des personnes (prophètes, Compagnons, saints) ou des symboles (rituels, lieux sacrés...) chargés en ce sens durant son sommeil.


La démarche interprétative des onirocrites


Quelques mots sur la démarche interprétative des onirocrites musulmans. Les symboles oniriques étant selon eux issus de la Table Gardée, donc homogènes entre eux et non arbitraires, il devait être possible de les répertorier, de fonder un savoir et une démarche herméneutique. Une première attitude aura été de chercher tout ce qui, dans la Tradition scripturaire ou dans l’usage des premiers Compagnons et Suivants, permettait de fournir des bases à la translation de sens : ainsi le lait renvoyant à la science, comme nous l’avons vu à propos du hadîth cité plus haut. Les données scripturaires constitueraient des bases (usûl) pour les développements (furû`) de l’onirocritique, qui se construirait ainsi un peu à la manière du droit.

Mais la pratique a bien vite montré qu’un symbole onirique ne porte pas un sens unique et univoque ; il ne prend son sens que dans la relation aux autres éléments du rêve. Ainsi le lait, dans un autre contexte onirique, prendra-t-il des significations bien différentes, notamment celles de l’argent sous diverses formes ; il s’agira de savoir si c’est du lait de brebis, de chamelle, de bête sauvage etc qui a été vu. Les répertoires des grands onirocrites se sont gonflés de nouveaux matériaux au fur et à mesure que la pratique s’étoffait. Cela a-t-il entraîné rigidité et sclérose dans l’interprétation au fil des siècles ? La chose n’est pas sûre. D’abord, parce qu’il est peu probable que les véritables onirocrites se soient mis à appliquer ces livres comme des recueils de recettes : ces textes fournissaient des repères à l’interprétation, non des cadres immuables.

Le principe de base mis en valeur par les théologiens est bien, nous l’avons vu, que le message issu du monde céleste est reçu par le rêveur par l’intermédiaire de sa faculté imaginative (khayâl) ; celle-ci dépend de sa constitution, de son éducation, de la pureté morale de chaque sujet. Dès lors, chaque rêve revêtira forcément une forme originale, propre à la personne qui l’a vécu.

Sommes-nous pour autant autorisés à discerner dans cet effort d’interprétation des rêves comme une lointaine préfiguration de la démarche psychanalytique ? Dans son L’oniromancie d’après Ibn Sîrîn (Damas, 1958), A.Abdel Daïm avait proposé des développements suggestifs sur les parallèles entre l’approche freudienne et celle du grand Tafsîr al-ahlâm. Il notait ainsi chez Ibn Sîrîn la prise en compte de l’association de plusieurs images apparemment sans lien entre elles ; l’explication des images par assonance, jeu de mots, étymologie ; plus généralement l’importance donnée au désir - notamment sexuel - et aux craintes profondes du rêveur ; enfin l’usage d’un réseau de symboles parfois proches des images oniriques rencontrées par les psychanalystes (Jung est également cité) au cours de leur pratique clinique.

Il me semble hors de doute que les traités onirocritiques de langue arabe peuvent fournir un matériau d’une richesse immense à une réflexion analytique qui, dans le champ des civilisations orientales, en est encore à ses balbutiements.


Mais il n’en reste pas moins que le rêve, en psychanalyse freudienne en tout cas, traduit une expérience rigoureusement individuelle fondée sur le refoulement du désir, et son imagerie dépendra pour beaucoup de chaque parcours particulier. La tradition musulmane, elle, insistera beaucoup plus sur la transcendance de l’image onirique. A l’exemple du prophète Muhammad, elle aura tendance à éloigner ce qui semble trop personnel pour donner du sens socialement parlant (cf le rêve évoqué plus haut du Bédouin qui avait vu sa tête rouler devant lui, et qui fut attribué à l’influence de Satan). L’image onirique, dans les textes musulmans, est transpersonnelle tout en se modulant en fonction des différents cas individuels. On pourrait la comparer à la lettre d’un alphabet qui possède une forme stable (transcendante, non arbitraire) mais dontl’associationà d’autres lettres engendre des significations sans cesse renouvelées. Un arbre, un oiseau, une montagne entrent ainsi dans une morphologie et une syntaxe ’célestiels’ puisque rapportés aux rythmes du Malakût.


Et l’on comprend dès lors combien est ténue chez les prophètes, saints et visionnaires la frontière entre la conscience à l’état de veille et celle du rêveur. Najm al-dîn Kubrâ raconte que, lors d’une vision fulgurante, il perçut soudainement les constellations dans le ciel nocturne comme un vaste alphabet déroulant un message cosmique devant les yeux des hommes. Où se situent ici le rêve et son symbole, et où l’éveil et ses réalités ? n


Pierre LORY (EPHE)


Bibliographie succincte :


Pour le hadîth, consulter notamment :

Sahîh al-Bukhârî, Kitâb ta`bîr al-ru’yâ - Sahîh Muslim, Kitâb al-ru’yâ - Sunan al-Dârimî, Kitâb al-ru’yâ - Sunan Abî Dâwûd, Kitâb al-adab ; Kitâb al-ru’yâ - Sunan Ibn Mâja, Kitâb ta`bîr al-ru’yâ, Kitâb al-fitan - Sunan al-Tirmidhî, Kitâb al-ru’yâ. Des mentions beaucoup plus nombreuses concernant les rêves sont à repérer en outre dans les mêmes recueils ainsi que dans le Musnad d’Ibn Hanbal à l’aide des Concordances aux entrées correspondant aux racines R’Y, NWM, HLM.

Travaux contemporains :

FAHD Toufic, La divination arabe, IIe partie chap.2 ’Les procédés oniromantiques’, Paris, Sindbad, 1987 ; ’Les Songes et leur interprétation selon l’Islam’ dans Les songes et leur interprétation, Seuil, Sources Orientales, 1959.

KINBERG Leah ’The Legitimization of the Madhâhib through Dreams’, Arabica 32 (1985) ; ’The Standardization of Qur’ân Readings : The Testimonial Value of Dreams’, The Arabist, 3-4 (1991) ; ’Literal Dreams and Prophetic Hadîths in classical Islam - a comparison of two ways of legitimation’, Der Islam 70 (1993).

VON GRUNEBAUM Gustav et CAILLOIS Roger, Le rêve et les sociétés humaines, Gallimard, nrf, 1967 (ouvrage collectif comprenant plusieurs chapitres sur l’Islam dus à Henry Corbin, ’Le songe visionnaire en spiritualité islamique’ ; Toufic Fahd ’Le rêve dans la société islamique du Moyen-Age’ ; Gustav von Grunebaum, ’La fonction culturelle du rêve dans l’Islam classique’ ; Jean Lecerf, ’Le rêve dans la culture populaire arabe et islamique’ ; Fritz Meier, ’Some Aspects of Inspiration by Demons in Islam’).


lexique (ndlr)


oniromancie : divination par les songes ; ce qui se rapporte au rêve en tant qu’annonce divine (... ou satanique).

onirologie : étude générale des rêves.

onirocritique : interprétation des rêves par l’opération de ta`bîr.

noétique : qui se rapporte à la pensée, à l’acte par lequel on pense.



Source: http://oumma.com/Les-reves-dans-la-culture