dimanche 28 décembre 2008

Redécouvrir l’humanisme spirituel, principe fondateur de l’islam

Redécouvrir l’humanisme spirituel, principe fondateur de l’islam

Un article d'Èric Geofroy

De nos jours, les tensions créées en pays musulman par la rencontre entre le ‘‘local’’ et le ‘‘global’’ sont très vives...

De nos jours, les tensions créées en pays musulman par la rencontre entre le ‘‘local’’ et le ‘‘global’’ sont très vives. Les musulmans sont ainsi amenés à déterminer ce qui, dans leurs cultures, doit être préservé. Le processus actuel, irréversible, de la mondialisation comporte donc pour les musulmans un défi paradoxalement très positif : ils sont désormais sommés de redécouvrir l’universalisme fondateur de l’islam, de dépasser les replis nationalistes, les clivages dogmatiques ou rituels (le ta‘assub madhhabî), et d’aller à l’essentiel du message islamique en se départissant des mœurs et des coutumes locales (arabes, berbères, africaines, turques, etc.), qu’il assimilent trop souvent à l’enseignement de l’islam, créant ainsi des amalgames pernicieux.

L’expansion fulgurante de l’islam, en plusieurs phases, a été possible parce que les musulmans portaient en eux l’axialité intérieure du Tawhîd, et que, par conséquent, ils se sentaient chez eux partout dans le monde. Ils savaient reconnaître l’Unicité dans la multiplicité des cultures, des langues et des religions ; ils avaient en effet une vision conjointe de ces deux niveaux de réalité – l’Unicité et la multiplicité - ce qui leur permettait d’être en phase avec leur modernité, et nous permettrait d’être en phase avec la nôtre. Ils étaient assez unifiés, individuellement et collectivement, autour de l’axe du Tawhîd, pour dialoguer avec le monde, pour se frotter aux autres en toute sécurité. Ils étaient avides de connaître et d’assimiler les autres civilisations. L’islam classique a donc vécu, et même promu une sorte de mondialisation, mais dans son meilleur aspect, celui de l’universalisme spirituel et non de l’uniformisation matérialiste actuelle.

Cependant, l’usure du temps a produit une sclérose de la culture islamique, depuis au moins le XVe siècle. Les musulmans se bornèrent dès lors à reproduire des comportements hérités, figés car n’étant plus adaptés à leur réalité. Selon l’avis d’observateurs experts tels qu’Ibn Khaldûn, la faute en revient au fait qu’un juridisme galopant a envahi la culture islamique ; le juridisme, c’est-à-dire un développement démesuré du droit par rapport aux autres disciplines de la vie religieuse.

S’appropriant le terme de fiqh, qui signifie à l’origine « réflexion », « compréhension », et non « jurisprudence », le droit musulman a étouffé des disciplines majeures telles que la théologie (sous ses différents noms : ‘ilm al-kalâm, ‘ilm al-tawhîd…), la philosophie, jugée concurrente de la Révélation, et surtout la spiritualité, qu’on l’appelle tasawwuf ou autre. Cette surdétermination du fiqh a produit et produit toujours un pharisaïsme, une hypocrisie religieuse dont beaucoup de pays musulmans ne sont pas sortis.

En effet, le monde des formes, que gère le fiqh, s’il n’est pas animé par la spiritualité, ne peut que générer un décalage, une ‘‘schizophrénie’’ entre les prescriptions anciennement établies et la réalité toujours changeante. C’est pour cette raison que des ‘ulamâ’ – égyptiens – comme Suyûtî et Sha‘rânî parlaient de la nécessité du recours à l’ijtihâd spirituel : toute religion ne peut vivre en phase avec la modernité que si sa spiritualité lui permet de transmuer le monde des formes : Kulla yawm Huwa fî sha’n : « Chaque jour, Il est à l’œuvre » (Cor. 29 : 55).

Mais revenons à l’histoire. Plus les musulmans s’affaiblissaient, à partir des IXe / Xe siècles (XVe / XVIe siècles), sur les plans spirituel, culturel et matériel, plus l’hégémonie de l’Occident s’affirmait et, par conséquent, plus les musulmans se sentaient agressés, se repliaient sur eux-mêmes, se fermant aux autres cultures et aux autres religions. Le colonialisme blessa en profondeur l’identité musulmane et, face à ce phénomène, les musulmans ont pris l’habitude de ne plus agir, mais seulement de réagir à l’impérialisme occidental.

Une conception figée et monolithique de la norme islamique prévalut alors, restreignant la dimension universaliste de l’islam. Parallèlement, le territoire de l’islam se fractionnait, se compartimentait, et les musulmans, ne pouvant guère désormais se déplacer à l’intérieur de ce vaste espace, assimilèrent souvent leur religion à des coutumes et à des particularismes locaux. L’ampleur de vue et l’esprit de découverte qui caractérisaient la civilisation de l’islam classique avaient disparu.

Au XXe siècle, le monde arabo-musulman a connu diverses idéologies plus ou moins ‘‘laïques’’ qui se sont soldées par un échec, car elles ne répondaient pas à la question de la véritable identité des peuples concernés : le nationalisme arabe, le panarabisme, le socialisme… Parallèlement, ceux qui suivaient le modèle occidental ont fini par percevoir le « désenchantement » et la crise des valeurs qui sévissent en Occident, et certains ont commencé à chercher des solutions dans leur propre culture islamique ; ils constataient d’ailleurs que l’occidentalisation à marche forcée menée par certains régimes avait généré des clivages psychologiques et des inégalités sociales énormes.

Le retour sur l’identité islamique est donc une réaction logique : il s’agit tout simplement du réflexe vital de ‘‘rentrer chez soi’’. Mais quelle identité islamique cherchons-nous à promouvoir ? Celle de la frustration, de la ‘‘pensée unique’’ et du repli sur soi, ou bien celle d’un humanisme spirituel qui a su panser les blessures du passé et recouvrer une vision universaliste du monde ? Les pays musulmans doivent se donner les moyens de dépasser le stade du ressentiment afin qu’y émerge une psychologie positive. Bien sûr, il règne un « deux poids deux mesures » dans le traitement par l’Occident du monde musulman ; bien sûr, comme l’écrit Marcel Gauchet, « l’Occident est aveugle sur les effets de la mondialisation de l’économie et des mœurs » en pays musulman, il « ne mesure pas combien la pénétration de ses façons de faire et de penser est destructrice pour les rapports sociaux en place 1 ».

Mais le monde musulman doit s’adonner davantage à l’autocritique, à une autocritique objective et constructive, afin 1) de mieux se comprendre lui-même et 2) de délivrer une meilleure image de lui.

La ré-islamisation de la société, qui serait en cours dans maints pays musulmans ne doit pas être brandie comme un slogan ; elle ne doit pas déboucher sur une uniformisation de l’habit comme de la pensée ; elle doit plutôt se vivre comme une lecture contemporaine, et donc adaptée, du patrimoine riche et complexe de l’islam.

Elle ne doit pas se limiter au monde des formes : globalement, les musulmans ont intégré la technique occidentale, comme le souhaitait déjà Rashîd Ridâ, mais cela ne suffit pas (les responsables des attentats du 11 septembre 2001 eux aussi avaient intégré la technique…). Ce sont avant tout les comportements psychologiques qui doivent changer, car ils déterminent les structures politiques et sociales. Ainsi, en tant qu’occidental, je constate un manque de rigueur et d’efficacité dans certaines sociétés musulmanes, ce qui est bien sûr contraire à l’éthique de l’islam.

En Occident, des penseurs musulmans affirment qu’une « théologie de la libération » devrait être suscitée en pays d’islam, à l’instar de celle qui avait été mise en œuvre en Amérique du Sud par certains milieux chrétiens : de la sorte, les musulmans pourraient mieux faire le tri entre d’une part les valeurs réelles et fondamentales de l’islam, et d’autre part l’amoncellement de mentalités et de coutumes qui se sont ajoutées au cours des siècles.

Les musulmans ont pourtant des atouts, dont ils semblent parfois peu conscients :

- Le référent religieux islamique gère encore leurs vies, ce qui leur procure une force morale collective qui reste, malgré tous les handicaps, très dynamique ; ce n’est pas le cas dans d’autres régions du monde, frappées encore une fois par le « désenchantement » matérialiste, qui mène au nihilisme. En dépit des chocs violents qu’a suscitée l’irruption de la modernité en pays musulman, il y reste une baraka perceptible car l’islam est une religion vivante, et qui maintient en son sein une spiritualité vivante.

- Il y a en pays musulman un potentiel humain, j’entends par là de ‘‘chaleur humaine’’ qui manque de plus en plus en Occident. Malgré la présence d’une certaine hypocrisie, il reste un tissu social, maintenu par la vie religieuse, qui fait cruellement défaut en Occident. C’est pourquoi des Européens – retraités ou non – vont s’installer au Maghreb, au Maroc surtout ainsi qu’en Tunisie, tandis que les anciens colons « pieds-noirs » se rendent à nouveau en Algérie.

- Au-delà, le monde musulman peut apporter – et apporte déjà – à l’Occident l’exemple d’une foi forte – quand elle est présentée de façon intelligente – et même une nourriture spirituelle. L’Occident touche en effet le fond de la civilisation matérialiste : s’il se sent encore sûr de lui sur le plan de l’avoir, il est plus que jamais en quête de l’être. Dans nos sociétés passablement destructurées, où la diversité des expériences individuelles peut donner le vertige, la spiritualité islamique équilibre et éveille des jeunes issus de l’immigration maghrébine, mais aussi des Européens de souche.

Les perspectives/propositions :

- La solution n’est pas dans le passéisme, qu’on l’appelle « salafisme » ou autrement. Il faut regarder l’avenir en misant sur l’universalisme spirituel de l’islam. Seule la spiritualité donne sens à l’identité musulmane, car elle permet de dépasser les antagonismes et les logiques d’affrontement.

- Au nom du Furqân, principe islamique du « discernement », les musulmans doivent trouver la voie du milieu entre l’imitation aveugle de l’Occident et son rejet viscéral : ils peuvent y puiser des vertus telles que l’esprit d’organisation et de civisme, des outils d’analyse pris aux sciences humaines, etc., ceci sans aucunement trahir leur personnalité islamique profonde. Au passage, je peux témoigner qu’en Occident aussi sévit une certaine ‘‘pensée unique’’, un ‘‘politiquement correct’’ qui impose assez subtilement des idées et des comportements, qui exerce une censure et des pressions, indirectes mais réelles.

- Les pays musulmans doivent faire un effort sur la formation de leurs populations, s’ils veulent éviter le « choc des ignorances ». Il faut enseigner à ces populations la richesse et la diversité de la culture islamique classique afin qu’elles rejettent le « prêt-à-porter » islamique et ne laissent pas autrui leur imposer un mode de vie standardisé : une « islamic globalization » qui uniformise la vie religieuse et sociale n’est pas plus souhaitable, à mon sens, que l’« american globalization ».

- Les différentes instances musulmanes ne savent pas communiquer, notamment avec les pays étrangers ; elles devraient mener des actions d’information dirigées vers les médias occidentaux et autres, qui leur reprochent de ne pas dénoncer suffisamment les actes terroristes commis au nom de l’islam.

Les médias occidentaux mettent toujours en relief ces actes, mais passent sous silence l’énorme travail de développement humain et d’éducation à la paix effectué par de nombreux groupes musulmans, à quelque sensibilité qu’ils appartiennent. Pour présenter au monde le message essentiel de l’islam, les Etats musulmans et les organisations islamiques doivent veiller à faire émerger une élite civile, diversifiée et libre, et qui ait accès aux médias internationaux.

En vérité, il faut donner une âme à la mondialisation, et l’islam peut grandement y contribuer.

Communication au congrès du Conseil Suprême des Affaires Religieuses, Le Caire, avril 06.

samedi 27 décembre 2008

Les mérites du salut en Islam

Les merites du salut en Islam

C'est une action qui rapproche du Paradis

Selon Abou Hourayra (que Dieu l'agrée), le Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salut) a dit :

"Vous n'entrerez au Paradis que lorsque vous aurez cru
et vous ne croirez que lorsque vous vous aimerez les uns les autres. Voulez-vous que je vous indique une chose capable de vous faire aimer les uns les autres? Saluez-vous entre vous". (Mouslim n°54, Ahmad 2/391, At-Tirmidhi n°2513)

'Abdullàh Ibn Sàlem (que Dieu l'agrée) a dit :

"J'ai entendu le Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salut) dire : "Ô gens! Saluez les autres, donnez à manger, respectez les liens de parenté et priez quand les autres dorment et vous entrerez au Paradis en toute tranquillité"". (At-Tirmidhi)
Les péchés de ceux qui se serrent la main sont effacés

Selon Al Barà (que Dieu l'agrée), le Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salut) a dit :

"Dès que deux Musulmans qui se rencontrent se serrent la main. Dieu les absout de leurs péchés avant qu'ils ne se quittent". (Abou Dawùd)

Cela fait parti du meilleur Islam

Selon 'Abdullàh Ibn 'Amr Ibn Al 'As (que Dieu l'agrée), un homme demanda une fois au Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salut) :
"Quel est le meilleur Islam?"
Il lui dit : "Tu donnes à manger et tu salues ceux que tu connais et ceux que tu ne connais pas". (Al-Boukhâri n°6236, Mouslim n°39, Ahmad 2/169, Abou Dâwoud n°5494, An-Nasâi 8/107, Ibn Hibbân n°505)

Un salut rapporte de 10 à 30 bonnes actions

'Imran Ibn Al Housayn (que Dieu l'agrée) rapporte : "Quelqu'un vint dire au Prophète (que Dieu le bénisse et le salut) :
"La paix et le salut à vous!"
Il lui rendit son salut et l'homme s'assit. Le Prophète dit : "Et de dix". (Sous-entendu "bonnes actions").
Puis vint un autre qui dit : "La paix et le salut à vous ainsi que la miséricorde de Dieu!"
Il lui rendit son salut et l'homme s'assit. Le Prophète (que Dieu le bénisse et le salut) dit : "Et de vingt".
Puis arriva un troisième qui dit : "La paix et le salut à vous ainsi que la miséricorde de Dieu et Ses bénédictions".
Il lui rendit son salut et l'homme s'assit. Le Prophète (que Dieu le bénisse et le salut) dit alors : "Et de trente". (Abou Dâwoùd et At-Tirmidhi, An-Nasâi n°368, Ibn Hibbân n°493, Al-Boukhâri dans Adab Al-Moufrad)

Les moments pour saluer:

- Lorsque l'on se rencontre

Selon Abou Hourayra, le Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salut) a dit :
"Quand l'un de vous rencontre son frère, qu'il le salue. Si, après cela, un arbre ou un rocher les a séparés et qu'ils se rencontrent de nouveau, qu'il le salue une nouvelle fois". (Abou Dawùd)

- Lorsque quelqu'un nous salue

Allâh (تعالى) a dit :
{Si on vous fait une salutation, saluez d'une façon meilleure; ou bien rendez-la (simplement).** (4/86)

D'après Abou Hourayra (que Dieu l'agrée) qui a attribué au Prophète (que Dieu le bénisse et le salut) ce qui suit :
"Le musulman a vis-à-vis de son coreligionnaire 5 devoirs : lui rendre le salut, s'enquérir de son état quand il est malade, participer à son cortège funèbre, répondre à son invitation et prier pour lui quand il s'éternue". (Ahmad 2/540, Al-Boukhari n°1240, Mouslim n°2792, an-Nassaï n°221, et Abou Dawoud n°5031)

En demandant la permission d'entrer dans une maison

Rib'i Ibn Hiràsh a dit :
"Quelqu'un des Banî 'Amer nous a raconté qu'il a demandé une fois l'autorisation d'entrer chez le Prophète en disant simplement : "Est-ce que j'entre?"
Le Messager de Dieu (que Dieu le bénisse et le salut) dit à son serviteur : "Sors à cet homme et apprends-lui la façon de demander la permission d'entrer. Dis-lui de dire : "Paix et salut à vous! Puis-je entrer?""
L'homme l'entendit et dit : "Paix et salut à vous! Puis-je entrer?"
Le Prophète (que Dieu le bénisse et le salut) l'y autorisa alors et il entra". (Abou Dâwoud avec une chaîne authentique)

Kilda Ibn Hanbal a dit :
"Je me rendis une fois auprès du Prophète (que Dieu le bénisse et le salut) et m'introduisis chez lui sans saluer. Le Prophète (que Dieu le bénisse et le salut) me dit : "Retourne et dis : "Paix et salut à vous! Puis-je entrer?". (At-Tirmidhi qui dit "bon", et Abou Dâwoud)


mercredi 19 novembre 2008

Shaykh Abd-al Hakim Murad

Shaykh Abd-al Hakim Murad

Shaykh Abd-al Hakim Murad Né en 1960 à Londres, le Shaykh Abd-al Hakim Murad compte parmi les plus grands penseurs de l’Islam contemporain. Il a obtenu un MA (l’équivalent de la maîtrise française) de langue Arabe à l’université de Cambridge en 1983 avant de poursuivre ses études au Caire pendant trois ans sous la direction de maîtres traditionnels à l’université d’al-Azhar, une des plus anciennes universités du monde musulman. Un cursus qu’il compléta pendant trois ans entre Jeddah et la vallée bénie du Hadramawt au Yémen ou il fut le disciple du Shaykh Ahmad Mashhur al-Haddad et de Shaykh Ismail al-Adawi. En 1989, le Shaykh retourna en Angleterre pour étudier le turc et le persan à l’Université de Londres. Il est par ailleurs depuis 1992 chargé de recherche au programme doctoral de l’Université d’Oxford, spécialisé dans la vie religieuse de l’Empire Ottoman naissant. Le Shaykh est en outre secrétaire général de « Muslim Academic Trust » (Londres) et directeur du « Sunna Project » au Centre d’études moyen-orientales de l’Université de Cambridge qui a publié une édition Arabe proéminente d’un recueil (pourvu d’un appareil d'annotations élaboré parmi des spécialistes) des principales éditions des différentes collections de Hadiths. Shaykh Abd-al Hakim a traduit un grand nombre d’œuvres classiques comme les deux premiers volumes de l’Ihya Ulum al-Din de l’Imam Ghazali et les 'Soixante-dix degrés de la Foi' de l’Imam Bayhaqi. Il donne de temps à autres des durus et des halaqas et enseigne le Tassawuf dans le cadre de séminaires d’apprentissage des sciences religieuses (Deen intensive) qu’il anime aux côtés de savants comme Habibi ‘Ali Jiffri, Hamza Yusuf, Abd-Allah ben Bayyah et Nuh Ha mim Keller. Il intervient fréquemment à la radio britannique BBC et écrit occasionnellement pour un grand nombre de publications, comme l’Independant, Q-news, Britain premier Muslim Magazine, et Seasons, le journal semi-académique de Zaytuna Institute. Le Shaykh maîtrise huit langues et jouit d’une éminente réputation en matière de Fiqh (malikite) et Usul al-fiqh auprès des plus grands oulémas actuels. En outre, il collabore activement au dialogue interreligieux. La pensée du Shaykh est particulièrement intéressante en ceci qu’elle traduit une compréhension profonde des deux versants culturels de l’identité musulmane occidentale. Il dispose d’une érudition vertigineuse conciliant ingénieusement l’actif du champ des sciences religieuses avec le patrimoine de la culture occidentale. Son aptitude à combiner la rigueur académique avec la sagesse d’une spiritualité orthodoxe fait de lui un penseur inclassable. Le Shaykh est un savant ‘académique’, il n’a 'officiellement' aucun disciple et se défend d’être un Shaykh Soufi. Il est néanmoins reconnu comme tel par ses pairs, et Habib ‘Ali al Jiffri et Nuh Ha mim Keller, pour ne citer qu’eux, n’ont pas manqué de déclarer publiquement que le Shaykh demeurait pour eux une grande source d’inspiration. A noter également que le Shaykh est spécialiste de l’enseignement de l’Imam Ghazali et qu’il dirige un pôle d’étude et de recherches universitaires. Il dirige également des projets d’édition. (A noter la récente parution de l’excellent ouvrage Cambridge Companion to Classical Islamic Theology qui donne déjà beaucoup de fil à retordre aux orientalistes!) Enfin, il est professeur de langue Arabe et de sciences islamiques à la Faculté de théologie de Cambridge et semble mettre un point d'honneur à réfuter les thèses fondamentalistes (en élaborant ses prolepses dans l’orthodoxie) ainsi qu'à diffuser la noble éthique de l’Islam et du Tassawuf à travers ses nombreux articles, conférences, et fréquentes interventions dans les médias anglophones et arabophones. Le Shaykh Abd-al Hakim Murad vit actuellement à Cambridge avec sa femme et ses enfants.

Cette biographie a été rédigée par le frère Shakir (qu'Allah le récompense) et est tirée du site : www.soufisme-fr.com

vendredi 7 novembre 2008

La civilisation occidentale moderne n’est qu’une civilisation matérielle.

La civilisation occidentale moderne n’est qu’une civilisation matérielle.

Un éxtrait très interessant du livre de renè guènon "La crise du monde moderne"


Le mot “matérialisme” date du XVIIIe siècle, quand il a été inventé par le philosophe Berkeley. Un peu plus tard, le mot a pris un nouveau sens: il caractèrise une conception qui affirme qu’il n’y a que la matière et ce qui en procède. On ne peut nier que c’est la mentalité de la plupart de nos contemporains. “Toute la science «profane» qui s’est développée au cours des derniers siècles n’est que l’étude du monde sensible, elle y est enfermée exclusivement, et ses méthodes ne sont applicables qu’à ce seul domaine; or ces méthodes sont proclamées «scientifiques» à l’exclusion de toute autre, ce qui revient à nier toute science qui ne se rapporte pas aux choses matérielles.” (p. 97)
La science moderne, même si elle ne fait pas déclaration formelle d’athéisme ou de matérialisme, elle agit selon un matérialisme pratique, ce qui rend le mal plus profond et plus étendu.
“Quand on voit une science exclusivement matérielle se présenter comme la seule science possible, quand les hommes sont habitués à admettre comme une vérité indiscutable qu’il ne peut y avoir de la connaissance valable en dehors de celle-là, quand toute éducation qui leur est donnée tend à leur inculquer la superstition de cette science, ce qui est proprement le «scientisme», comment ces hommes pourraient-ils ne pas être pratiquement matérialistes, c’est-à-dire ne pas avoir toutes leurs préoccupations tournées du côté de la matière?” (p. 98)
Les modernes ont déclaré ce qui ne peuvent pas toucher comme „inconnaissable”, ce qui les dispense de s’en occuper. Là où son emploi est le plus malheureux possible, les Occidentaux utilisent „l’imagination”. Tout ce qu’on appelle „spiritualisme” ou „idéalisme” n’est qu’un sorte de matérialisme transposé. „A vrai dire, spiritualisme et matérialisme, entendus au sens philosophique, ne peuvent se comprendre l’un sans l’autre: ce sont simplement les deux moitiés du dualisme cartésien, dont la séparation radicale a été transformée en une sorte d’antagonisme; et, depuis lors, toute la philosophie oscille entre ces deux termes sans pouvoir les dépasser.” (p. 99)
Le spiritualisme n’a rien en commun avec la spiritualité. Son débat avec le matérialisme ne fait que laisser indifférent celui qui se place à un point de vue supérieur. La notion de „réalité” est réservée dans l’usage courant à la seule réalité sensible. Le langage est l’expression de la mentalité d’un peuple et d’une époque. Les convinctions religieuses de beaucoup de modernes: „[…] quelques notions apprises par cœur, d’une façon toute scolaire et machinale, qu’ils ne se sont nullement assimilées, auxquelles ils n’ont même jamais réfléchi le moins du monde, mais qu’ils gardent dans leur mémoire et qu’ils répètent à l’occasion parce qu’elles font partie d’un certain formalisme, d’une attitude conventionnelle qui est tout ce qu’ils peuvent comprendre sous le nom de la religion.” (p. 100-101)
Le prestige des sciences profanes auprès du public tient des résultats pratiques qu’elle permet de réaliser, parce que là encore il s’agit de choses qui peuvent se voir et se toucher. Le pragmatisme constitue le dernier degré d’abaissement de la philosophie moderne. „[…] mais il y a aussi, et depuis plus longtemps, en dehors de la philosophie moderne et son dernier degré d’abaissement; mais il y a aussi, et depuis plus longtemps, en dehors de la philosophie, un «pragmatisme» diffus et non systématisé, qui est à l’autre ce que le matérialisme pratique est au matérialisme théorique, et qui se confond avec ce que le vulgaire appelle le «bon sens».” (p. 101)
Le bon sens consiste à ne pas dépasser l’horizon terrestre, aussi bien à s’occuper de tout ce qu’il y a d’intérêt pratique immédiat. Le sentiment est lui aussi tout près de la matière. Le pragmatisme est l’indifférence totale à l’égard de la vérité. La civilisation moderne est une civilisation quantitative. Pour beaucoup de gens, les seuls éléments qui comptent sont l’industrie, le commerce et les finances, pendant que la seule distinction sociale est celle basée sur l’argent. „Il semble que le pouvoir financier domine toute politique, que la concurrence commerciale exerce une influence prépondérante sur les relations entre les peuples; peut-être n’est-ce là qu’une apparence, et ces choses sont-elles ici moins de véritables causes que de simples moyens d’action; mais le choix de tels moyens indique bien le caractère de l’époque à laquelle ils conviennent.” (p. 103)
La théorie du matérialisme philosophique veut expliquer tous les événements historiques.
„Sans doute, la masse a toujours été menée d’une façon ou d’une autre, et l’on pourrait dire que son rôle historique consiste surtout à se laisser mener, parce qu’elle ne représente qu’un élément passif, une «matière» au sens aristotélicien; mais aujourd’hui il suffit, pour la mener, de disposer de moyens purement matériels, cette fois au sens ordinaire du mot, ce qui montre bien le degré d’abaissement de notre époque; et, en même temps, on fait croire à cette masse qu’elle n’est pas menée, qu’elle agit spontanément et qu’elle se gouverne elle-même, et le fait qu’elle le croit permet d’entrevoir jusqu’où peut aller son intelligence.” (p. 103-104)
[…] les Orientaux qui se résignent à envisager une concurrence économique vizavi de l’Occident, malgré la répugnance qu’ils éprouvent pour ce genre d’activité, ne peuvent le faire qu’avec une seule intention, celle de se débarrasser d’une domination étrangère qui ne s’appuie que sur la force brutale, sur la puissance matérielle que l’industrie met précisément à sa disposition; la violence appelle la violence, mais on devra reconnaître que ce ne sont certes pas les Orientaux qui auront recherché la lutte sur ce terrain.” (p. 104)

Une des conséquences notables du développement industriel est le perfectionnement des engins de guerre. C’est aussi propres aux modernes l’idée de mettre en mouvement des masses énormes de combattants. Les guerres modernes ont été possibles à cause du principe des nationalités. „Les inventions qui vont en se multipliant actuellement avec une rapidité toujours croissante sont d’autant plus dangereuse qu’elles mettent en jeu des forces dont la véritable nature est entièrement inconnue de ceux mêmes qui les utilisent; et cette ignorance est la meilleure preuve de la nullité de la science moderne sous le rapport de la valeur explicative, donc en tant que connaissance, même bornée au seul domaine physique; en même temps, le fait que les applications pratiques ne sont nullement empêchées par là montre que cette science est bien orientée uniquement dans un sens intéressé, que c’est l’industrie qui est le seul but réel de toutes ses recherches.” (p. 106)
Les „bienfaits” du „progrès” ne valent pas la peine. La civilisation occidentale est caractérisée par l’esprit de conquête et les intérêts économiques. „[…] mais quelle singulière époque que celle où tant d’hommes se laissent persuader qu’on fait le bonheur d’un peuple en l’asservissant, en lui enlevant ce qu’il a de plus précieux, c’est-à-dire sa propre civilisation, en l’obligeant à adopter des mœurs et des institutions qui sont faites pour une autre race, et en l’astreignant aux travaux les plus pénibles pour lui faire acquérir des choses qui lui sont de la plus parfaite inutilité!” (p. 107)
[…] l’Occident moderne ne peut tolérer que des hommes préfèrent travailler moins et se contenter de peu pour vivre; comme la quantité seule compte, et comme ce qui ne tombe pas sous les sens est d’ailleurs tenu pour inexistant, il est admis que celui qui ne s’agite pas et qui ne produit pas matériellement ne peut être qu’un «paresseux»; sans même parler à cet égard des appréciations portées couramment sur les peuples orientaux, il n’y a qu’à voir comment sont jugés les ordres contemplatifs, et cela jusque dans des milieux soi-disant religieux. Dans un tel monde, il n’y a plus aucune place pour l’intelligence ni pour tout ce qui est purement intérieur, car ce sont là des choses qui ne se voient ni ne se touchent, qui ne se comptent ni ne se pèsent; il n’y a de place que pour l’action extérieure sous toutes ses formes, y compris les plus dépourvues de toute signification.” (p. 107-108)

Le déséquilibre occidental actuel ne témoigne pas d’un bonheur quelconque, bien le contraire. Plus quelqu’un a des besoins, moins il est heureux. La civilisation occidentale multiplie ces besoins artificiels. Le seul but de l’homme moderne est de gagner de l’argent, parce que c’est la seule possibilité qui permet de satisfaire ses besoins purement matériels. „[…] entre l’esprit religieux, au vrai sens du mot, et l’esprit moderne, il ne peut y avoir qu’antagonisme; toute compromission ne peut qu’affaiblir le premier et profiter le second, dont l’hostilité ne sera pas pour acela désarmée, car il ne peut vouloir que la destruction complète de tout ce qui, dans l’humanité, reflète une réalité supérieure à l’humanité.” (p. 111)
L’Occident moderne n’est pas chrétien, il est antireligieux. C’est vrai que tout ce qu’il y a de valable dans la civilisation occidentale est arrivé par le Christianisme. „L’Occident a été chrétien au moyen âge, mais il ne l’est plus; si l’on dit qu’il peut encore le redevenir, nul ne souhaite plus que nous qu’il en soit ainsi, et que acela arrive à un jour plus proche que ne le ferait penser tout ce que nous voyons autour de nous; mais qu’on ne s’y trompe pas: ce jour-là, le monde moderne aura vécu.” (p. 112)