mercredi 28 octobre 2009

L’œuvre du mystique arabo-andalou Ibn Arabi dans le collimateur des Frères musulmans égyptiens


L’œuvre du mystique arabo-andalou Ibn Arabi dans le collimateur des Frères musulmans égyptiens

Yassin Temlali (14/01/2009)



La dernière cible des Frère musulmans est l’œuvre du maître soufi Ibn Arabi, né au 12e siècle en Andalousie musulmane. En effet, dans un questionnaire adressé au ministre de la Culture égyptien, Farouk Hosni, le député islamiste Ali Leben a affirmé que l’organisation d’un colloque sur Ibn Arabi en décembre dernier était une violation d’«une décision du Parlement interdisant toute publicité» pour la pensée du mystique arabo-andalou.

Cette décision, lit-on dans un article publié sur le site internet des députés des Frères musulmans, est consignée dans le procès-verbal d’une session parlementaire tenue le 15 février 1979. Elle «proscrit toute publicité pour la pensée d’Ibn Arabi dans la mesure où celle-ci sème le doute sur les croyances islamiques et les fondements de la religion [musulmane]».

Le colloque «Ibn Arabi en Egypte, carrefour de l’Orient et de l’Occident» a eu lieu du 13 au 16 décembre au Caire. Selon l’élu islamiste, il a été organisé grâce à des «financements étrangers douteux» et sa tenue allait «dans le sens des plans américano-sionistes, qui visent à diviser les rangs de la nation».

Dans une déclaration à Babelmed, Abdelnasser Hassan, directeur de la «Maison égyptienne des livres», s’est interrogé : «De quels financements douteux parle-t-on? Nous sommes les seuls organisateurs de cette manifestation. Serait-elle suspecte simplement parce que des chercheurs espagnols y ont participé? Ou parce que l’ambassadeur d’Espagne a invité à dîner l’ensemble des participants?».

Abdelnasser Hassan a tenu à rappeler que l’université islamique d’Al-Azhar a contribué à l’animation du colloque et qu’elle a même accueilli une partie de ses travaux. En outre, a-t-il ajouté, «notre but n’était pas de porter Ibn Arabi aux nues, mais de permettre aux Egyptiens d’écouter les opinions contradictoires qui se sont toujours exprimées à son sujet».

Pour le directeur de la Maison égyptienne des livres, il n’est pas question que son établissement se plie à de «simples décisions», eussent-elles été prises par le Parlement : «Notre action est guidée par des lois. Or, il n’en existe aucune qui interdit de diffuser les ouvrages d’Ibn Arabi ou d’étudier sa pensée».

Imad Abou Ghazi - qui a tenu à s’exprimer en sa qualité d’universitaire et non de responsable du Conseil supérieur de la culture - a commenté le questionnaire d’Ali Leben en des termes plus durs que ceux d’Abdelanasser Hassan. Selon lui, «l’attitude de ce député révèle l’agenda politique arriéré des Frères musulmans et leur franche hostilité à la liberté de pensée».

Pour ce spécialiste des manuscrits arabes médiévaux, le fait que le questionnaire d’Ali Leben se réfère à une décision du Parlement ne lui confère pas plus de pertinence : «Nous savons comment sont choisis les députés dans nos pays, et je n’excepte pas ceux des Frères musulmans.»

L’anathème jeté sur l’œuvre d’Ibn Arabi en 1979 était une des manifestations de l’«islamisation de l’Etat égyptien», engagée dès la deuxième moitié des années 70. Pour rompre avec l’héritage de Gamal Abdelnasser et imposer au pays un cours économique libéral, le président Al-Sadate avait conclu avec les islamistes une alliance tactique contre les organisations de gauche et les partisans de son prédécesseur socialisant. L’ultime expression de cette alliance avait été l'ajout à la Constitution (avril 1980) d’un article définissant la «charia musulmane la principale source de la législation». Cet article ne cesse d’être employé aujourd’hui pour justifier la censure des œuvres littéraires, artistiques et philosophiques.

La censure religieuse ne peut, cependant, être expliquée, par la seule islamisation de l’Etat pendant le règne d’Al-Sadate. Elle s’explique aussi par l’importance politique d’institutions comme l’université islamique d’Al-Azhar. L’une des premières grandes censures dans l’histoire de l’Egypte moderne avait frappé, en 1926, De la poésie anté-islamique de Taha Hussein, et Al-Azhar avait joué un rôle central dans l’interdiction de cet ouvrage jugé peu respectueux de la «sacralité du Coran».

Depuis qu’elle a été créée en 1961, l’Académie des recherches islamiques («Majmaâ al Bouhouth al islamiya» ) fait office de «cellule de censure d’Al-Azhar». C’est sur la base d’un de ses «mémoires» que le Parlement a pris, en février 1979, la décision de proscrire l’œuvre d’Ibn Arabi. Plus récemment, en 2004, elle devait s’illustrer par l’interdiction du roman de Nawel Al-Saadawi «La chute de l’imam», considéré comme «contraire aux constantes de l’islam».

samedi 24 octobre 2009

Il n'est de mot dans l'univers qui n'indique Sa louange


Il n'est de mot dans l'univers qui n'indique Sa louange

Un texte de Denis Grill


Le cycle de la louange

La louange est à la fois le début et la fin de l'existence et la principale raison d'être de l'univers.

On commence un repas en disant bismillâh "au nom de Dieu" et on le termine en disant al-hamdu li-llâh "la louange est à Dieu". Ces deux formules contiennent, à la manière d'un repas, toute notre existence. Mais dès lors, comment considérer la louange comme son début ? L'univers, pour Ibn ‘Arabî est un livre et le Livre commence par la Fâtiha, elle-même ouverte par la basmala. Cependant, dans la prière, certains seulement récite la basmala à voix haute, évoquant ainsi les Noms divins qui sont à l'origine du monde. La plupart commence par al-hamdu li-llâhi, considérant la louange comme la première parole prononcée par l'Adam de glaise, traversé par le Souffle divin. On peut donc considérer de cette manière que la louange inaugure l'existence des êtres, de même que la Fâtiha, appelée la "sourate de la louange" ouvre le Livre.

Adam, volontairement, et tous les êtres du monde, essentiellement, ne cessent de proclamer la louange divine, à tel point que le cheikh considère toute parole comme une louange. Le monde, au moment où il parviendra, rassasié d'existence, à son terme pour devenir un autre monde, proclamera la louange de Dieu. Il apparaîtra clairement à cet instant que toute louange, quelle qu'elle soit et à qui qu'elle soit adressée, ne peut que venir de Dieu et retourner à Lui. Cet instant sera la louange de la louange (hamd al-hamd) ou encore l'Etendart de la louange (liwâ' al-hamd), car liwa' en arabe évoque par sa racine le repliement ou l'aboutissement de tout éloge à son terme et en même temps à son origine (‘awâqib al-thanâ'). Cet étendart sera tenu par Muhammad, le "Très-louangé" que son nom prédestinait à tenir cet étendart et à prononcer les dernières louanges, encore inconnues, qu'un homme puisse adresser à Dieu.

De cette louange l'homme n'est que l'instrument, car elle est prononcée initialement et finallement par Dieu, le Premier et le Dernier. Comme Ibn ‘Arabi ne cesse de le répéter, Il est Celui qui loue, Celui qui est loué et la Louange elle-même. A qui donc appartient la louange ? Il n'est dans l'oevre du Shaykh al-Akbar de question qui ne revienne à la doctrine le l'Etre, de l'identité et de la différence.
Définition de la louange

Qu'est-ce que la louange ? En réponse à la question d'al-Hakîm al-Tirmidhî: "Quel est le point de départ de la louange ? " (mâ mubtada' al-hamd), Ibn ‘Arabî s'interroge sur les différentes acceptions de ce terme.

La louange, c'est tout d'abord le serviteur lui-même dont la seule existence adresse un éloge à Dieu (‘ayn al-thanâ' ‘alayhi bi-wujûd ‘aynihi). En ce sens le point de départ de la louange est "Celui qui l'a existencié pour ce quoi Il l'a existencié". Il s'agit bien sûr du serviteur parfait, qui est à la fois l'origine et le but de l'existence et s'identifie à elle. On peut donc dire que le point de départ de cette louange est l'existence elle-même.

On retrouve ici l'interprétation de la Fâtiha, exposée précédemment[1], selon laquelle al-hamdu désigne le "serviteur sanctifié et transcendant", appartenant totalement à Dieu (li-llâhi) et en même temps Son Semblable (mithl). Ce serviteur est qualifié de transcendant, parce qu'il est affranchi de toute trace de seigneurie et en même temps de semblable, parce qu'il réunit en lui de tous les noms divins qui proclament la louange de Dieu. Cette définition de la louange rejoint l'identification de la louange à la Fâtiha qui débute tantôt par le bâ' ou plutôt le bi de bismi -llâh, symbole du serviteur parfait, tantôt par l'alif de al-hamd, détaché dans l'écriture du lâm, comme Dieu indépendant à l'égard des mondes (al-‘âlamîn), simples indices (‘alâma) de l'existence de Dieu.

La louange, c'est aussi, comme on l'a vu, la louange de la louange accomplie par ce serviteur parfait en reconnaissance de la grâce et du don divins dont tout procède et vers quoi tout revient.

Sa louange, Dieu l'adresse à lui-même ou bien à Ses créatures. Mais dans ce dernier cas la louange n'est que le retour vers Lui de Ses Noms qui ont besoin des êtres pour se manifester."Ils n'ont d'effet, dit le Cheikh, que sur l'extérieur des lieux de manifestation et Celui qui se manifeste dans ces lieux n'est autre que Lui. Il n'y a donc de louangeur, d'éloge et de louangé que Lui" [2].

La louange des créatures est toutefois prise en compte dans la hiérarchie des trois degrés de la louange:

-la louange de la louange ou louange absolue.
-la louange de celui qui se loue lui-même, c'est-à-dire Dieu.
-la louange adressée à Dieu par autre que Lui.

Dans ce dernier cas, Dieu est loué soit pour ce qu'Il est (bi-mâ huwa ‘alayhi), soit pour ce qui vient de Lui (bi-mâ yakûnu minhu). Il s'agit donc du remerciement (shukr), l'une des formes de la louange[3].

Mais que dire de la louange adressée par autre que Dieu à autre que Dieu ? Les qualités pour lesquelles on loue un être lui ont été données par Dieu, qu'elles soient innées (fî jibillati-hi) ou qu'il les ait acquises comme caractères (takhalluq)[4]. Par les qualités divines qu'il reflète en lui"tout être dans le monde est louangeant et louangé" , de même qu'il n'y a de louangeur et de louangé que Dieu, car toute qualité se résorbe dans Sa Qualité qui ne saurait être multiple[5]. En effet, selon un enseignement du Cheikh toute qualification en apparence blâmable, comme la jalousie, la colère ou l'avidité, mais tournée dans un sens positif et conforme à la Loi divine et prophétique, comporte un aspect de louange par laquelle elle revient à Dieu[6]. Telle est pour lui l'une des significations de l'expression prophétique:"J'ai été envoyé pour parachever les nobles caractères" [7]. Il affirme avec force:"Toute parole dans l'existence est glorification, même si elle est considérée comme un blâme et par la science que nous avons de cela, nous l'emportons sur autre que nous. Dieu soit loué (wa bi-‘ilm hâdhâ fadalnâ ghayra-nâ)." [8]

Dans ces deux dernières phrases louange et glorification semblent équivalentes. Il faut préciser ici que pour le Cheikh toute forme de dhikr est une louange, qu'il s'agisse de la glorification (tasbîh), de l'affirmation de l'unité divine (tahlîl), de la magnification (takbîr) etc... Toutes les formules par lequelles Dieu est mentionné et invoqué sont des aspects de la louange[9]. Celle-ci est un tout dont les parties peuvent être comparées aux membres de l'homme, lui-même comparable dans sa totalité à la louange[10]. On retrouve ici l'identification de la louange au Serviteur parfait.

La louange de l'univers

La glorification en particulier tient une place essentielle dans l'enseignement d'Ibn ‘Arabî sur la louange. Dans le Coran en effet, louange et glorification sont étroitement liées dans des expressions telles que"Glorifie par la louange de ton Seigneur "(Coran 110: 3). Dans de très nombreux passages des Futûhât ce verset est cité ou commenté, plus particulièrement sa seconde partie:"Le glorifient les sept cieux et la terre et ce qu'ils contiennent. Il n'est de chose qui ne Le glorifie par Sa louange, mais vous ne comprenez pas leur glorification. Il est certes longanime et très-pardonnant"(17: 44). Un autre verset, adressé au Prophète, confirme la glorification de Dieu par tous les êtres de l'univers :"N'as tu pas vu que glorifient Dieu ceux qui sont dans les cieux et la terre, ainsi que les oiseaux en rangées. Chacun sait sa prière et sa glorification et Dieu sait ce qu'ils font"( 24: 41).

Ces versets prouvent que tous les êtres du monde sont vivants, animaux, plantes et minéraux, toute chose sans exception, comme le dit explicitement le verset. La vie suppose la conscience et donc l'intelligence:"Ne peut Le glorifier qu'un être vivant, intelligent, sachant ce par quoi il Le glorifie". Ceci est confirmé par le hadîth, selon lequel tout ce qui aura entendu la voix du mu'adhdhin témoignera pour lui le Jour de la Résurrection. Ibn ‘Arabî parle d'expérience puisqu'il nous dit avoir lui-même entendu les pierres invoquer Dieu[11]. C'est pourquoi, selon lui, l'interdiction de représenter les êtres vivants ne se limite pas aux animaux. Position radicale sans doute sur le plan juridique, mais justifiée par une conscience aigüe et vécue de la vie universelle. Cette vie se manifestera pleinement dans l'au-delà, appelée pour cette raison dans le Coran (29: 64) "la demeure de vraie vie" (dâr al-hayawân)[12].

Durant cette vie, seuls les êtres d'élection, les prophètes et les hommes doués de dévoilement (kashf) en ont conscience, parce qu'ils ont franchi la limite qui sépare ce monde de l'autre[13]. Pour les jinns et les hommes la louange est un acte volontaire, commandé par Dieu, auquel ils peuvent ou non se soumettre, mais pour tous les autres êtres de l'univers la louange ou la glorification est une adoration essentielle à leur être (‘ibâda dhatiyya), non soumise à un ordre et donc sans récompense, au contraire de la louange des jinns et des hommes[14]. Ceux-ci cependant, par toutes les parties de leur corps, participent également de cette louange universelle, car leurs membres ont une vie et une conscience propres qui se manifesteront quand,lors de la Résurrection, ils témoigneront contre l'homme de tous ses actes. Pour l'homme, le miracle ce n'est pas que les pierres glorifient Dieu, mais c'est qu'il l'entende, comme cela arriva aux Compagnons du Prophète qui entendirent le caillou glorifier Dieu dans sa main[15]. Ibn ‘Arabî s'oppose à l'interprétation de certains commentateurs selon laquelle la glorification des êtres en apparence inanimés ne serait pas une parole, mais le seul fait de leur existence (tasbîh hâl)[16] . Dans l'au-delà tous les êtres sans exception louange et glorification seront pour tous les êtres sans exception "comme les souffles de ceux qui respirent"[17].

Dieu se montre "longanime, Très-Pardonnant" parce qu'Il sait que les hommes n'ont pas la capacité de comprendre cette louange. Il ne châtie pas ceux qui, niant la vie et la parole de tous les êtres, affirment qu'ils glorifient Dieu du simple fait de leur existence. Il leur pardonne, car pardonner (ghafara) signifie étymologiquement en arabe recouvrir ; Il cache donc la faute de l'homme, comme Il lui a caché la perception de cette réalité[18].

Pour Ibn ‘Arabî, cette louange universelle que prononce même l'incroyant, par toutes les parties de son être, est l'un des aspect de la prise en charge (tawallî) du monde par Dieu, fondement de toute sainteté (walâya)[19]. Il commente ainsi la formule du tashahhud que l'on récite en position assise dans la prière:"Que la paix soit sur nous et sur les saints serviteurs de Dieu (‘ibâdi ‘llâhi l-sâlihîn)»:"Tout serviteur est saint pour Dieu (sâlih li-llâh) dans les cieux et la terre. Par "saints" on ne doit pas seulement entendre ceux qu'il est d'usage de considérer comme tels, car tout être est "saint". Dieu dit"il n'est de chose qui ne Le glorifie par Sa louange". Toute chose proclamant la transcendance de son Seigneur est donc "sainte". Ceci est l'une des sciences de la foi et du dévoilement. En disant "les saints" vise donc tous ceux qui sont employés à ce qui fait leur sainteté (c'est-à-dire leur fonction dans l'existence: alladhîn ustu‘milû li-mâ saluhû la-hu) et qui n'est autre que la glorification" [20].

Tous les êtres reçoivent donc leur part de cette salutation de paix, selon la conformité à leur nature, mais les êtres d'élection, le prophètes et les saints reçoivent eux une part de la louange universelle que Dieu fait rejaillir sur eux par l'intermédiaire des habitants des cieux et de la terre. Ces êtres reconnaissent dans les mouvements de l'homme ce qui est conforme à l'ordre divin et ce qui est vain (‘abath) et font l'éloge (thanâ') de tout ceux qui qui se sont affranchis de toute forme de vanité[21]. Par la louange le monde parle à Dieu et Dieu parle au monde et parmi les hommes, ceux qui Le louent, reçoivent par l'intermédiaire du monde leur part de louange.

Comment cette louange est-elle inspirée à tous les êtres ? Chacun d'entre eux ou plus exactement chaque particule (juz') de l'univers adore Dieu selon sa prédisposition (isti‘dâd) et Dieu se manifeste à chacune de ces particules d'être selon sa disposition à recevoir la théophanie divine."Et il n'est de chose qui ne glorifie...» en réponse à cette théophanie[22].

Dans le second verset (24: 41), Dieu s'adresse ainsi au Prophète:"N'as-tu pas vu que glorifie Dieu ceux qui sont dans les cieux et la terre...? ». Le Cheikh commente:"Il a dit: "n'as-tu pas vu" et non "n'avez-vous pas vu". Nous, nous n'avons pas vu ; ceci est pour nous un objet de foi et pour Muhammad - sur lui la grâce et la paix - un objet de vision. Par contre à propos du verset :"N'as-tu pas vu que pour Dieu se prosterne ceux qui sont dans les cieux et ceux qui sont sur la terre, le soleil, la lune, les étoiles, les arbres, les bêtes et de nombreux hommes ? » (22: 18), il affirme:"tous ceux à qui Dieu a donné de contempler cette prosternation et qui l'ont vue sont concernés par ce discours et cette prosternation est une glorification innée, essentielle, suscitée par une théophanie par laquelle Dieu s'est manifesté à tous les êtres. Ils L'ont aimé et se sont mis à prononcer Son éloge, sans y être astreints par la Loi, mais par nécessité essentielle, pour cette adoration essentielle où Dieu les a établis et qui Lui revient de droit" [23]. D'après ce passage la louange peut être considérée comme la première forme d'adoration et la première manifestation de l'amour des créatures pour Dieu. Parmi les saints, certains, ceux que le Coran appellent les"louangeurs" (al-hâmidûn), participent plus que d'autres à la vision prophétique de la louange universelle et voient"la louange proclamée par les langues de l'univers tout entier, que ceux qui louent soient ou non des gens de Dieu, que le loué soit Dieu ou que les hommes s'adressent entre eux cette louange, revenir finalement à Dieu et non à autre que Lui. La louange n'appartient qu'à Dieu que quelque manière que ce soit. Les louangeurs dont Dieu à fait l'éloge dans le Coran, sont ceux qui ont connaisance de la fin des choses à leur début. Ils agissent par avance et se mettent dès le début à louer Dieu par la louange des êtres voilés qui doit revenir finalement à Lui - glorifié et exalté soit-il -. Tels sont les louangeurs ; par leur contemplation, ils louent Dieu par Sa propre voix (al-hâmidûn ‘alâ l-shuhûd bi-lisân al-haqq)[24].

Cette louange en effet est celle de Dieu. Dans l'expression"chacun sait Sa prière et sa glorification" , la prière peut être comprise comme celle de Dieu, par le don qu'Il fait de l'existence et de la miséricorde, tandis que la glorification revient aux créatures[25]. Dans un autre passage la prière est interprétée comme l'entretien intime spécifique (munâjât khâssa), par lequel toutes les créatures, organisées en communautés comme les hommes, s'adressent à Dieu, tout en proclamant Sa transcendance par la glorification [26].

La glorification, dont il est surtout question dans ces deux versets, affirme la transcendance, c'est-à-dire la négation d'une qualité, alors que la louange l'affirme. Quel est donc la relation entre la glorification et la louange dans l'expression "et Il n'est de chose qui ne glorifie par sa louange". Le Shaykh al-Akbar est sans aucun doute le seul commentateur du Coran à avoir explicité avec autant de précision cette relation.

Par Sa louange

Comment l'homme peut-il glorifier Dieu, c'est-à-dire affirmer Sa transcendance."Glorifier Dieu, affirme le Cheikh, dans une formule lapidaire, c'est Le critiquer"(al-tasbîh tajrîh), car"on ne peut affirmer la transcendance de l'Etre transcendant ; le faire c'est Lui enlever Sa transcendance" [27]. On ne peut glorifier Dieu qu'en citant Ses propres paroles ou bien en affirmant, comme Abû Yazîd al-Bistâmî, sa transcendance à l'égard de la transcendance (subhânî). De même"louer Dieu, c'est Le conditionner"(al-tahmîd taqyîd). En faisant l'éloge de Dieu, l'homme risque de Le limiter par sa propre louange. C'est pourquoi il faut affranchir l'éloge de Dieu de cette limite, tout en l'accomplissant, puisque tels sont la nature et le devoir de l'homme. Il faut pour cela suivre l'exemple du Prophète qui s'exclame:"Je ne dénombre pas l'éloge que je T'adresse ; Tu es comme Tu T'es Toi-même loué" [28].

En prononçant cette dernière proposition, le Prophète ne faisait que se conformer à l'ordre divin:"Glorifie par la louange de ton seigneur !". Ibn ‘Arabî dans plus d'un passage insiste sur la nécessité de louer Dieu en respectant les formules édictées par la Loi:"La louange, dit-il, est fondée sur l'institution divine (tawqîf)[29] . Certes l'homme peut louer Dieu pour Ses actes pour L'en remercier ; il s'agit alors d'un éloge non défini par la Loi sacrée (‘urfî) qu'il a le loisir de rendre tant qu'aucune interdiction légale ne l'en empêche, comme tout acte de la vie ordinaire. Mais si le serviteur veut accomplir un acte d'adoration pour se rapprocher de Dieu (‘alâ jihat al-qurba), il n'a pas la liberté d'instituer un rite.

Cette restriction légale s'explique par la nécessité de limiter le pouvoir de l'intellect, toujours porté à privilégier la transcendance de manière excessive."Garde-toi, avertit-il son lecteur, de Le glorifier avec ton intellect... car les preuves rationnelles sont souvent en désaccord avec les preuves de la Loi sacrée». La glorification consiste à déclarer Dieu pur de tous les attributs des êtres contingents. Or ceci revient à affirmer l'existence de ceux-ci face à l'Etre divin. Ils n'ont pourtant aucune existence par eux-mêmes et n'ont été existenciés que pour proclamer la louange de Dieu. Affirmer la transcendance absolue de Dieu conduit donc à éliminer ce par quoi Dieu doit être glorifié.

"Réalise donc, dit-il dans le chapitre sur le Souffle divin, de quoi tu l'affirmes transcendant, car il n'y a que Lui et le Souffle du Tout-Miséricordieux et la substance des êtres (jawhar al-kâ'inât). C'est pourquoi Dieu S'est Lui-même qualifié de certaines des qualités des êtres contingents d'une manière que les preuves spéculatives et rationnelles ne peuvent admettre. Garde-toi donc de le glorifier par ton intellect. Fais que la glorification que tu Lui adresses soit le Coran, qui est Sa Parole; tu citeras alors Sa parole sans inventer ni innover" [30]."Par Sa louange" signifie donc: par Sa propre parole. C'est le seul moyen pour l'homme d'échapper à la ruse subtile (makr khafî) que constitue l'affirmation de la transcendance, par laquelle Dieu met Ses serviteurs à l'épreuve.

La glorification par la louange est donc l'une des expressions possibles de la doctrine de l'Etre. D'un côté, Dieu ne peut être loué par quoi que ce soit dans l'univers, car aucun être du monde n'a rien de commun avec Lui ; de l'autre, on ne peut louer Dieu que par Ses Noms. Or il n'est aucun de ses noms dont l'homme ne puisse se caractériser. De sorte que toute chose dans ce monde glorifie Dieu simultanément par une voie négative et affirmative, mais dans le deuxième cas, l'affirmation ne peut venir que de Lui. Muhammad arrivé au terme de sa mission, qui fut avant tout une mission de louange, s'entend dire:"Glorifie par la louange de ton Seigneur et demande Lui pardon. Il est certes Celui qui accepte le repentir (tawwâb)» (Coran 110: 3-4). Comme on la vu, demander pardon, c'est demander l'effacement, c'est-à-dire la résorption de l'être contingent en présence de Dieu, après être sorti pour transmettre le message. Ce retour à Dieu est annoncé par le nom divin al-Tawwâb, qui signifie étymologiquement "celui qui revient sans cesse" vers Ses serviteurs par cet acte de louange[31].

On pourrait trouver quelque contradiction entre d'un côté l'insistance du Cheikh sur la nécessité de ne louer Dieu que par Sa propre parole et de l'autre, l'affirmation que tout éloge, voire tout blâme revient toujours en fin de compte à une louange divine. N'affirme-t-il pas par ailleurs que"la parole de l'univers tout entier n'est autre que Sa parole"? [32]. L'univers est un grand homme parfait (insân kabîr kâmil). Il est donc analogue à l'homme dont l'intérieur de l'être est l'Ipséité de Dieu ainsi que Ses facultés [33] (huwiyyat al-haqq wa quwâ-hu), facultés par lesquelles l'homme est aussi un serviteur adorant son Seigneur. Il en est de même pour la réalité intérieure du monde. Plus le serviteur devient parfait et purifie l'adoration qu'il consacre à Dieu (ikhlâs al-‘ibâda li-llâh), plus il reconnaît en soi-même l'Ipséité divine. Il affirme alors:"C'est Toi qui es Lui par Ton Moi et c'est Toi qui est Lui par mon moi. Il n'y a donc que Toi et c'est Toi qu'on nomme Seigneur et serviteur". Cette "identité suprême" qui ne contredit nullement la différence radicale du Seigneur et du serviteur en tant que tels, c'est dans la lecture du Coran qu'Ibn ‘Arabî la réalise. Quand le serviteur récite dans la Fâtiha:"La louange est à Dieu le Seigneur des mondes" , Dieu lui répond, selon le hadîth:"Mon serviteur a prononcé Mon éloge" , ce qui signifie: J'ai prononcé Mon propre éloge par la forme de Mon serviteur[34].

La louange est donc cette forme, celle du serviteur parfait, comme le proclame le Cheikh dans un prône au cours d'un songe. Pour l'inciter à parler le Prophète lui envoie ‘Uthmân, celui qui réunit le Coran[35]. Cette forme est parfaite parce qu'elle réunit comme le Coran, dont le nom signifie "réunion", toute réalité. Le Prophète mérite l'Etendart de la louange parce qu'il loue Dieu par le Coran. Celui-ci est à la fois la Parole de Dieu et la réalité intime du Prophète, son caractère "immense", comme le Coran lui-même. Son nom, Muhammad, le sans-cesse louangé, exprime la perfection de sa servitude: il ne loue pas lui-même, mais ce contente de recevoir sans cesse cette louange pour la remettre à Dieu. Il ne demande pas autre chose pour parachever son existence de serviteur que "la station louangée". Le Sceau de la sainteté muhammadienne n'a eu de cesse d'expliquer à ses disciples, qui sont aussi ses livres, la voie de cette perfection muhammadienne qui est aussi conformité à la Loi:

"C'est pourquoi, dit-il, à propos de cette louange par le Coran, Dieu -gloire à Lui - ne doit être loué que par la louange qu'Il a institué pour Lui-même, en tant que cette louange a été institué par la Loi, et non pas par ce qu'exige l'attribut de louange, car ceci est l'éloge de Dieu (al-thanâ' al-ilâhî). Quand Dieu est loué par cet attribut, la louange de la part de l'homme n'est que conventionnelle et intellectuelle (‘urfî ‘aqlî) et ne convient pas à la majesté divine»[36].

Conclusion

On ne peut aborder un aspect particulier de l'�uvre d'Ibn ‘Arabi sans constater son unité et sa complexité. Dieu est l'être intime du serviteur, mais le serviteur n'est pas Dieu et la réalité divine transcende toujours ce que l'homme peut en dire qu'il s'agisse de transcendance ou de similitude. L'homme ne peut donc ni adorer Dieu ni parler de Dieu - la louange suppose les deux - sans se conformer à la Révélation qu'elle prenne la forme de l'Homme ou du Livre.

L'expérience intime de l'identité de l'Etre lui a permis de saisir la rigoureuse correspondance qui unit l'Homme,le Livre et le Monde et donc la vie et la parole de tous les êtres. Pouvait-on mieux dire à propos de la louange qu'"il n'est de mot dans l'univers qui n'indique Sa louange" [37].


Notes

[1]Cf. Commentaries on the Fâtiha and Experience of the Being According to Ibn ‘Arabî, JMIAS XX.

[2] Futûhât II 100 quest. 99.

[3] Futûhât II 403, chap. 198 § 6 al-dhikr bi l-tahmîd.

[4] Futûhât IV 286 chap. 558 hadrat al-hamd.

[5] Futûhât II 403.

[6] Futûhât IV 286. Sur la conversion (tasrîf) des qualités blâmables en qualités louables, cf. également II 195-8, chap. 114, 115 et 117 et II 241-2 chap. 149 (maqâm al-khuluq):"Tous les caractères sont des qualités divines, toutes sont nobles et innées dans l'homme". L'avarice par exemple, étant un refus, peut être rapportée au nom divin al-Mâni‘ "Celui qui retient". Cf. encore II 362-3 (maqâm al-khulla).

[7] Cf. Futûhât II 616 chap. 281; IV 178 chap. 534.

[8] Futûhât IV 404.

[9] Futûhât II 403 chap. 198 ; IV 95 chap. 446.

[10] Futûhât IV 287.

[11] Futûhât I 147.

[12] Futûhât IV 451 et sur l'au delà: I 147.

[13] Futûhât II 682 -3 chap. 297 et III 257-8 chap. 357.

[14] Futûhât III 99 chap. 326.

[15] Futûhât I 381-2.

[16] Futûhât I 59 ; III 65 chap. 317. Fakhr al-Dîn al-Râzî se fait l'écho de cette interprétation et la justifie dans son commentaire, éd. Téhéran reprod. XX 218-9.

[17] Futûhât II 688 chap. 298.

[18] Futûhât I 398 ; III 393, 16e section des hazâ'in al-jûd.

[19] Futûhât II 247 chap. 152 (maqâm al-walâya).

[20] Futûhât I 429. Ibn ‘Arabî fait aussi remarquer que ce salut distingue le "nous" de tous les autres serviteurs quels qu'ils soient.

[21] Futûhât I 247 chap. 43. On peut rapprocher cet éloge de l'amour de toutes les créatures pour Abû Madyan que le serpent qui entoure la montagne Qâf révèle à Mûsâ al-Sadrânî. Cf. Futûhât III 13O 334 et Claude Addas,"Abu Madyan and Ibn ‘Arabi "in Muhyiddin Ibn ‘Arabi, a Commemorative Volume, Element Shaftesbury 1993 p. 173.

[22] Futûhât II 509 chap. 218.

[23] Futûhât II 328 chap. 178.

[24] Futûhât II 33 chap. 73.

[25] Futûhât I 540, chapitre final sur la prière.

[26] Futûhât III 488.

[27] Cf. Fusûs p. 68 (fass hikma subbûhiyya fî kalima nûhiyya):"Sache - que Dieu t'assiste par un esprit émanant de Lui - que l'affirmation de la transcendance pour ceux qui connaissent les réalités n'est à l'égard de la Dignité divine que limitation (tahdîd) et conditionnement (taqyîd). Celui qui affirme ainsi la transcendance soit est un ignorant, soit se conduit de manière inconvenante (sâhib sû' adab).

[28] Futûhât IV 414, à propos des chap. 437 et 438.

[29] Futûhât IV 96 chap. 467.

[30] Futûhât II 404 chap. 198.

[31] Futûhât III 148 chap. 338 ; I 181, chap. 23.

[32] Futûhât IV 141 chap. 503.

[33] Allusion au hadîth qudsî:"... Mon serviteur ne cesse de se rapprocher de Moi, jusqu'à ce que Je sois l'ouïe par laquelle il entend, la vue par laquelle il voit...».

[34] Futûhât IV 140-1, chap. 503.

[35] Futûhât I 111, chap. 5 sur la basmala et la Fâtiha.

[36] Futûhât II 88 question 77.

[37] Futûhât IV 286.


Source: http://www.ibnarabisociety.org/articles/indiquesalouange.html

dimanche 18 octobre 2009

Le Prophète(saws) n'avait pas d'ombre.


Le Prophète(Saws) n'avait pas d'ombre.

Il y a la preuve authentifiée des hadiths du Prophète(saws) et des écrits des grands et authentiques savants de l'Islam que sans l'ombre d'un doute le Messager d'Allah n'a pas possédé d'ombre.

Des Hadiths

1-Sayyidina Hakim at-Tirmidhi dans son livre Nawaadiroul-Ousoul relate de Sayyidina Zakwaan, un Compagnon proche du Prophète , le Hadith suivant : "on ne pouvait voir l'ombre du Prophète(saws) à la lumière du soleil, ni au clair de lune".

2-Ibn Al-Jawzi dans son Kitaboul-Wafa relate un hadith de Sayyidina Abdoullah ibn 'Abbas(ra) le cousin du Prophète qui a dit : "le Messager d'Allah n'avait aucune ombre, ni en étant debout au soleil, car l'éclat de sa lumière (nour) a surpassé les rayons du soleil; ni en étant assis devant une source de lumière, sans que sa lumière éclairante n'ait surpassé la source de lumière".

3-l'Imam Nasafi dans son Tafsir Madaarik relate de Sayyidina Uthman (ra), le gendre du Prophète qu'il a dit au Prophète : "Allah Tout-puissant ne laisse pas ton ombre tomber à terre, afin qu'aucun pied d'homme ne puisse la fouler". (et marcher ainsi sur son ombre)

4-l'Imam Jalaludin as-Souyouti dans son Khasaa'is Al-Koubra relate d'Ibn Saba : "c'est aussi une caractéristique unique du Prophète(saws) que son ombre n'ait pas touché la terre, parce qu'il était lumière (nour) et quand il marchait à la lumière du soleil, on ne pouvait pas voir son ombre."

Des Savants

Qadi 'Iyad :

Imam Qadi 'Iyad dans ses écrits de Ash-Shifa : "le Prophète(saws) n'a pas possédé d'ombre à la lumière du soleil ni au clair de lune, parce qu'il était lumière (nour)".


Imam Ahmad Qastalani

L'imam Ahmad Qastalani expose dans Al-Mawahiboul-ladouniyya : "que le Prophète(saws) n'ait possédé d'ombre ni dans la luminosité du soleil ni dans celle du clair de lune est prouvé par les ahadith de Tirmidhi d'Ibn Zakwaan et Ibn Saba."


Shaykh 'Abdoul Haq Mouhaddith Dehlvi

Shaykh Abdoul Haq Mouhaddith Dehlvi expose dans Madaarij an-noubouwwah : "l'ombre du Prophète(saws) n'est apparue ni à la lumière du soleil, ni au clair de lune".

Source: http://mohammedia.fr/index.php/Accueil

dimanche 11 octobre 2009

Cheikh Muhammad al Ya'qubi (qu'Allah le préserve)


Cheikh Muhammad al Ya'qubi (qu'Allah le préserve)

Le Cheikh Muhammad al Ya'qubi compte parmi les plus grands savants de notre époque. D'origine syrienne, la filiation du Cheikh remonte au Prophète béni par l'intermédiaire de Sayyiduna al-Hasan . La chaîne initiatique qui le relie au Prophète béni lui fut transmise par son père – le Cheikh Ibrahim al-Ya'qoubi (H. d. 1985/1406), un des grands noms de l'Islam et du Soufisme du XXème siècle – et se compose de savants parmi les plus illustres de l'histoire de son pays.

Dès son plus jeune âge, le Cheikh Muhammad fréquenta la Darwishiyya et la Grande Mosquée des Omeyyades – où son père enseigna pendant 40 ans – et put s'asseoir sur les genoux de certains des plus grands savants de l'époque. Sous la tutelle de son père, il suivit, dès l'âge de quatre ans, un solide cursus de sciences traditionnelles, comprenant l'étude des grandes œuvres classiques traitant de la Shari'a et des disciplines connexes (grammaire, rhétorique etc..). Il reçut des ijazas (certificats d'autorisations) en sciences du hadith, de la main des plus grands mouhadithoune de Syrie.

Cheikh Muhammad poursuit ensuite ses études universitaires au département de Shari'a de l'Université de Damas. Après avoir obtenu une licence en littérature arabe en 1987, il étudie la philosophie pendant deux ans à l'Université arabe de Beyrouth, avant d'intégrer, en 1991, le programme doctoral de linguistique du département d'études orientales de l'Université de Göteborg en Suède, où il fut par ailleurs chargé de recherche et enseigna les lettres classiques de la langue arabe. Le Cheikh dirigea également le pôle d'étude et de recherche de la maison d'édition Dar al-Athar al-Islamiyyah au Koweït en 1990.

Après avoir été Imam à Göteborg et œuvré sans relâche pour implanter l'Islam dans le pays, la société islamique suédoise de Stockholm le désigna mufti pour la Suède en 1999.

En marge de son travail en Syrie et en Suède, le Cheikh Muhammad al Ya'qubi donne fréquemment des Khutbas et des conférences au Moyen-Orient, en Europe, au Canada et aux Etats-Unis, et enseigne la 'aqida, le tafsir, le hadith, le fiqh, le usul al fiqh, et encore bien d'autres disciplines à son domicile damascène ou à la mosquée du Cheikh muhydeen al-'Arabi. Le Cheikh est une autorité éminente dans le domaine du hadith, ses lignes de transmission (isnads) sont parmi les plus fiables du moment. Jusqu'à aujourd'hui, le Cheikh al-Ya'qubi a enseigné :

- Tafsir al-Nasafi
- Sahih al-Bukhari (19 fois)
- Sahih Muslim,
- Al-Muwatta (6 fois)
- Al Shama'il de l'Imam al-Tirmidhi (17 fois)
- Sharh al-fiqh al-Akbar, al-Tahawiyya (plus de 20 fois)
- Sharh al-'Aqaa'id al-Nasafiyyah,
- Ihya 'Ulum al-Din,
- Al-Hikam d'Ibn' Atta'illah,
- Al-Shifa du Qadi 'Iyaad,
- Al-Qudouri,
- Al-Hidayah,
- Maqaamt al-Hariri,
- Mughni al-Labeeb
- Etc..

Des étudiants et des savants affluents du monde entier en Syrie pour lui rendre visite, ainsi qu'en cours de ses voyages, pour entendre la malsalslaat ou obtenir une autorisation (ijaza) de narration d'un hadith. Les gens qui ont embrassé l'Islam ou qui se sont repentis par sa cause (en écoutant ses discours) se comptent par milliers, et aujourd'hui, un grand nombre de ses étudiants parcourent le monde pour diffuser la Loi sacrée et revivifier le curriculum des Ulémas.

On notera par ailleurs que le Cheikh commença à enseigner le tajweed (récitation coranique) à l'âge de onze ans, prononça son premier discours public un an plus tard, et délivra sa première khutba (prêche du vendredi) à l'âge de quatorze ans et demi, et son père l'autorisa à enseigner la Loi sacrée de l'Islam quand il eut atteint sa vingtième année.

Le Cheikh Muhammad, père de trois enfants, réside actuellement à Damas en Syrie. L'épouse de notre estimé Cheikh, Al Hajja Farizah Rabbat Umm Ibrahim est décédée le 10 Avril 2008. Elle fut une femme remarquable défendant le droit aux femmes pour l'accès aux sciences religieuses. Qu'Allah lui fasse Miséricorde.

Source: http://www.soufisme-fr.com/forum/showthread.php?t=4072

mardi 29 septembre 2009

Un soufi réformiste, le shaykh Muhammad Hasanayn Makhlûf (4sur8)


Un soufi réformiste, le shaykh Muhammad Hasanayn Makhlûf (4sur8)

L'initiation mystique




À l'époque où M. H. Makhlûf étudiait à al-Azhar, c'est-à-dire dans le dernier quart du XIXe siècle, le soufisme était bien implanté dans la mosquée : il n'y avait pas de dichotomie entre le milieu des fuqahâ', les juristes, savants en sciences exotériques, et celui des fuqarâ', les soufis. La connaissance du soufisme faisait partie de la formation du futur 'âlim. Cet idéal imprégnait tous les milieux à al-Azhar, des grands 'ulamâ', dont certains étaient même affiliés à une confrérie, voire en dirigeaient une, aux étudiants (mujâwirûn). Ces derniers, en grande majorité d'origine rurale, avaient baigné dès l'enfance dans l'atmosphère des confréries. La Shâdhiliyya et la Khalwatiyya attiraient de nombreux 'ulamâ' car elles faisaient, plus que d'autres, le lien entre la loi divine (sharî'a) et la Réalité contenue dans le message de Dieu (haqîqa). Des auteurs affiliés à la première, comme Ibn cAtâ' Allah al-Iskandarî (m. 1309), Jalâl al-dîn al-Suyûtî (m. 1505), Yahyâ Zakariyâ al-Ansârî (m. 1520) et Abd al-Wahhâb al-Sha'rânî (m. 1565), faisaient figure de références dans les lectures des 'ulamâ'. Et l'affiliation à la Khalwatiyya était devenue une des conditions requises pour faire partie de l'élite azharienne, depuis l'initiation du shaykh d'al-Azhar, Muhammad al-Hifnî (m. 1767) et de son disciple, Ahmad al-Dardîr (m. 1786) à cette confrérie qui connaissait alors une formidable expansion parmi les savants fréquentant la mosquée-université.


La rencontre avec le maître se faisait grâce aux réseaux de solidarités identitaires et religieuses à l'intérieur de la mosquée. C'est ainsi que le shaykh al-Dardîr, originaire de Banî Adî, shaykh de la loge (riwâq) des étudiants de Haute-Égypte ainsi que leur muftî, a initié un certain nombre d'entre eux : ces derniers ont contribué par la suite à l'expansion de la confrérie tout au long de la vallée du Nil. M. H. Makhlûf a d'ailleurs été initié à la Khalwatiyya par un maître de Haute-Egypte, Ahmad Sharqâwî 1.

Note

Ahmad Sharqâwî (m. 1899) était un soufi important du XIXe siècle ; ses écrits, édités, se trouvent à la Bibliothèque nationale du Caire ainsi qu'à celle d'al-Azhar. Formé dans les mosquées-collèges de Jirjâ puis initié à la Khalwatiyya par un maître de Tahtâ, le shaykh Sharqâwî ne donna pas son nom à une confrérie organisée mais son autorité spirituelle n'en rayonna pas moins dans toute la région de Jirjâ et au Caire où il faisait de fréquents séjours. Il comptait parmi ses proches disciples de nombreux azhariens.

mercredi 23 septembre 2009

La qasida "Al Bourda"


Qasida "Al Bourda"

Poême à la louange du Prophete(saws)Mouhammad

De Sidi Sharafeddin Al-Boussiry

Traduit de l'arabe par Par M. Le Baron Silvestre De Sacy.




"AL BOURDA"

Quel sujet fait couler de tes yeux des larmes mêlées de sang ? Le souvenir des voisins que tu as laissés à Dhou-Sélem est-il la cause de tes pleurs? est-ce le vent qui, soufflant du côté de Kadhéma, les rappelle à ta mémoire ; ou l'éclair brillant au milieu de l'obscurité, sur les hauteurs d'Idham, découvre-t-il à tes regards le lieu qu'ils habitent? Pourquoi tes yeux versent-ils des torrents d'eau, lors même que tu leur ordonnes de retenir leurs larmes? Pourquoi ton cœur, au moment où. tu lui dis : Reviens à toi, est-il dans une violente agitation?

Celui que l'amour possède s'imagine-t-il tenir cachée la passion qui l'agite, lorsque deux parties de lui-même trahissent son secret ; ses yeux qui fondent en pleurs, et son cœur que consume une flamme ardente?

Ah ! si l'amour n'était la cause de ta peine, on ne te verrait pas verser des larmes sur les débris d'une, habitation abandonnée; le souvenir de ce ban et de cette colline ne te ravirait pas le sommeil. Et comment pourrais-tu nier que tu sois en proie aux tourments de l'amour, lorsque deux témoins irréprochables déposent contre toi, les pleurs que tu répands, et la maladie qui le consume ; lorsque la violence de ta passion a écrit ta conviction sur tes joues, en y traçant les deux lignes des pleurs et de la maigreur, et en leur imprimant les couleurs de la rose jaune et du bois d'anem?

Oui, l'ombre de ce que j'aime est venue me ravir le sommeil. Tel est l'effet de l'amour, il change nos plaisirs en cruels tourments.

O toi qui me reproches la violence d'un amour insurmontable, ma faiblesse est digne d'excuse, et si tu étais équitable, tu m'épargnerais tes réprimandes. Puissent les maux que j'éprouve retomber sur toi ! Mon secret ne saurait échapper aux regards des délateurs, et le mal qui me mine n'admet point de guérison.

Tu m'as donné de sages avis, mais je n'étais pas capable de les entendre ; car celui que l'amour domine est sourd à toutes les censures. La vieillesse même aux cheveux blancs n'a pas été à l'abri de mes soupçons injurieux, lorsqu'elle a voulu, par ses conseils, réformer ma conduite ; et cependant est-il des conseils moins suspects que ceux que donne la vieillesse?

Dans sa folie, le penchant violent qui m'entraîne vers le mal, n'a point mis à profit les sages avertissements des cheveux blancs et de l'âge décrépit. Incapable d'aucune bonne action, mon âme corrompue n'a pas même offert un repas hospitalier à l'hôte respectable qui était venu sans façon chercher l'hospitalité près de moi. Ah ! si j'eusse prévu que je ne lui rendrais pas les honneurs qui lui étaient dus, j'aurais déguisé par le jus du katam son secret que j'ai aperçu.

Qui ramènera de son égarement cette volonté rebelle et indomptable, ainsi que l'on gouverne avec un frein le cheval le plus fougueux ! Ne te flatte pas d'amortir la violence de ses passions, en t'abandonnant aux actions criminelles. Telle la nourriture ne sert qu'à augmenter la violence d'un appétit déréglé.

L'âme est semblable à un tendre enfant : si on le laisse suivre son penchant, il conservera en grandissant l'amour du lait maternel ; mais si on l'en prive, il se sèvrera de cet aliment.

Détourne donc ton âme de l'amour auquel elle se livre, garde-toi de souffrir qu'il domine chez elle; car où l'amour règne sans obstacle, il donne la mort, ou bien il couvre d'ignominie. Veille sur elle au milieu de ses actions, ainsi qu'un berger veille sur ses troupeaux au milieu des pâturages ; et quand même le pâturage lui paraîtrait agréable, ne permets pas qu'elle y paisse à son gré. Combien d'hommes l'attrait de la concupiscence n'a-t-il pas séduits, en leur présentant, sous une apparence favorable, des plaisirs qui leur ont donné la mort ! ils ignoraient que le poison est caché dans les mets les plus délicats.

Crains également les pièges cachés de la faim et ceux de la satiété. Souvent une faim violente est pire encore que les maux qui suivent l'excès de la nourriture.

Que tes yeux qui ont été remplis de crimes se purifient par des larmes abondantes ; et ne quitte jamais l'asile de la repentance.

Résiste à la concupiscence et à Satan, et sois rebelle à leurs suggestions ; quand même ils te donneraient des conseils sages en apparence, tiens-les toujours pour suspects. Ne leur obéis jamais, soit qu'ils manifestent la malice d'un ennemi, ou qu'ils se couvrent des apparences d'une impartiale justice; car tu connais les pièges que tendent et ces ennemis manifestes, et ces conciliateurs insidieux.

Je demande pardon à mon Dieu de ce que mes discours ne sont point accompagnés d'une conduite qui leur soit conforme. Mon inconséquence est la même que si j'attribuais une postérité à un homme que la nature aurait frappé de stérilité.

Je t'ai donné des leçons de vertu dont moi-même je n'ai pas fait la règle de mes actions. Je n'ai point redressé ma conduite, m'appartient-il de te dire : Redresse-toi?

J'ai négligé d'amasser avant la mort une provision de bonnes œuvres pour le temps de mon voyage. Je n'ai ajouté ni prières ni jeûnes à ceux dont l'obligation est d'une indispensable nécessité.

J'ai criminellement omis de me conformer à l'exemple de celui qui vivifiait les nuits en les passant en prières, jusque-là que ses pieds fatigués par la longueur de ses veilles en contractaient des tumeurs douloureuses; qui, épuisé par des jeûnes assidus, était obligé de serrer par des ligatures ses entrailles affamées, et de comprimer avec des pierres la peau fine de ses flancs délicats.

Des montagnes d'or d'une élévation prodigieuse ont sollicité l'honneur de lui appartenir; mais il leur a fait voir quelque chose de bien plus élevé, par son mépris pour les biens de ce monde. La nécessité qui le pressait ajoutait un nouveau mérite à son détachement ; les suggestions du besoin ne purent triompher de son désintéressement. Que dis-je ? le besoin pouvait-il inspirer le désir des biens de ce mondé, à celui sans lequel le monde ne serait jamais sorti du néant?

Mouhammad est le prince des deux mondes, des hommes et des génies, le souverain des deux peuples, des Arabes et des barbares. Il est notre prophète, qui nous prescrit ce que nous devons faire, et nous défend ce que nous devons éviter. Il est le plus véridique de tous les hommes, soit qu'il affirme, soit qu'il nie. Il est l'ami de Dieu ; il est celui dont l'intercession est l'unique fondement de notre espoir et notre ressource contre les dangers les plus affreux. Il a appelé les mortels à la connaissance de Dieu, et quiconque s'attache à lui s'attache à une corde qui n'est point sujette à se rompre. Il a surpassé tous les autres prophètes par l'excellence de ses qualités extérieures et de ses qualités morales. Aucun d'eux n'approche de lui en science ni en vertu. Chacun d'eux sollicite de l'apôtre de Dieu une gorgée de la mer de sa science, ou une goutte des pluies abondantes de sa vertu. Ils se tiennent près de lui dans le rang qui leur convient, n'étant en comparaison de sa science, et au prix de sa sagesse, que ce qu'est un point ou un accent dans l'écriture.

C'est lui qui est parfait par les qualités de son cœur et par les grâces de sa personne. Le créateur des âmes l'a choisi pour ami. Il ne partage avec aucun autre ses qualités incomparables ; il possède toute entière et sans partage la substance même de l'excellence.

Laisse là ce que les chrétiens débitent faussement de leur prophète : cela seul excepté, use d'une liberté sans bornes dans les éloges que tu donneras à Mouhammad. Vante autant qu'il te plaira l'excellence de sa nature, relève autant que tu le voudras l'éminence de ses mérites ; car l'excellence de l'apôtre de Dieu ne connaît point de bornes, et il n'est personne dont les paroles puissent dignement l'exprimer. Si la grandeur de ses miracles répondait à l'éminence de son mérite, la seule invocation de son nom rendrait la vie aux ossements depuis longtemps desséchés.

Par l'amour qu'il nous a porté, il n'a point voulu nous mettre à une épreuve dangereuse, en nous enseignant des choses auxquelles notre intelligence ne pût atteindre. Nous n'avons éprouvé ni doute ni soupçon sur la vérité de sa doctrine.

Les hommes s'efforceraient en vain de comprendre l'excellence de ses qualités intérieures ; il n'en est aucun soit proche soit éloigné qui ne soit incapable d'y atteindre. Tel le soleil vu de loin ne paraît pas dans sa véritable grandeur, et, regardé de près, éblouit la vue. Et comment pourraient, en ce monde, atteindre à la connaissance parfaite de ce qu'est ce grand prophète, des mortels plongés dans le sommeil, qui se contentent des songes de leur imagination?

Tout ce qu'on peut savoir de lui t c'est qu'il est homme, et la plus excellente des créatures de Dieu.

Tous les miracles qu'ont fait les saints envoyés de Dieu, n'étaient qu'une communication de la lumière de ce prophète. Il est lui seul le soleil de l'excellence, les autres ne sont que les planètes qui dépendent de ce soleil, et qui réfléchissent ses rayons lumineux sur les mortels, au milieu des ténèbres.

Combien est digne d'admiration la figure de ce prophète, dont les charmes sont relevés par ses qualités intérieures, qui réunit toutes les grâces, qui a pour caractère distinctif la douceur et l'aménité de ses traits. Il réunit à la beauté délicate d'une fleur, la grandeur majestueuse de la lune. Sa générosité est vaste comme la mer, ses desseins sont grands et fermes comme le temps. Lors même qu'il est seul, la majesté de son visage rend son aspect aussi redoutable à ceux qui le rencontrent, que s'il avait autour de lui une armée et de nombreuses cohortes.

On dirait que les organes qui produisent en lui la parole et le sourire, sont des perles cachées au fond de la nacre. Aucun parfum n'égale l'odeur suave de la terre qui couvre ses os; heureux qui respire cette odeur, qui couvre cette terre de baisers!

L'instant même de sa naissance a fait connaître l'excellence de son origine. Qu'ils sont précieux les premiers et les derniers moments de son existence !

En ce jour les Perses ont reconnu par des pronostics certains, l'annonce des malheurs et de la vengeance qui allaient tomber sur eux. Le portique de Chosroès renversé au milieu de la nuit annonça par sa chute la division qui allait ruiner la famille des souverains de cet empire, sans aucun espoir de réunion. Le feu sacré, dans la douleur où le plongeait cet événement, vit s'éteindre sa flamme, et le fleuve, troublé par la frayeur, oublia sa source accoutumée.

Sava s'affligea sur la disparition de ses eaux que la terre avait englouties, et celui qui venait y étancher sa soif s'en retourna transporté de colère et d'indignation.

Il semblait qu'en ce jour la violence de l'affliction eût transporté au feu l'humidité naturelle à l'élément aqueux, et à l'eau l'ardeur desséchante du feu.

Alors les génies poussèrent des hurlements, des lumières éclatantes s'élevèrent et se répandirent dans l'atmosphère, la vérité se manifesta par des signes muets et par des paroles. Mais ils ont été aveugles et sourds, les impies : les annonces les plus claires des heureux événements qui allaient arriver, ils ne les ont point entendues; les signes les plus éclatants des maux dont le ciel les menaçait, ils n'y ont point fait attention, après même que les peuples ont été avertis par leurs devins que leurs religions erronées allaient, être détruites; après qu'ils ont vu dans les. cieux des flammes se détacher et se précipiter en bas, de même que sur la terre leurs idoles se renversaient.

Poursuivis par ces flammes, les démons prirent la fuite à l'envi les uns des autres, obligés d'abandonner la route céleste par laquelle la révélation se communique aux mortels. A voir leur fuite précipitée, on eût dit, que c'étaient les guerriers de l'armée d'Abraha, ou les troupes infidèles mises en fuite par les cailloux que lancèrent sur elles les mains du Prophète à la journée de Bedr, lorsque ces cailloux, après avoir chanté les louanges de Dieu dans ses mains, furent lancés contre l'ennemi, semblables à Jonas jeté hors des entrailles du monstre qui l'avait dévoré, après que, dans son sein, il avait invoqué le nom de Dieu.

A l'ordre de Mouhammad, les arbres sont venus se prosterner devant lui ; sans pieds et portés seulement sur leur tige, ils s'avançaient vers le Prophète. De même que le crayon trace sur le papier la ligne qui doit servir de règle à l'écrivain, ainsi leur tronc semblait en marchant décrire une ligne droite, sur laquelle leurs branches, en sillonnant la poussière, devaient tracer au milieu de la route une écriture merveilleuse. Semblables dans leur obéissance à ce nuage officieux qui suivait l'apôtre de Dieu en quelque endroit qu'il portât ses pas, pour le défendre des feux du soleil dans la plus grande chaleur du jour.

J'en jure par la lune qui, à son ordre, se fendit en deux ; le prodige qui s'opéra alors sur cet astre, est pareil à celui qui s'était opéré sur le cœur du Prophète lorsque les anges l'avaient ouvert pour le purifier; et cette ressemblance est si parfaite que l'on peut légitimement l'assurer avec serment.

Les yeux des incrédules frappés d'aveuglement n'ont point vu ce que la caverne renfermait de vertus et de mérites La justice même et l'ami fidèle étaient cachés dans la caverne sans que personne les aperçût, et les impies disaient : Assurément il n'y a personne dans cette caverne. Ils ne s'imaginaient pas que des colombes voltigeassent autour de la créature la plus excellente, et qu'une araignée la couvrit de sa toile. La protection de Dieu lui a tenu lieu de la cotte de mailles la plus épaisse, et de la forteresse la plus inaccessible.

Jamais, dans les injustices que j'ai éprouvées de la fortune, je n'ai eu recours à l'assistance de Mouhammad, que je n'aie trouvé en lui un patron dont la protection est invincible. Jamais je n'ai désiré recevoir de sa main aucun bien temporel pu spirituel, que cette main, la plus excellente que l’on puisse baiser, ne m'ait accordé quelque don de sa libéralité.

Ne fais aucune difficulté de reconnaître sa vision nocturne pour une véritable révélation ; car le cœur de ce Prophète ne dort pas, lors même que ses yeux sont fermés par le sommeil. Dès lors il avait atteint l'âge parfait pour la mission prophétique, et l'on ne doit lui refuser aucun des avantages qui conviennent à l'âge parfait.

Combien de maladies a guéries le seul attouchement de sa main! combien de malheureux elle a délivrés des mains de la folie !

Vivifiée par l'efficacité de ses prières, l'année de la plus grande sécheresse s'est distinguée au milieu des temps de disette, par une abondante fertilité, semblable à cette étoile blanche qui brille sur le front d'un cheval, au milieu des crins noirs qui l'environnent de toute part. Les nuages l'ont fécondée par leurs eaux abondantes, et l'on eût dit que les vallées étaient devenues un bras de mer, ou des torrents échappés de leurs digues.

Laisse-moi, que je chante les oracles de ce Prophète. Ils ont paru ces oracles avec un éclat pareil à celui que jettent, au milieu de la nuit et sur le sommet d'une montagne, les feux qu'allume une main généreuse pour attirer le voyageur dans sa demeure hospitalière.

La perle reçoit, il est vrai, quelque augmentation de beauté de la main habile qui l'emploie à former un collier ; mais lors même qu'elle n'est pas mise en œuvre, elle ne perd rien de son prix. Pour moi je n'espère pas de pouvoir atteindre dans mes chants l'excellence des vertus et des qualités naturelles de cet auguste envoyé du Très-Haut.

Ces oracles, oracles de la vérité, émanés du Dieu de miséricorde, ont été produits dans le temps; mais en tant qu'ils sont un attribut de celui dont l'essence est éternelle, ils sont eux-mêmes aussi anciens que l'éternité, sans qu'on puisse leur assigner aucune époque ; ils nous instruisent cependant et de ce qui doit arriver au dernier jour, et des événements des siècles d'Ad et d'Irem. Ils sont un miracle toujours existant près de nous, bien supérieurs en cela aux miracles des autres prophètes dont l'existence n'a été que d'un instant. Leur sens clair ne laisse aucun doute dont puissent abuser ceux qui se séparent de la vérité, et il n'est pas besoin d'arbitre pour fixer leur signification. Jamais ils n'ont éprouvé d'attaque, que l'ennemi le plus envenimé n'ait abandonné le combat pour leur faire des propositions de paix. Leur sublime éloquence repousse toutes les entreprises de quiconque ose les attaquer, comme un homme jaloux repousse la main téméraire qui veut attenter à l'honneur de ses femmes. L'abondance des sens qu'ils renferment est pareille aux flots de la mer; ils surpassent en prix et en beauté les perles que recèle l'Océan. Les merveilles qu'on y découvre ne sauraient être comptées; quoiqu'on les relise souvent, jamais ils ne causent de dégoût. Ils répandent la joie et la vie sur les yeux de quiconque les lit : ô toi qui jouis de ce bonheur, tu as saisi une corde qui est Dieu même, garde-toi de la laisser échapper de tes mains. Si tu les lis pour y trouver un refuge contre les ardeurs du feu de l'enfer, les eaux fraîches du livre sacré éteindront les flammes infernales. Ainsi la piscine du Prophète blanchira le visage des pécheurs, fussent-ils noirs comme le charbon avant de se plonger dans ses eaux. Droits comme le pont Sirath, justes comme la balance dans laquelle seront pesées les œuvres des mortels, eux seuls sont la règle et la source unique de toute justice parmi les hommes. Ne t'étonne pas que l'envieux méconnaisse leur mérite, agissant ainsi en insensé, quoiqu'il soit plein de discernement et d'intelligence : ne vois-tu pas que l'œil altéré méconnaît l'éclat du soleil, et que la bouche d'un malade ne reconnaît plus la saveur de l'eau?

O toi, le plus excellent de tous ceux dont les indigents visitent la cour, vers lequel ils se rendent en foule soit à pied, soit sur le dos d'un chameau dont les pieds impriment de profondes traces sur la poussière, toi, le plus grand de tous les prodiges pour l'homme capable de réflexion, le plus précieux bienfait de la divinité pour quiconque sait le mettre à profit ! En une seule nuit tu as été transporté du sanctuaire de la Mecque au sanctuaire de Jérusalem : ainsi la lune parcourt la voûte céleste au milieu des plus épaisses ténèbres. Tu n'as cessé de t'élever jusqu'à ce que tu aies atteint un degré auquel nul mortel ne saurait prétendre ; la longueur de deux arcs seulement te séparait de la divinité.

Tous les prophètes, tous les envoyés de Dieu ont reconnu ta supériorité ; ils t'ont cédé le pas, comme le serviteur se tient derrière son maître. Entouré de cette vénérable cohorte parmi laquelle tu paraissais comme le porte-enseigne, tu as traversé l'espace des sept cieux, ne laissant devant toi aucune place plus proche de la divinité, au-dessus de toi aucun degré plus élevé que celui où tu es parvenu. Tu as rendu tout autre rang vil et méprisable, en comparaison de celui que tu occupais lorsque Dieu lui-même t'a appelé par ton nom, comme on appelle celui qui est distingué par son mérite, et qu'il t'a invité à venir jouir de l'union la plus inaccessible aux regards des mortels, et de la vue du secret le plus impénétrable.

Tu as réuni toute sorte de gloire en ta personne, sans la partager avec qui que ce soit. Il n'est aucun lieu que tu n'aies traversé, sans y trouver de concurrent.

Sublime degré que celui auquel tu as été élevé ! éminentes faveurs que celles dont tu as été comblé !

Disciples de l'islam, que notre sort est heureux! nous avons, dans la protection de Dieu même, une ferme colonne que rien ne peut renverser.

Celui qui nous a appelés au culte de Dieu a été déclaré par Dieu même le plus excellent des envoyés : nous sommes donc aussi le plus excellent de tous les peuples.

La seule nouvelle de sa mission a jeté l'épouvante dans le cœur de ses ennemis : tel un troupeau d'imbéciles brebis fuit en désordre au seul rugissement du lion. Partout où il a repoussé leurs attaques, il les a laissés percés de ses lances et étendus sur le champ de bataille, comme la viande sur l'étal d'un boucher. La fuite a été l'objet de leurs vœux, ils portaient envie à ceux dont les membres déchirés étaient enlevés en l'air par les aigles et les vautours. Les jours et les nuits se succédaient et s'écoulaient sans que l'effroi dont ils étaient saisis leur permit d'en connaître le nombre, à l'exception des mois sacrés où la guerre est suspendue. La religion était pour eux comme un hôte importun descendu dans leur demeure, suivi d'une foule de braves tous altérés du sang de leurs ennemis, traînant après lui une mer de combattants montés sur d'agiles coursiers, une mer qui vomissait des flots de guerriers dont les rangs pressés se choquaient et se heurtaient à l'envi, tous dociles à la voix de Dieu, tous animés par l'espoir de ses récompenses, enflammés du désir d'extirper et d'anéantir l'impiété. La religion musulmane qui était d'abord comme étrangère parmi eux, et l'objet de leur mépris, est, pour ainsi dire, devenue par l'effet des armes victorieuses de ce grand Prophète, leur proche parente, et le plus cher objet de leur amour. Dieu a assuré pour toujours parmi eux le secours d'un père et les soins attentifs d'un époux à cette religion auguste ; jamais elle n'a éprouvé le triste sort de l'orphelin, ou l'abandon du veuvage.

Ces défenseurs de la religion ont été aussi fermes et aussi inébranlables que des montagnes. Demande à leurs adversaires ce qu'ils ont éprouvé de la part de ces braves dans chacun des lieux qui ont été le théâtre de leur courage. Interroge Honeïn, Bedr et Ohod, ces lieux où les ennemis de la religion ont succombé à un fléau mortel plus terrible que la peste.

Les glaives de ces soutiens de l'islam qui, avant le combat, étaient d'une blancheur éclatante, sont sortis rouges de l'action, après s'être abreuvés dans la gorge de leurs ennemis qu'ombrageait une épaisse forêt de cheveux.

Les flèches que distinguent des raies noires et dont Alkhatt a armé leurs mains, ont tracé une écriture profonde sur les corps de leurs adversaires ; leurs lances, ces plumes meurtrières, n'ont laissé aucun corps exempt de leurs atteintes ; aucune lettre n'est demeurée sans point diacritique.

Ces nobles combattants, hérissés de leurs armes, ont un caractère de piété qui les distingue de leurs ennemis: ainsi le rosier se distingue par ses épines, du bois de sélam qui n'est bon qu'à être la pâture du feu. Les vents qui t'apportent leur odeur, sont les garants d'une victoire assurée : chacun de ces guerriers, au milieu des armes qui le couvrent, semble une fleur au milieu de son calice. Fixés sur le dos de leurs coursiers ; ils y demeurent aussi immobiles qu'une plante qui a crû sur une colline : c'est la fermeté de leur cœur qui les attache, et non la solidité de leurs sangles. Leurs ennemis saisis d'effroi, perdent l'usage de la raison ; ils ne sont plus capables de distinguer un troupeau de faibles agneaux, d'un escadron de cavalerie.

Quiconque a pour appui l'assistance de l'apôtre de Dieu, réduira au silence les lions mêmes dans les marais qui leur servent de retraite.

Jamais vous ne verrez aucun de ses amis privé de la victoire, ni aucun de ses ennemis qui ne soit vaincu. Il a assuré à son peuple, dans la forteresse de la religion, une demeure tranquille, comme le lion habite sans crainte avec ses lionceaux dans des marais inaccessibles.

Combien de disputeurs audacieux que, par le ministère de ce prophète, les paroles de Dieu ont terrassés? Combien d'adversaires ont été subjugués par ses arguments victorieux ?

Te faut-il un autre prodige qu'une science si vaste dans un homme sans lettres, au milieu des siècles de l'ignorance, que tant de connaissances dans un orphelin ?

En lui offrant ce tribut de louanges, je me flatte d'obtenir la rémission des péchés d'une vie passée dans les frivolités de la poésie et dans le service des grands. Ces vaines occupations ont orné mon cou d'une félicité passagère dont les suites fâcheuses sont le sujet de mes justes alarmes : ainsi l'on pare une brebis destinée à servir de victime. En me livrant à ces frivoles amusements j'ai suivi la séduction de la jeunesse ; le crime et le repentir, voilà les fruits que j'en ai recueillis.

O mon âme ! ton négoce t'a ruinée entièrement; tu n'as pas su acheter les biens de la religion au prix des choses de ce monde. Celui qui vend sa félicité future pour s'assurer un bonheur présent, fait un échange funeste, et souffre une perte incalculable.

Quand je commettrais une faute, je ne perdrais pas pour cela tous mes droits à la protection de ce prophète : la corde à laquelle je me suis attaché, ne sera pas rompue sans ressource. J'ai droit à le regarder comme mon patron, puisque je porte le nom de Mahomet; et personne ne respecte plus que lui les droits de la clientèle.

Si, au jour de la résurrection, il ne me prend pas la. main avec une bonté pleine de tendresse, tu pourras dire de moi que j'avais appuyé les pieds sur un lieu glissant ; mais loin de lui cette infidélité que quiconque a espéré en sa bonté, soit frustré de son espoir ; que celui qui a cherché un asile près, de lui, n'éprouve pas les effets de sa protection !

Depuis que mon esprit s'occupe de chanter ses louanges, j'ai reconnu qu'il prend le soin le plus tendre de mon salut.

Jamais ses libéralités ne manquent d'enrichir la main de l'indigent : ainsi la pluie fait éclore les fleurs sur les collines.

Je ne désire point de recevoir de lui les biens frivoles de ce monde, pareils à ceux dont Harim, fils de Sénan, payait les vers que Zohaïr chantait à sa louange.

O le plus excellent des êtres créés ! Quel autre que toi prendrai-je pour refuge en ce moment terrible, commun à tous les mortels? Apôtre de Dieu, ta gloire ne sera point ternie par le secours que tu m'accorderas, au jour où Dieu se manifestera sous le nom de vengeur : car ce monde et le monde futur sont des effets de ta libéralité, et tous les décrets tracés par la plume éternelle sur les tablettes du Très-Haut, font partie de tes connaissances.

O mon âme, que la grandeur de tes fautes ne te jette pas dans le désespoir ; les plus grands crimes sont, par rapport à la clémence divine, comme les fautes les plus légères. Au jour où le Seigneur distribuera ses miséricordes, sans doute il daignera les proportionner aux péchés de ceux qui l'auront offensé.

O mon Dieu ! ne permets pas que je sois trompé dans mon espérance ; ne permets pas que je sois déçu dans mes calculs ! Qu'en ce monde et en l'autre ta bonté se fasse sentir à ton esclave; car tout courage l'abandonne aussitôt que les dangers le menacent.

Ordonne aux nuées de tes faveurs de se répandre toujours avec abondance sur ton prophète, et de verser sur lui sans interruption leurs eaux salutaires, aussi longtemps que le souffle des zéphyrs agitera les rameaux du ban; aussi longtemps que les conducteurs des chameaux charmeront leurs fatigues par des chansons.

Fais la même grâce à ses descendants, à ses compagnons, et à ceux qui leur ont succédé, à ces hommes distingués par leur piété, leur pureté, leur science, et la noblesse de leurs sentiments.