mercredi 30 avril 2008

La crainte des musulmans Chinois

La crainte des musulmans Chinois

Par Michael Sztanke

Un article un peu ancien mais qui refletent toujours la souffrance des tibé... non , pardon , des musulmans qui souffrent également de la répréssion en Chine .
Situé à l’extrême ouest de la Chine le Xingjiang partage ses frontières avec l’Afghanistan, le Kazakhstan et le Tadjikistan. La province rebelle ainsi nommée par Pékin fait parler d’elle depuis les attentats du 11 septembre dernier. Peuplé dans sa majeure partie de ouighours, ces musulmans chinois revendique depuis des années leurs indépendance et la création d’un Etat au Turkestan oriental. Au nombre de 9 millions dans le Xingjiang, les ouighours représentent la moitié du nombre de musulmans en Chine.. Souvent considérés comme des ’voleurs’ par les autres chinois de la province, les ouighours se sentent victimes de discriminations de tout genre. On compte parmi eux un courant extrémiste désorganisé qui a revendiqué en 1997 une série d’attentats près de la frontière Kazakh. Ces attentats s’étaient soldés par une recrudescence des condamnations et des exécutions. Pékin a d’ailleurs toujours utilisé la force pour faire taire le mouvement en réprimant largement dans la province. Mehmet, originaire du Xingjiang est ouighour et étudie l’arabe à Pékin. Dans l’une des rues anciennement ouighours de la ville et ou les chantiers ont aujourd’hui remplacé les restaurants musulmans, il nous livre ses craintes sur l’avenir des musulmans ouighours en Chine :
Mehmet : ’ Moi je crois que la répression chinoise va être de pire en pire pour les ouighours. Depuis les attentats du 11 septembre nous sommes très surveillés en Chine. Le Xingjiang est complètement contrôlé par les chinois. Et le nombre d’arrestations a augmenté ces derniers temps. Je le sais car ma famille vit dans le Xingjiang près de Kashgar.’
Groupé en petites organisations politiques certains jeunes de ces mouvements extrémistes ont depuis rejoint la branche armée des talibans en Afghanistan. Ils restent pourtant difficilement quantifiable en l’absence de sources d’informations indépendantes. Dés le début de l’intervention américaine en Afghanistan, certains ouighours se sont dit prêts à rejoindre la cause talibane par solidarité avec les frères musulmans. Pour Mehmet cette solidarité est clair et nette
Mehmet : ’Il y a des quelques ouigours qui ont rejoins les talibans surtout en 1997 lors de la grande répression mais ils sont très peu. Moi personnellement je suis solidaire de tous les ouighours de la région. Et je crois que je comprends mes ’frères’ qui sont allés rejoindre les talibans il y a quelques années.’
Depuis les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis, la Chine s’est montrée fortement préoccupée par les ouighours. C’est d’ailleurs l’argument qu’elle a exposé à la communauté internationale pour justifier son soutien à la lutte anti-terroriste. Le risque d’instabilité sociale et la menace d’attentats ont poussé la Chine a renforcé sa croisade contre le séparatisme musulman au nom de l’unité nationale. Les 70 km de frontières communes que comportent le Xingjiang avec l’Afghanistan ont ainsi été fermé pendant quelques jours par les autorités chinoises et le nombre d’arrestation dans les milieux ouighours s’est multiplié avant le sommet de l’Apec le mois dernier. Les sympathies que les ouighours commençaient à recueillir auprès de l’Europe pourraient disparaître avec les attentats du 11 septembre au profit de la position internationale chinoise.
Source : http://oumma.com/article.php3?id_article=316

mardi 29 avril 2008

Les chants soufis résonnent au coeur de New Delhi

Les chants soufis résonnent au coeur de New Delhi

Les chants soufis résonnent au coeur de New Delhi
par Dorothée Gieux

Tous les jeudis, à la tombée de la nuit, les qawwalis emplissent le quartier de Nizamuddin ouest, à New-Dehli. Deux frères, Sultan et Ghulam, perpétuent la tradition des chants soufis dans une atmosphère de dévotion intense.Les gens s'entassent près de la dargah, un tombeau de marbre blanc à ciel ouvert, dans Nizamuddin ouest. Comme chaque jeudi vers 20 heures, la foule est venue écouter les qawwalis, les chants soufis. Au cœur de ce quartier musulman, autour du tombeau du saint soufi, les roses recouvrent le sol et l'odeur d'encens est puissante.

Les vedettes de la soirée sont deux frères. Ghulam, l'aîné, a la bouche rougie par les feuilles de bétel qu'il mâche. Sultan est plus jeune, et plus timide. Tous les deux portent la même tunique blanche. Ils ont la trentaine mais ont déjà l'habitude d'un tel auditoire. Assis par terre en tailleur, ils font face à l'entrée du tombeau du saint soufi. La musique peut commencer.

Avec leurs harmoniums (instrument entre le piano et l'accordéon) et leurs voix puissantes, les chanteurs font vite taire l'assistance. Derrière eux se tiennent discrètement deux joueurs de tabla et de dholak, les percussions indiennes. Le rythme est répétitif, envoutant. Les voix des chanteurs explorent l'éventail des tonalités vocales, du plus grave au plus aigu. Deux choristes battent des mains à leurs côtés. Cachées derrière un moucharabie, quelques femmes entrent en transe au rythme des percussions.

Selon la tradition, les qawwalis sont chantés devant les mausolées de saints soufis. Le soufisme est une branche mystique de l'Islam, plus rigoureuse au niveau des prières, des jeunes et de la renonciation. Même si les chants soufis célèbrent généralement Allah et le prophète Mahomet, certains ont un caractère plus universel. Ghulam explique : "Il y a des qawwalis profanes. Ils honorent les poètes ou simplement la beauté du monde. Ce sont les ghazal". Ghulam rappelle aussi que les chants qawwalis sont ouverts sur différentes cultures. Ils sont chantés en arabe, hindi, sanskrit, persan, et ourdou. Autre signe d'ouverture : les femmes sont autorisées à écouter les qawwalis, alors qu'elles ne peuvent pas pénétrer dans le tombeau de Nizamuddin.

Une fois leur prestation terminée, Ghulam et Sultan traînent dans les ruelles et répondent aux questions des auditeurs. Leur travail n'est pas fini. Ils chantent aussi à la radio et à la télévision. Ils transportent l'art des qawwalis, art vieux de plus de six cents ans, jusque dans les films Bollywoods. Ghulam est très fier d'avoir doublé Abhishek Bachchan dans le dernier film Jhoom Barabar Jhoom.

La principale motivation de ces chanteurs reste la foi. Lorsqu'on leur demande pourquoi les qawwalis rencontrent un tel succès même chez les non soufis, les deux frères répondent simplement : "Dieu parle à tous les hommes".
Source : http://www.aujourdhuilinde.com/actualites-inde-les-chants-soufis-resonnent-au-coeur-de-new-delhi-385.asp?1=1

mardi 22 avril 2008

Un champion oublié de l’Islam : un homme et sa mosquée


Une maison en ruine à Liverpool recèle un
secret curieux : les restes vandalisés de la première mosquée de la Grande Bretagne. Maintenant, enfin, la ville est décidée de la restaurer – et d’honorer l’avocat original qui l’avait construite. Michael Savage découvre son histoire remarquable.

Le numéro 8 Brougham Terrace à Liverpool est un pavillon jumelé abandonné. Sa façade blanchie à la chaux est crasseuse, sa porte d’entrée est toute rayée et enflée et ses protes arrière sont couvertes de graffitis. Les pigeons ont investi le toit. L’état de l’intérieur est même pire. Des larges cercles orange de champignons s’agrippent aux murs. Des morceaux du toit sont éparpillés par terre.
Rien ne suggère que le numéro 10 Brougham Terrace ait quoi que ce soit de spécial. Mais en dessous de la poussière et de la moisissure il y a un bâtiment d’une extraordinaire signification historique et sociale. Ceci fut la première vraie mosquée en Grande Bretagne.
Et après des années de négligence, elle serait enfin au point recevoir le traitement de restauration qu’elle mérite sûrement, vu sa place dans l’histoire de la nation. L’évêque de Liverpool appela pour une action. Les gouvernements saoudien et koweitien voudraient aider à financer un projet qui coûterait 2,4 millions de livres sterlings (environs 3,6 millions €, ndt.).
Alors que Liverpool se prépare à devenir la capitale européenne de la culture l’année prochaine, la situation critique de la mosquée oubliée attire de nouveau l’attention. Cela, à son tour, jeta la lumière sur le personnage étonnant qui l’avait fondée le jour de Noël en 1889.
William Quilliam était un avocat. Mais à la fin du 19e siècle en Grande Bretagne il n’y avait pas d’autre avocat qui lui ressemblait. On dit qu’il venait au tribunal en portant une tenue cérémonielle turque. D’autres prétendent qu’il voyageait à travers Liverpool sur un cheval arabe blanc, ou qu’il était descendant d’un lieutenant qui avait combattu avec Nelson à Trafalgar.
De telles histoires peuvent bien être apocryphes, toutefois Quilliam fut un homme dont la vie n’a pas besoin d’embellissement. Peu de personnalités religieuses défendirent leur foi comme l’homme qui devint le Cheikh Abdullah Quilliam le fit. Il fit cela malgré les hostilités qu’il affronta bien souvent de ses propres concitoyens. Il fut nommé Cheikh de Grande Bretagne par le dernier calife ottoman, convertit des centaines à sa religion et fut honoré par le Sultan du Maroc, le Shah de Perse et le Sultan d’Afghanistan. La mosquée à 8 Brougham Terrace fut son accomplissement suprême.
Né en 1856, Quilliam fut le fils d’un riche horloger et devint avocat après une formation à l’institut de Liverpool. Mais la vie comme avocat eut ses droits sur Quilliam, et en 1882 il partit se reposer au sud de la France. Pendant qu’il se remettait, il décida de traverser la Méditerranée en direction du Maroc et l’Algérie et ce fut là bas que sa fascination pour l’islam commença. A l’âge de 31 il se convertit à la religion, changea son nom à Abdullah et se procura un ouistiti comme animal de compagnie.
« Il n’allait jamais nulle part sans ce singe », dit la petite fille de Quilliam, Patricia Gordon. « Il avait l’habitude de s’assoir sur son épaule. Il avait un petit fez spécial pour lui et l’emportait avec lui au musée britannique où il étudiait. Il était un vieux Victorien excentrique. Il était un homme indépendant et faisait ce qu’il voulait faire toute sa vie. Quand il entrait dans une salle, tout le monde se taisait. Il était un caractère très pittoresque ».
Son amour pour les animaux exotiques changea sa maison en un zoo – il aurait gardé un chacal, un loup, un renard et même un crocodile.
Pour Quilliam, sa conversion fut seulement le début de son association élevée et fière avec l’Islam. Il trouva aussitôt qu’il avait le talent de convaincre les autres de ses mérites [de l’Islam]. Il commença par donner des cours sur sa nouvelle religion et puis fonda la Mosquée et l’Institut de Liverpool dans la petite maison de Brougham Terrace, rue de West Derby, an 1889.
Durant dix ans depuis son retour à la ville, il rassembla derrière lui environs 150 Musulmans presque tous des convertis britanniques. Des scientifiques et des professionnels firent partie de son groupe, tout autant que ses fils et sa mère qui avait pourtant passé le gros de sa vie comme une activiste chrétienne. Il produisit aussi deux journaux, le Croissant et la Revue Islamique , sur une machine d’impression dans le cave de la maison. Les deux firent diffusés au niveau international.
Mais la mission de Quilliam ne s’arrêta pas à la publication. Il procéda à aider à soulager les souffrances sociales à Liverpool en fondant la Maison de la Médine qui s’occupa des enfants illégitimes et leurs trouva des parents nourriciers. Il créa le Collège Musulman, une association de débats hebdomadaires et écrivit un livre sur les cantiques musulmans en Anglais.
Il trouva encore du temps pour écrire un livre. La Foi de l’Islam fut publié en 1899 par un petit imprimeur local, et fut traduit dans 13 langues, avec trois éditions publiées. Quilliam dit fièrement qu’il eut été lu par la reine Victoria et le gouverneur d’Egypte.
Mais tout le monde n’apprécia pas la vigueur de Quilliam. Peu après sa conversion à l’Islam, il fut expulsé de sa maison par son propriétaire qui fut en colère de son rejet du Christianisme. La date de sortie de son livre sur l’Islam coïncida avec la haine très agressive que quelques uns dans la communauté chrétienne vouèrent pour lui. « Le conflit en cours avec le Soudan (le Soudan fut envahi par la Grande Bretagne en 1898, ndt.) voulait dire que toute mention de l’Islam en Grande Bretagne était comme l’agitation d’un tissu rouge devant le taureau » précise le professeur Humayun Ansari, un expert dans l’histoire islamique britannique du collège Royal Holloway à Londres.
Quilliam ne fut jamais quelqu’un à se laisser faire et lança une série d’attaques contre le gouvernement britannique. Quand le Premier Ministre, William Gladstone, dut donner un discours à Liverpool incitant à agir contre l’Empire ottoman pour son traitement des Arméniens, Quilliam bondit pour défendre le calife. Il rassembla sa communauté à la mosquée pour prononcer un discours opposé où il déclara que l’Occident fut très content d’ignorer les « atrocités chrétiennes » par ailleurs.
« Un Américain fait exploser une bombe dans les rues bondées de Constantinople et tue des femmes et des enfants innocents et, parce qu’il se dit Chrétien, il est porté aux nues en Angleterre comme un héro et un patriote! » Quilliam écrivit. « Un Afghan se bat pour sa patrie dans la passe de Khyber, et parce qu’il est Musulman il est dénoncé comme un traitre et un rebelle ».
Selon le professeur Ansari, Quilliam paya un prix pour sa position. « Bien sûr, il était raillé, mais ça montrait qu’il était un homme courageux tout en étant une figure de controverse. Bien que d’autres personnes anglaises se fussent converties, ils avaient tendance à adopter un profil bas. Quilliam à l’opposé était bien plus direct et défiant, ce qui faisait de lui un personnage public de haut niveau dans le processus ».
Sans surprise, Quilliam développa des relations difficiles avec la presse. Le journal de Liverpool décrivit sa recherche à convertir la ville à l’Islam comme « stupide et importune ». Il devint un contributeur régulier aux pages des courriers des lecteurs essayant de corriger ce qu’il vit comme une vision populaire incorrecte de l’Islam, provenant des mythes datant de l’époque des croisades.
Il écrivit : « Quand nous considérons que l’Islam est trop mélangé avec l’empire britannique, et les plusieurs millions des concitoyens musulmans qui vivent sous le même règne, il est extraordinaire que si peu de choses soient connues à propos de cette religion. Et par conséquent la grande ignorance des gens à propos de ce sujet fait qu’ils puissent être facilement trompés et leur jugement égaré ».
Sa position franche fit aussi de sa mosquée une cible d’agression. Durant une confrontation, une foule de 400 manifestants se rassembla devant le bâtiment en jetant de la boue, des cailloux, des végétaux pourris à ceux quittant la salle de prière. En 1895, un groupe menaça Quilliam de le brûler vif.
Ces efforts pour promouvoir l’Islam lui apportèrent des louanges et des amis puissants à travers le monde musulman. Le Shah de la Perse fit de lui un consul pour son pays. En 1894, le Sultan Abdul Hamid II, le dernier calife ottoman, donna à Quilliam le titre de « Cheikh al-Islam en Grande Bretagne », chef des Musulmans britanniques. Le Sultan d’Afghanistan lui donna 2500 livres sterlings comme un « cadeau personnel » pour l’aider à continuer ses bonnes œuvres.
Au changement du siècle, Quilliam eut développé des plans ambitieux pour construire une mosquée de rien, complète avec un dôme et un minaret. Mais fidèle à son caractère excentrique, il prit une décision soudaine en 1908 pour quitter la Grande Bretagne , en se dirigeant mystérieusement vers l’est et ne retournant que peu de temps avant sa mort en 1932.
Quand Quilliam quitta la Grande Bretagne , il emporta avec lui l’énergie qui eut soutenu sa mission effectuée tout seul avec beaucoup de succès. Sans lui au gouvernail, les institutions qu’il eut fondées régressèrent, y compris la mosquée. Finalement, elle finit dans les mains du conseil municipal de Liverpool. Quand les autorités se retirèrent, la mosquée tomba encore plus en ruines, « probablement parce que l’eau a pénétré après que les voleurs avaient enlevé le plomb du toit », dit Galib Khan, un membre dirigeant du group essayant de restaurer la mosquée.
Mohammad Akbar Ali, le président de l’association Abdullah Quilliam créée pour la campagne de restauration, ajouta : « Quilliam l’avait officiellement ouverte le jour de Noël en 1889 avec un petit déjeuner spécial pour 130 enfants de la ville ».
Une réunion de collecte d’argent organisée plutôt ce mois fut assistée par les ambassadeurs de l’Arabie Saoudite et du Koweït. Mais pour M. Ali, il a un principe plus large derrière la volonté de trouver de l’argent britannique pour restaurer l’héritage d’Abdullah Quilliam.
« Une partie du problème affronté maintenant par les jeunes Musulmans britanniques est qu’ils n’ont pas d’héritage islamique qu’ils peuvent vraiment considérer comme le leur », il dit. « Quand les Musulmans nés et élevés au Royaume Unis veulent revisiter leurs racines islamiques, ils retournent aux pays de leurs ancêtres comme l’Inde, le Pakistan ou l’Arabie Saoudite. Mais Quilliam est la preuve que la Grande Bretagne a son propre héritage islamique. Réparer cette mosquée avec de l’argent britannique, que ce soit du gouvernement ou de la communauté musulmane, agirait comme un symbole fort de l’Islam britannique. C’est un héritage religieux dont tous les Musulmans britanniques peuvent être fiers ».
L’évêque de Liverpool, le vénérable révérend James Jones, est maintenant le patron de la campagne de collecte d’argent. Il admet que le fait qu’on lui eut demandé de soutenir la cause représenta un « défi théologique » pour lui, mais il se sentit obligé par l’exemple de Quilliam. « L’un des défis dans le monde d’aujourd’hui est de concentrer sur les bons exemples des religions des uns et des autres et de trouver le socle commun », il dit. « Quilliam fut un homme qui fit énormément de bonnes œuvres que tous les chefs religieux devraient apprécier, et la campagne pour restaurer son institut mérite d’être soutenue, au niveaux national et local ».

Source : http://www.independent.co.uk/news/uk/this-britain/forgotten-champion-of-islam-one-man-and-his-mosque-459936.html

Les tentations du soufisme "moderne"

Les tentations du soufisme "moderne"


Le soufisme, « branche » spirituelle de l’islam, actuellement présent en Occident, fait parfois montre d’un certain nombre de tendances qui mettent en danger sa substance même. En s’occidentalisant, le soufisme perd son but premier ; en se vulgarisant, il fait face à un risque majeur de décomposition progressive du message sous-jacent au soufisme : l’interprétation spirituelle de la Révélation de Muhammad, l’utilisation personnelle des enseignements de cette révélation dans la voie de la perfection et le contact avec Dieu.

Introduction

Le soufisme semble tenté en Occident par quatre grands types de menaces, menaces qui peuvent se mélanger dans certains cas :
  • la dérive prosélyte,
  • la dérive syncrétique,
  • la dérive culturelle,
  • la dérive intellectuelle.
La dérive prosélyte

La dérive prosélyte est la plus facile à repérer. Elle se compose d’un certain nombre de maîtres soufis qui, à l’instar d’autres mouvements religieux de par le monde, cherchent à faire des émules. Cette démarche remet en cause de manière fondamentale la route du derviche vers son ou ses maîtres successifs.
Cette tendance, très anglo-saxonne, vise à promouvoir des types de soufisme comme on promeut des produits consommables, abordant ainsi la question de la spiritualité comme une vulgaire question de consommation courante. Le soufisme devient donc une offre de « produit », en concurrence avec les autres produits religieux dont l’Amérique se délecte. L’islam présenté y est soit optionnel (sic), soit très littéral, suivant les courants. L’image du cheikh est médiatisée, comme l’image des autres types de « preachers ».
Cette dérive est très dangereuse dans ce qu’elle perpétue l’égarement des disciples auprès de maîtres dont la justesse spirituelle ne se montre pas dans les premiers de leurs actes, actes pouvant parfois ressembler à un certain racolage qui, de par sa structure même de « vente », paraissent anti islamiques et anti soufis. Car, qu’attendre d’un maître flattant son ego en usant les moyens de communication modernes ?
La dérive syncrétique

Cette seconde tendance du soufisme est souvent couplée avec la première. Si certains courants dits soufis acceptent de ne plus lier le soufisme à l’islam ou d’intégrer au soufisme des éléments extérieurs (souvent qualifiés de manière islamique comme des « innovations »), c’est pour faire des émules.
Le soufisme devient alors une nouvelle forme de « New Age », forme qui, perdant ses principes les plus fondamentaux, envisage le maître voire les disciples comme habilités à intégrer des éléments disparates dans la tradition de la voie soufie concernée.
Si cette non orthodoxie proclamée est un moyen de faciliter la percée du message soufi (ou ce qu’il en reste) au sein d’opinions publiques peu enclines aux contraintes religieuses de l’islam et de ces cinq piliers, il peut aussi véhiculer des dangers spirituels certains.
Si le soufi se nomme parfois « gnostique » dans le monde islamique au sens premier de « connaissant des secrets de Dieu », le gnosticisme soufi, par ce syncrétisme religieux, devient plus proche du gnostique chrétien des premiers siècles du christianisme, c’est-à-dire « hérétique », de par son incompréhension de l’équilibre fondamental qui règne dans le monothéisme. En « associant » des choses à Dieu, il devient éloigné du soufisme, car il est éloigné du monothéisme lui-même.
Le syncrétisme que l’on observe dans le soufisme peut aller, dans les sociétés occidentales, jusqu’à mener à une dénaturation similaire du message islamique et soufi comme le yoga a connu en Occident en rapport avec ses origines indiennes. Il devient alors un genre de mode de vie « tendance » et favorise la construction de petites mythologies personnelles, agrégats de croyances diverses et de pratiques plus ou moins « relaxantes » à consonnance « orientale ».

La dérive culturelle

La dérive culturelle est probablement la dérive la plus pernicieuse du soufisme dans la mesure où, passant par la culture soufie, le soufisme passe pour un jeu de pratiques « divertissantes », « autochtones », « ethniques », quand il se fait « démonstration », « divertissement ».
D’autre part, quand le soufisme se coule dans les pratiques sociales les plus éphémères ou quand il se compromet à parler du soufisme à des gens qui ne peuvent ou ne veulent entendre, il risque de se corrompre, dans son sens comme dans ses intentions.
La culture occidentale, et notamment la culture française, a un indébiable pouvoir d’« intégration ». Mais le revers de la médaille de cette intégration est de vulgariser les cultures afin de les mettre toutes sur le même pied d’égalité. Ainsi, le soufisme peut ne devenir qu’une « étiquette » que l’on se colle pour se définir, au milieu d’un jeu d’étiquettes « disponibles » au sein de la société. Si telle personne aimera aller voir au cinéma des films d’action, telle autre personne se sentira proche du soufisme. Le soufisme devient un « goût » et non plus un engagement personnel profond.
Il y a dans cette approche un véritable reniement de la nature exceptionnelle du message religieux. Il y a dé-sanctification du message, ce qui dénature de la manière fondamentale la profondeur de l’islam d’une part et du soufisme d’autre part.
Les maîtres soufis engagés dans ces voies sociales devraient s’interroger sur la décomposition du catholicisme dès lors que ce dernier toléra voire encouragea une certaine dé-sanctification de son message. Le soufisme social et culturel peut participer à cette érosion s’il ne cherche pas des limites claires à sa vulgarisation.

La dérive intellectuelle

Cette dérive est aussi une tendance du soufisme qui, au contact de l’Occident, formule ses études sur lui-même dans un cadre universitaire fondamentalement athée (et donc fondamentalement intellectuel), par le sens comme par les voies d’accès à la connaissance. En réduisant le soufisme à des études biliographiques et des commentaires « à l’occidentale », le soufisme perd son besoin d’expérience. Il acquiert bien sûr, une certaine dimension théologique, dimension qui, une fois encore, fut très dommageable pour l’Eglise catholique, en ce sens que la théologie catholique dériva de la perspective d’une religion prise comme un objet intérieur à une vision plus rationaliste d’une religion prise comme un objet d’étude « extérieur ».
La dérive intellectuelle est bien entendu un moyen de faire des prosélytes, et probablement un des meilleurs moyens dans des sociétés occidentales où la dimension du cœur des hommes est négligée au profit au profit de leur dimension purement intellectuelle. L’étude universitaire du soufisme revient donc à la manipulation intellectuelle de « concepts », manipulation qui éloigne des voies soufies authentiques.

Une perte des bases

Ces dérives mettent en lumière des traits fondamentaux des sociétés occidentales :
— une notion faussée de la religion : la religion est un « marché » comme les autres avec ses propres lois de marché, avec ses concurrences, avec des pratiques qui, pour « vendre », poussent au prosélytisme, la « démarche commerciale » religieuse ;
— une notion faussée de la liberté : la liberté occidentale est de vanter la prédominance de l’ego personnel, d’« avoir le droit de faire ce qu’on veut », de ne rien respecter comme sacré, de tout savoir mieux que tout le monde, ce qui pousse au syncrétisme ;
— une notion faussée de la culture : tout est, dans la « culture » occidentale mis sur le même plan, sur le plan de la consommation, ce qui pousse au consumiérisme culturel, à la logique de l’« entertainment » ;
— une notion faussée de l’intellect qui part du principe que toute connaissance peut être abordée par le biais de l’intellect, ce qui pousse à l’intellectualisme.
Il y a donc bien un problème de perspective : les maîtres soufis engagés sur ces chemins dangereux réalisent-ils qu’ils dénaturent le message islamique et les traditions soufies en « s’occidentalisant » ? Car, jusqu’à preuve du contraire, leurs tentatives illustrent parfois de manière flagrante l’inverse de leurs intentions de départ.
Que penser de ces maîtres à l’ego démesuré qui s’autorisent à jouer le jeu du matérialisme occidental afin de faire des émules ? Que penser de leurs innovations ? Que penser de leurs jeux orchestrés pour faire croire à une connaissance qu’ils auraient et qu’ils ne transmettraient qu’à un petit nombre d’êtres choisis ? Que penser de l’illustration par certains de ces courants des principes les plus anti islamiques ?
Des dérives vieilles comme le soufisme lui-même

Au delà de ce constat un peu négatif, il est nécessaire de relativiser quelque peu, car ces dérives sont vieilles comme le soufisme lui-même. Elles ont même occasionné une littérature abondante sur le sujet. N’est pas maître qui veut. On est toujours limité par la capacité de son propre cœur.
Ces voies du « soufisme occidental », lorsqu’elles sont compromises dans leurs principes fondamentaux, restent des ponts vers un soufisme plus authentique et vers une meilleure connaissance de l’islam. De plus, elles agrègent des gens qui ont souvent une action positive au travers de messages de tolérance prodigués dans la société occidentale.
Si l’intention est souvent bonne dans ces mouvements, ces voies méritent-elles pourtant encore le nom de soufisme ? Car, s’il est indéniable que les humains ont en eux ce besoin spirituel depuis les débuts de l’homme, il est difficile de voir dans quelques unes de ces traditions actuelles l’essence même du soufisme : la guidance du derviche vers Dieu.
Fort heureusement, les écrits des grands saints de l’islam, parmi lesquels on compte nombre de soufis, sont disponibles dans un grand nombre de langues. Tant que des personnes de cœur existeront pour « vivre » ces livres et tant que ces mêmes personnes écouteront leur cœur pour distinguer le bon grain de l’ivraie pour aller vers le maître, le soufisme vivra.

Source : http://www.1001nuits.org/index.php?title=Les_tentations_du_soufisme_%22moderne%22

mercredi 16 avril 2008

L'amour est soleil

L'amour est soleil
O amis, entendez-moi ;
l'amour est pareil au soleil
et le coeur sans amour
est semblable à une pierre noire. Que peut pousser d'un coeur de pierre ?
Celui qui le porte n'a sur la langue que venin,
et ses paroles, même les plus douces,
sont violentes comme la guerre. Le coeur riche d'amour est ardent
et devient tendre comme le cierge ;
les coeurs de pierre sont comme l'hiver :
hiver noir, hiver dur comme la glace. A la porte de notre Roi,
au service de notre Seigneur,
les étoiles des amoureux
sont pareilles aux sentinelles.

Yunus, renonce à toutes préoccupations,
à tous les soucis de ce monde.
L'homme doit pouvoir d'abord s'emplir d'amour :
après quoi, il pourra se dire derviche.

Yunus Emre.

dimanche 13 avril 2008

Vers un féminisme musulman

Quand les femmes s’approprient les sources

Asma Lamrabet
Montréal, le 20 Avril 2006

Texte intégral de la conférence tenue par Asma Lamrabet, collaboratrice de la FUNCI,le 7 avril 2006.

Quand on m’a proposé d’intervenir à cette conférence avec cet intitulé
fort intéressant : « Quand les femmes s’approprient les sources », je ne sais pas pourquoi j’ai tout de suite pensé au célèbre titre d’Alain Peyrefitte « Quand la Chine s’éveillera le monde tremblera » et de là à la suite qu’on pourrait donner à cette phrase qui m’a semblé inachevée… Oui, que se passera-t-il donc quand les femmes s’approprieront les sources ? C’est le monde entier qui tremblera ou les hommes qui trembleront ? Ou bien les deux puisque ce monde est régit par un rapport de force éminemment masculin et qu’il reste soumis, depuis la nuit des temps, à un ordre sexiste, qui, qu’on le veuille ou pas transcende toutes les civilisations, les cultures et les classes sociales… Cette culture de discrimination qui semble donc être inhérente à l’histoire de l’humanité, est dit-on, depuis les origines, confortée, fomentée, voire justifiée par des traditions religieuses toutes tendances confondues.
En effet, le contentieux entre les femmes et les religions en général semble être bien lourd et il sera bien difficile à quiconque de le nier ! Mais si ceci a été prouvé par l’histoire, si les systèmes religieux sont souvent si ce n’est toujours, sources d’oppression des femmes, qu’en est-il aujourd’hui du monde moderne, de celui qui s’est libéré ou qui se veut libéré de toute référence religieuse ? L’oppression des femmes y aurait-elle totalement disparue ? A-t-il vraiment résolu le problème de l’égalité femmes- hommes ? Les femmes ont-elles eues finalement tous leurs droits ? Sont-elles parvenues à cet idéal de l’émancipation tant espéré et tant attendu ?

Vous me permettrez d’en douter et quiconque observe le monde actuel pourra facilement se rendre compte que la lutte et le combat des femmes pour plus de droits et de justice est un combat qui s’inscrit en récurrence dans son histoire et qu’il a encore un long chemin à parcourir… Même dans les sociétés où la « sortie du religieux » est évidente donc, les manifestations plurielles de cette culture de l’oppression féminine seront là, transversales à toutes les autres formes de domination et d’exploitation : sous forme de politiques professionnelles discriminatoires, de violence physique ou morale chaque jour un plus aggravante, d’une mondialisation économique source d’une précarité sociale plus marquée pour les femmes, sans parler des situations de guerres et de conflits interminables où les femmes restent indéniablement des victimes préférentielles… « Les femmes sont exposées dans la majorité des pays du monde aux violences et à la discrimination » …c’est en résumé ce que rapporte un livre récemment sorti -Mars dernier- en France sous ce titre évocateur : « du livre noir de la condition des femmes ».
Mais est-ce vraiment le religieux, en tant que tel, qui opprime, ou bien une réalité sociale collective qui se réapproprie le religieux et le reformule selon une représentation idéologique qui lui convient pour affirmer ses pouvoirs ? Il est certain que le religieux quand il vient s’inscrire dans un ordre social déjà bien hiérarchisé sexuellement ne peut que se confondre avec cet ordre.
Il est certain aussi que dès le départ l’on semble être confronté à une réelle contradiction… D’une part, toutes les traditions religieuses se présentent comme porteuses d’un message de paix, d’amour et de justice, émanant d’un Dieu qui en créant l’être humain, l’a créé inéluctablement libre et digne. D’autre part, toutes ces traditions religieuses semblent contribuer à une certaine prépondérance de l’homme sur le plan de la réalité sociale et apparaissent comme étant l’un des principaux facteurs de discrimination à l’égard des femmes.
Cette oppression au nom du religieux semble donc être admise universellement, quoique certains prendront le soin de distinguer, entre les différentes formes de discriminations religieuses… Il y a évidemment celles qui sont « barbares et brutales » « pensons à l’Iran et l’Afghanistan » et celles qui sont « soft et feutrées », pensons au monde judéo-chrétien : Autrement dit, soyons conscients de ne point faire d’amalgame entre une discrimination barbare inhérente à l’islam et celle plus « civilisée » des autres religions…
Permettez-moi ici, de m’insurgez d’abord contre ces différentes « options » de l’oppression des femmes. Il ne peut y avoir de « hiérarchisation » de l’oppression ou de stigmatisation d’un particularisme par rapport à l’autre. Il est vrai que les formes de ségrégation qui existe à travers le monde, y sévissent à des degrés divers, mais cela ne saurait faire valoir une oppression par rapport à une autre du seul fait qu’elle appartienne à une culture donnée…
Et puis en tant que musulmane et croyante je suis convaincue que le message Divin est Un et qu’aucun texte sacré, juif, chrétien ou musulman, ne peut justifier ou cautionner une quelconque injustice. L’essentiel du message transmis par des prophètes comme Moise, Jésus et Mohammed -Que la paix soit sur eux tous- n’est-il pas avant tout un message de libération? Alors opprimer la femme au nom d’un message spirituel c’est non seulement trahir ce message mais c’est aller à l’encontre de ce qu’il y a de plus sacré dans l’histoire de l’humanité à savoir la libération des oppressions…
Il est évident donc que ce sont bien les différentes « institutions religieuses » qui, tout en s’autoproclamant « gardiennes du Sacré », ont profondément perverti le sens et la finalité du message spirituel originel en érigeant tout un système d’exclusion des femmes.
Dans pratiquement toutes les lectures religieuses nous retrouverons des schémas de domination masculine superposables à chacune des traditions monothéistes. Les catégories dépassées par le message divin dans son esprit vont être réinstaurées afin de laisser place à des systèmes de domination politique masculine où les femmes seront écartées, voire exclues au nom du sacré…
Si dans le monde judéo-chrétien la lutte des femmes est bien établie, et un débat critique sur les lectures religieuses à l’origine de l’inégalité hommes -femmes, semble être amorcé, sans complexes, et ce depuis longtemps, en Islam, ce discours peine à prendre forme même si il est en pleine émergence.
En effet, en terre d’islam, les femmes ont été longtemps, et le sont encore actuellement pour certains pans de sociétés musulmanes, maintenues dans un état d’ignorance et de marginalisation tels, que le statut d’infériorité qui leur était dévolu semblait être à leurs yeux à la fois éternel et naturel puisque structurellement liée à leur condition innée de femmes et pire encore décrété par Dieu… Même si en Islam, il n’y a pas et il ne s’aurait y avoir de clergé à proprement dit, il y a eu à travers l’histoire de la civilisation islamique l’instauration tacite d’une institution « savante », essentiellement masculine, qui, du fait du contexte socioculturel, s’est appropriée le droit de légiférer au nom de Dieu. Ceci a été perceptible spécialement autour de deux questions essentielles : la question de la femme en islam et celle du pouvoir politique, deux questions qui à mon humble avis restent étroitement liées…
Le message spirituel de l’islam, qui, d’une certaine façon, a permit une certaine évolution et libération des femmes, par rapport au contexte de l’époque, fut rapidement détourné par les coutumes patriarcales discriminatoires qui ont vite fait de reprendre le dessus et d’orienter le discours religieux vers une restriction des libertés acquises au nom d’une morale religieuse vidée de son âme…
L’esprit de cette dynamique de libération déclenché par la révélation, a donc été véritablement usurpé et l’impulsion qu’a connu le statut de la femme musulmane a été petit à petit minimisée au détriment d’une juridiction qui s’est acharnée à verrouiller toutes les issues laissées entrouvertes par les nouvelles orientations spirituelles. Et durant des siècles on assistera impassiblement à une régression irréversible du statut de la femme en islam qui, bien entendu, va empirer avec le déclin de la civilisation musulmane…
Le choc de la rencontre avec la civilisation occidentale sera encore plus dévastateur pour la situation de la femme puisque cela se fera essentiellement sous couvert d’une « mission civilisatrice » dont la vocation colonialiste a laissé des traumatismes « douloureusement perceptibles » encore de nos jours.
Je crois qu’à ce niveau il faudrait ne jamais oublier que l’un des principaux motifs du refus du monde musulman d’une certaine modernité, et spécialement du rejet d’une émancipation de la femme (parfois par des femmes elles même), est due aux effets sournois d’une colonisation qui a tout fait pour ériger en opposées religion musulmane et modernité occidentale… Le monde musulman en se protégeant contre l’intrus à d’abord emmuré la femme musulmane dans les fins fonds d’une ignorance dont on paye le prix jusqu’à nos jours. Le projet de libération des femmes tel vécu en occident, a longtemps était perçu comme un projet colonialiste auquel il fallait résister, car tout écart pouvait être interprété comme une forme de trahison vis-à-vis de l’identité musulmane.
Cependant, force est de constater que l’évolution de la situation des femmes musulmanes depuis plusieurs décennies maintenant est réellement impressionnante. Nonobstant, la diversité socioculturelle de ces femmes qui loin de former ce bloc monolithique de « femmes victimes de tous les maux » -si apprécié en occident-, il y a actuellement l’émergence d’une véritable conscience féminine musulmane qui dans chaque pays essaie de contester l’ordre social traditionnel sans pour cela sombrer dans le mimétisme du modèle occidental…
La question de la femme dans le monde musulman a toujours occupé le cœur du débat, cependant la nouveauté actuelle c’est qu’au cœur même de ce débat les femmes essayent de reprendre la parole afin de se réapproprier ce qui a toujours été entre les mains des hommes, à savoir, leur destinée.
En effet, aujourd’hui de nombreuses femmes intellectuelles et universitaires, mais aussi femmes du terrain, vivant en terre d’islam mais aussi en occident, grâce à leurs recherches académiques, scientifiques et théologiques, sont en train de remettre en question un grand nombre de préjugés sur cette question.
D’abord, elles dénoncent le double discours prôné par certains représentants de l’islam qui tout en affirmant que l’islam est juste envers les femmes, prônent en pratique l’opposée de ces assertions.
Il y a en effet, un discours théorique sur la femme, très officiel, sans cesse ressassé qui stipule que « l’islam a donné tous ses droits aux femmes, qu’il les a honorées, protégées » Ce discours, toujours sur la défensive, émanant souvent de musulmans, sincères sans aucun doute, est resté très pauvre sur le plan de l’argumentaire et à défaut de convaincre -la réalité des sociétés musulmanes, étant ce qu’elle est, est là pour le démentir- serait plutôt révélateur d’un désarroi profond et manifeste.
Le constat d’un anachronisme patent entre ce discours, et la réalité d’un vécu qui se veut et se dit respectueux des valeurs spirituelles, et où l’on justifie les pires discriminations, est effarant. Des crimes d’honneur, aux mariages forcés, en passant par des juridictions surannées, où l’on maintient les femmes dans une position de mineure à vie, la liste des discriminations est longue et demeure malheureusement cautionnée par une certaine lecture de l’islam…
C’est donc en relisant les textes scripturaires et en réévaluant toutes les données historiques que des femmes -et des hommes aussi- se sont aperçues que rien en effet ne peut justifier cette situation de subordination de la femme infligée à tort au message de l’islam. Par contre, l’on s’est aperçu que la majorité des lectures de l’islam ne sont ni des manifestations de la volonté divine, ni même celles d’un système social complètement défini, mais plutôt des constructions humaines qui sont devenues avec le temps les socles d’une pensée islamique complètement assiégée…
Le problème essentiel réside dans une exégèse sclérosée, puisque compilée il y a des siècles et qui, concernant la femme, précisément, a été le plus souvent d’un littéralisme affligeant. Alors que le texte lui-même présente des latitudes extrêmement importantes pour que chaque réalité sociale puisse s’y adapter, des générations de savants, vont les unes après les autres s’enfermer toujours un peu plus par souci de « fidélité » à leurs prédécesseurs considérés comme « Infaillibles », dans des lectures immuables et caduques.
Devant ce décalage majeur entre l’esprit du texte et les lectures interprétatives qui en ont été faites et partant de leurs convictions et de leurs cadres référentiels, des croyantes -et des croyants- vont focaliser leur énergie sur les interprétations coraniques…
Elles vont par ce biais tout d’abord remettre en question la sujétion masculine dans ce domaine et questionner l’assertion, selon laquelle, seuls les hommes auraient l’autorité d’interpréter ce que Dieu a énoncé dans Son Livre ? Durant toute l’histoire de l’islam comment se fait-il qu’il n’y ait pas eu une seule exégèse faite par une femme érudite musulmane ? Et au nom de quel principe islamique on supposerait qu’elle n’y ait pas droit ?
En prospectant dans ce vaste patrimoine elles vont aussi invalider certaines théories et prétentions assimilées dans la jurisprudence islamique, dont les plus saillantes sont : « Les femmes ont été créées à partir des hommes et pour les hommes » ; « Les femmes sont inférieures aux hommes » ; « Les hommes sont les gardiens et les protecteurs des femmes »…
De nombreux postulats longtemps considérés comme « islamiques » vont être complètement revisités: D’abord celui de l’expérience féminine qui, quoique valorisée par le texte coranique, est passée sous silence, et les différents profils de femmes tels que présentés par le message seront dilués, atténués, voire des fois discrédités par l’interprétation classique qui ne retiendra que l’expérience masculine. L’exégèse traditionnelle a imposé l’expérience masculine comme étant la Norme et a codifié des stéréotypes sans fondement religieux vis à vis des femmes.

L’exemple de la création est édifiant: alors que la création de l’être humain est illustré dans le Coran selon une vision neutre qui transcende le genre, reflétant un message d’harmonie originelle, l’exégèse traditionnelle va stigmatiser l’image de la première femme Eve en pérennisant le mythe existant déjà dans les anciennes interprétations monothéistes, de l’infériorité de la femme et de l’éternelle tentatrice, qui faut-il le rappeler, est totalement absent dans la tradition islamique.
Alors que le texte sacré célèbre des modèles de femmes intelligentes, de souveraines éclairées, de résistantes, de savantes, de pasionarias, de saintes, de femmes prophètes, véritables médiatrices de la foi… les interprétations classiques vont ignorer royalement cet état de fait et confiner les femmes dans des rôles secondaires voire complètement insignifiants…
Dans le Coran on retrouve, concernant les femmes, des directives réellement révolutionnaires pour l’époque : puisqu’il était question de participation politique, d’exil politique, de contribution sociale, de revendications de droits, de liberté d’expression : En parlant de liberté d’expression il est malheureux de constater que les mariages forcés restent l’apanage des sociétés musulmanes, alors que la tradition religieuse est claire à ce sujet et qu’un mariage de contrainte ne peut être valide… C’est aussi le cas des crimes d’honneur et de l’excision qui restent des concepts imputés à tort à l’islam, et qui sont des coutumes ancestrales que la révélation coranique a catégoriquement réprouvé.
Le discours sur la femme tel qu’il fut formulé il y a 1400 ans était donc résolument plus émancipateur et même opposé à celui que l’on propose aujourd’hui aux femmes musulmanes qui, lui, reste focalisé autour de concepts moralisateurs abstraits et surtout très infantilisants… L’essentiel du discours islamique actuel sur la femme se résume en effet à sa place au foyer, à sa soumission totale à l’époux, à la manière la plus appropriée de se vêtir… On réduit l’essentiel du message spirituel à un code vestimentaire et à des discours perpétuels sur les dangers de la tentation féminine et sur des thèmes focalisés à outrance sur le corps de la femme. C’est donc à partir de ces déductions humaines très éloignées de l’objectif d’égalité et de justice du Coran qu’une relecture des textes à partir d’une perspective féminine revêt toute son importance…
Des voix sont en train de s’élever contre ce type d’interprétations et apportent dès lors un regard enrichissant sur l’approche du texte et en particulier sur l’expérience des femmes dont la référence doit être aussi normative que celle des hommes.
Cette relecture a pour principal objectif de créer une véritable dynamique de libération de la femme de l’intérieur du monde musulman… Une lecture de libération dans le sens d’une revalorisation du statut de la femme… Une lecture qui permettra aussi de développer une véritable autonomie et une authentique identité féminine musulmane avec ses droits et ses responsabilités à part entière.
Il va s’en dire que ce mouvement encore minoritaire au sein du monde musulman est en train de prendre forme à l’intérieur de tout le discours rénovateur qui tente de réformer une pensée religieuse, très appauvrie et presque entièrement réduit à sa seule tendance moralisatrice. Des femmes qui au nom de leur foi tentent de déconstruire le monopole exclusivement masculin du religieux et par delà de redessiner de nouveaux espaces où le débat religieux critique peut évoluer sans toutefois perdre son âme.
Peut-on dès lors parler d’un véritable mouvement de revendication féministe comme il est actuellement admis en Occident ? A vrai dire il est difficile de trancher tant les stratégies utilisées de part et d’autre et les modèles proposés restent étroitement liés au contexte sociopolitique qui les a reproduit.
Il y a d’abord, au sein du monde musulman, une grande réticence quant à la dénomination du mouvement en tant que féminisme à proprement dit, et ce, du fait de l’occidentalisation du terme lui-même, qui reste profondément lié à l’expérience coloniale…
On peut cependant avancer l’idée que, comme il existe des tendances au sein du mouvement féministe occidental, qui est lui-même reste pluriel, il existe au sein des pays musulmans ce que l’on peut appeler, en dépassant le conflit terminologique, « des féminismes musulmans ».
Le mouvement qui nous intéresse ici plus particulièrement, à savoir celui qui prône cette relecture des sources et par delà une libération de la femme de l’intérieur de l’islam, peut parfaitement s’inscrire dans la perspective des mouvements féministes occidentaux, puisque son combat rejoint dans le fond celui de la définition même du mouvement féministe, à savoir la lutte contre les différents types de subordination des femmes…
Les similitudes restent plus importantes que les divergences, puisque en général, et même si le mouvement féministe occidental est lui aussi traversé par différents courants de pensée, l’essentiel des revendications porte sur l’égalité hommes-femmes, au niveau social, politique et juridique. Les divergences vont sûrement concerner les causes de la subordination qui d’un contexte à l’autre peuvent varier et aux stratégies de changement qui évoluent selon des registres différents.
Mais là n’est pas le problème, chaque courant, à sa façon, va chercher à comprendre pourquoi et comment les femmes occupent une position subordonnée dans la société… Aucun courant ne doit avoir la prétention d’être le meilleur ou en soi être un modèle définitif, et c’est là qu’avant de terminer je voudrais insister sur deux points qui à mon humble avis peuvent être l’une des causes de divergence les plus importantes…
D’abord questionner l’allégation qui prétend que le féminisme est avant tout un mouvement qui dès l’origine s’est révolté contre le modèle de patriarcat essentiellement représenté par les religions, et que par conséquent le féminisme islamique est antinomique en soi, puisque l’islam est supposé être la religion qui opprime les femmes par excellence. On pourra se poser dans le même ordre d’idée la question suivante : le féminisme doit-il être nécessairement anti-religieux ?
Le mouvement féministe à l’échelle mondiale est comme on l’a déjà mentionné, pluriel, puisqu’il va de la tendance libérale égalitaire à celle de tradition marxiste en passant par celle de la théologie de libération et celles des femmes juives et chrétiennes qui revendiquent une relecture des textes et dénoncent la hiérarchie des institutions religieuses. Alors pourquoi exclure celles qui à partir de leurs propres références, à savoir celles de l’islam, veulent inscrirent leur histoire dans un féminisme véritablement universel qui lui même est sensé se nourrir d’histoires différentes ? La lutte féministe en Occident a-t-elle jamais été fermée au combat légitime des femmes chrétiennes par exemple ?
Pourquoi devrait-il y avoir deux poids, deux mesures à chaque fois qu’il s’agit d’islam ? Car si ce sont les valeurs de justice et d’équité qui priment au sein du mouvement féministe il ne devrait justement pas y avoir d’apriorismes puisque le principe à respecter est avant tout celui de la liberté de choix et du droit de choisir pour toutes…
Le dernier point à soulever et qui va dans le même sens, est celui d’un discours féministe qui se revendique universaliste, qui agit sur le mode exclusif et qui essentialise la situation de la femme musulmane afin de bien maintenir sa position de suprématie idéologique… C’est ce qu’a dénommé Christine Delphy, et ce, à juste titre, l’imbrication des oppressions sexistes et racistes dans le discours d’une certaine mouvance féministe. Cette mouvance considère dans ses études de recherche la femme musulmane comme étant l’Autre, avec la classique terminologie d’opprimée, d’inférieure, de femme traditionnelle, voilée…
Un discours donc de type « orientaliste » qui « catégorise » définitivement la femme musulmane dans sa grille de « soumise éternelle », et qui par conséquent ne saurait s’inscrire dans le modèle universel de la femme occidentale libérée. Cette altérité semble être le moteur d’une vision qui se revendique universaliste et qui utilise un langage de domination paternaliste qui a du mal à rompre avec sa vocation colonialiste de mission civilisatrice : « On ne veut pas libérer la femme musulmane pour la libérer, mais plutôt pour faire valoir la libération occidentale et maintenir ce rapport de force qui permet de toujours mieux dominer l’autre ».
Il ne s’agit pas ici de diaboliser l’ensemble du discours féministe occidental, mais la critique est dirigée à un certain courant de pensée qui réduit et entrave les tentatives d’alliance et les bonnes volontés de part et d’autre seules à même de dépasser les oppositions binaires à partir desquelles se nourrissent les idéologies extrémistes…Car entre le discours d’un Occident qui veut imposer un modèle définitif, et un monde musulman qui y répond en se repliant dans une posture d’identité contestataire, il faudrait trouver des voies alternatives qui peuvent transcender ces deux stratégies identitaires suicidaires.
C’est là à mon humble avis le véritable défi à relever de nos sociétés, et concernant les luttes féminines l’enjeu est de taille puisque c’est l’ensemble du féminisme et de ses engagements qui seront à l’épreuve de l’Universel… Dépasser les modèles jamais définitivement construits pour discuter des principes et des valeurs qui nous unissent. C’est là un vaste champ de travail qui reste à amorcer.
La quête du sens, la participation et l’engagement égalitaire, le combat contre toutes les formes d’oppression, des violences conjugales à la marchandisation du corps de la femme… Combien de principes sur lesquels on peut travailler et converger à défaut d’être entièrement d’accord sur la manière de le faire. Reconnaître et respecter la diversité des stratégies de libération pour construire de véritables alliances… Se réapproprier un universel commun qui n’est lui finalement qu’une addition des diversités humaines, pour construire un vivre ensemble qui chaque jour apparaît plus fragile à concevoir et à vivre… Cela ne pourra se faire, que si de part et d’autre et tous ensemble on se laisse enfin guider par nos valeurs communes et non plus par nos peurs respectives…
Conférence organisée par Présence Musulmane Canada et l’Université de Montréal.
Asma Lamrabet est médecin hématologiste à l’hôpital d’enfants de Rabat au Maroc et intellectuelle musulmane engagée dans la réflexion sur la problématique de la femme en islam. Auteur de deux livres : ‘’Musulmane tout simplement'’ et de ‘’Aicha, épouse du prophète où l’Islam au féminin'’, aux éditions Tawhid, Auteur d’un troisième ouvrage en cours d’édition : ‘’Le Coran et les Femmes : Une lecture de libération'’ aux Editions Tawhid ; Lyon.

mercredi 9 avril 2008

L'Islam et la psychiatrie

L'Islam et la psychiatrie

Un article d' Oum al kheir


Exceptionnellement, cette chronique va aujourd’hui déroger à sa règle. Il ne s’agira pas de dresser le portrait d’un personnage de notre histoire, mais plutôt de vous raconter l’histoire d’une discipline, d’une science, du cheminement d’une pensée. Plusieurs noms vont se succéder, certains sont illustres, d’autres moins, mais tous ont contribué à développer la psychiatrie.
Le terme «psychiatrie» tire son origine des mots grecs : psukhê, qui signifie «l'âme», et iatreo, «je soigne». Ce qui donne, littéralement : je soigne l’âme. Ce terme fera son apparition au 19ème siècle en Allemagne d’abord pour s’étendre à toute l’Europe par la suite. C’est donc à partir du 19ème siècle qu’apparaît et se développe la psychiatrie en tant que branche de la médecine. Enfin…c’est ce que nous apprennent certains dictionnaires et encyclopédies.
Mais, en vérité, les troubles mentaux n’ont pas attendu le 19ème siècle pour apparaître. Alors, comment définissait-on les maladies mentales avant cette époque ? Et comment les malades étaient-ils soignés ?
Les sociétés de l’antiquité, ont considérés les troubles psychiques et les maladies mentales comme un mal, dans le sens maléfique du terme. Les malades étaient jugés possédés par des esprits malsains. Et c’est pour cela que la guérison devait se faire à travers la pratique de rituels magiques ou mystiques. Notamment l’exorcisme, dont la pratique demeure encore très répandue aujourd’hui.
Hippocrate, philosophe et médecin grec du 5ème siècle avant J-C, définira lui quelques perturbations psychiques et établira le concept de l’humeur. Pour Hippocrate , les humeurs sont au nombre de quatre : le flegme, le sang, la bile et l’atrabile. Les maladies mentales seraient alors le résultat d’un déséquilibre de l’humeur. Il établira même quelques tableaux cliniques de certains troubles psychiques, tels la frénésie, la léthargie, la manie et la mélancolie.
La théorie d’Hippocrate sur les humeurs fera des adeptes, dont le célèbre Galien, médecin grec du 2ème siècle. Il travaillera sur le même sujet mais y ajoutera le concept des trois esprits qui constituent la personnalité. Ils sont d’après Galien situés l’un dans le foie, l’autre dans le cœur et le dernier dans le cerveau.
Quelques siècles plus tard et à l’avènement de l’Islam, les savants musulmans amélioreront ce concept de l’appareil psychique et de la combinaison de la personnalité. La trilogie psychanalytique de Freud, le ça, le moi et le surmoi avait déjà été développée vers le 9ème siècle en une division de l’âme humaine : Annafs, en trois parties. Annafs Achirrira qui correspondrait au « ça », Annafs Allawama correspondant à la censure du « surmoi » et Annafs Almotma’inna correspondant au « moi »apaisé. Ces trois instances, ou cette combinaison de la personnalité humaine détermineront alors chez les médecins musulmans toute la problématique des troubles psychiques mais surtout toute la thérapie.
Car, en déterminant les troubles, le but était celui d’arriver à appliquer une thérapie. Ce sera d’abord Abou Bakr Mohamed Ibn Zakariyya Arrazi, savant du 9ème siècle qui rédigera tout un ouvrage consacré à la psychothérapie sous l’intitulé de « Attib Arrouhani », la médecine de l’âme.
Arrazi était un savant d’origine perse, il était comme tous les savants de l’Islam pluridisciplinaire : mathématiques, astronomie, philosophie, médecine, il avait touché à tous les domaines scientifiques. Mais, c’est particulièrement en médecine qu’il s’illustrera. Combien d’hôpitaux portent aujourd’hui son nom ?
Et c’est justement dans les hôpitaux que les malades mentaux seront traités au même titre que tous les autres malades. La civilisation musulmane avait développé le système hospitalier au 8ème siècle. Le premier hôpital musulman dans le sens moderne du terme sera construit en 706 à Damas, sous le règne du Khalife ommeyade Alwalid Bnou Abdilmalik.
L’hôpital s’appellera bimaristan, d’un mot d’origine perse, qui signifie « maison des malades ». Un siècle plus tard, les khalifes abbassides construiront à leur tour différents bimaristan à Baghdad. Et c’est ainsi que quelques décennies plus tard, toutes les villes et les capitales musulmanes se doteront chacune d’un ou de plusieurs bimaristan.
L’accès à l’hôpital était gratuit pour tous. Il fournissait bien évidemment les soins, mais aussi la nourriture avec des menus différents pour chaque pathologie. D’ailleurs, les soins par une alimentation saine et équilibrée faisait partie du traitement. Et les malades, dès leur admission, étaient débarrassés de leurs affaires, objets personnels et vêtements, ils pouvaient les récupérer à leur sortie mais durant leur séjour, l’hôpital fournissait une tenue spéciale. Hygiène oblige !
C’est ainsi qu’au moment même où l’Europe brûlait ses fous sur les bûchers parce qu’ils étaient, selon la croyance populaire, possédés par les démons, le monde musulman soignait ses malades mentaux dans des hôpitaux et dans des services spécialisés.
Les thérapies étaient différentes évidemment autant que les pathologies. Mais la base de toute thérapie autant médicale que psychiatrique se devait d’être à l’idée de celle établie par Ibn-Sina au 10ème siècle. Il avait dit en ce sens : Nous devons, considérer que l'un des meilleurs traitements, l'un des plus efficaces, consiste à accroître les forces mentales et psychiques du patient , à l'encourager à la lutte, à créer autour de lui une ambiance agréable, à lui faire écouter de la bonne musique, à le mettre en contact avec les personnes qui lui agréent, qu'il respecte et en qui il a confiance. »
Il semblerait aussi que ce soit Ishaq ibn Omrane, médecin maghrébin du 9ème siècle auteur d’un traité entier sur la mélancolie, qui a définit les grandes lignes de l'éventail thérapeutique psychiatrique, tels la : psychothérapie, la sociothérapie, la physiothérapie, et la chimiothérapie. Ce sera d’ailleurs l’un de ses élèves Ahmed Ibn Al-Jazzar, célèbre savant mais surtout pharmacien qui traitera de la pharmacothérapie dans un ouvrage volumineux, intitulé zad al-moussafir, la provision du voyageur. Un traité de botanique et de pharmacologie.
Mais, la thérapie la plus révolutionnaire reste certainement la musicothérapie adoptée dans les hôpitaux psychiatriques et ceci dès le 10ème siècle.
Ikhwan Assafa’, les frères de la pureté, un groupe politique et mystique d’Irak, passe pour avoir été maître en la matière.
Ils auraient utilisé les premiers la musique pour distraire les tourments des malades mentaux. Certains sont même arrivés à classer les différents tempéraments des patients en fonction de leur réactivité à tel mode musical : maqam, ou à tel ou tel rythme : wazn ou encore à telle ou telle mélodie : mouwachah. Ils adaptaient alors leur thérapeutique en conséquence.
C'est ainsi que les divers concerts de musique offerts si largement aux malades mentaux dans les hôpitaux du Mashriq et du Maghrib deviendront un adjuvant thérapeutique nécessaire et de routine.
Je recomande le blog d'Oumm al Kheir qui est d'une grande richesse :
http://www.blog.ca/user/oumelkheir/

mardi 8 avril 2008

Homage à nusrat Fateh Ali Khan

Homage à Nusrat Fateh Ali Khan

Nusrat Fateh Ali Khan est né à Lyallpur (aujourd’hui et depuis 1979, Faisalabad) au Pakistan dans la province du Pendjab en 1948, dans une famille de Qawwal et de musiciens ayant une tradition vieille de 700 ans dans cet art. Le père de Nusrat, Fateh Ali Khan était un Qawwal renommé en Inde et émigra au Pakistan fondé en 1947 où il continua à faire vivre son art.
Avec ses deux frères, Mubarak Ali et Salamat Ali, Fateh Ali était reconnu pour avoir redonner au Qawwali ses lettres de noblesse en popularisant notamment les vers du poète Iqbal. Au service de Radio Pakistan, Fateh Ali fit de nombreuses tournées à travers le pays pour devenir un des chanteurs Qawwal les plus populaires de son époque. Le génie de Fateh Ali résidait en partie dans cette pléthorique connaissance de la musique classique indienne mise au service du Qawwali, il introduit de cette manière des influences émanantes des ragas indiens ainsi que la technique du « pulta » ou du « sargan » (il s’agit de l’épellation des notes de la gamme à l’intérieur de la structure du raga). Fateh Ali restaura en outre la forme artistique originelle du Qawwali pérénisant ainsi sa respectabilité mise à mal par les interprètes profanes.

Dévoué à son art, Fateh Ali ne consacrait guère de temps à sa famille. Il déstinait Nusrat à une carrière de medecin, le jugeant inapte à reprendre le flambeau. Nusrat était ainsi exclu de l’entourage musical de son père. Pourtant, 700 ans de tradition familiale Qawwal ne pouvait laisser de marbre nusrat. Montrant une passion viscérale pour la musique, le jeune néophite se faufilait et écouter son père enseigner aux étudiants. En l’absence de la figure paternel, il jouait en cachette de l’harmonium. Fateh Ali le surprit un jour et ne pût que s’incliner devant l’intérêt sans cesse grandissant que manifestait son fils. Il prit dès lors en charge son instruction, commenca par lui apprendre le Tabla puis le Chant.

Fateh Ali mourrut en 1964 alors que Nusrat était en pleine adolescence. A la ceremonie du 40ème jour de sa mort, Nusrat fut promu successeur de son père, à la fois comme chef de famille, maître Qawwal et musicien. L’une de ses premières percées eut lieu au festival musical de radio Pakistan en mars 1965 où était rassemblé l’élite des musiciens et des critiques de l’ époque. Sous les conseils d’un producteur, Salamat Ali qui était à la tête du groupe laissa Nusrat diriger. Celui ci n’ eut aucun mal à se faire accepter, montrant par la même qui l’était bien le digne héritier de son père. En quelques années, Nusrat, accompagné du groupe Party qu’il fonda en 1971, accède à la gloire, salué par tout le sous-continent indien. Son extraordinaire virtuosité vocale est relayée par un sens aigu de l’innovation. Au Qawwali traditionnel et populaire, Nusrat n’a pas hésité à mêler des éléments empruntés au Khyal – un style vocal classique longtemps réservé à l’élite – pour accéder à une fusion hautement originale, portée par des textes variés, à même de séduire aussi bien Musulmans que Sikhs ou Athées.

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Nusrat jouit désormais d’une reconnaissance et d’un prestige sans commune mesure lorsqu’on lui décerne les titres de « Ustad » (maître) et de « Shahinshah » (roi des rois du Qawwali) ainsi que la « Pride of Performance Award for Qawwali ». Son immense talent lui permet ensuite de conquerir les pays occidentaux habituellement peu enthousiastes à l’égard des musiques traditionnelles. Il se produit ainsi en concert aux USA, en France (concerts mémorials à Paris), au Royaume-Uni, au Japon ...
En 1989, Peter Gabriel le signe sur son label nouveau né Real World. Dès la sortie de Sahen-Shah, l’adhésion du public occidental est totale. D’autant que Nusrat ne saurait être un puriste confit en dévotion et n’a jamais hésité à s’ouvrir à des collaborations à priori osées pour les gardiens du temple Qawwal (les albums Musst Mustt et Night Song en sont l’illustration). Compositeur prolifique, Nusrat a enregistré plus de 80 albums sous differents labels, il contribua à des bandes originales de films ( La Dernière Tentation Du Christ, Dead Man Walking, The Bandit Queen ...) et collabora notamment avec Peter Gabriel et Michael Brook accèdant par la même à la figure d’icône internationale et très convoité par la nouvelle génération adepte des sons orientaux.
Peu avant son décès prématuré le 16 août 1997 à Londres à l’âge de 48 ans, Nusrat chantait avec des artistes aussi different que Pearl Jam, Asian Dub Fondation , Joi et Nitin Sawhney. Il aurait dû travailler avec Björk et Luciano Pavarotti. Nusrat reste à tout jamais le Qawwal le plus doué de sa génération, son immense repertoire demeure une source d’inspiration pour nombre de musiciens, tout style confondu ( Massive Attack a remixé Mustt Mustt, Jeff Buckley a repris un de ses titres sur son album Grace... ).

Source : http://alikhan.free.fr/biographie.html

vendredi 4 avril 2008

Le soufisme andalou au douxieme siecle

Le soufisme andalou au douxieme siecle

Communication lue à l’occasion du Colloque International “La Civilisation Musulmane en Andalousie. Ve siècle de l’Hégire, XIIe siècle après J-C”, tenu à Alger du 2 au 4 avril 2007, sous l’égide du Haut Conseil Islamique.


Cherif Abderrahman Jah Alger, avril 2007


Bismillahi Arrahmani Irrahim
Assalamu Aleikum,

Permettez-moi, tout d’abord, de remercier le Haut Conseil Islamique, organisateur de ce Séminaire International, de m’avoir invité à participer à cet évènement important qui se tient dans cette ville d’Algérie, qui eut tant de liens historiques avec al-Andalus. Evénement qui, sans aucun doute, va servir à compléter nos connaissances sur notre passé musulman commun.
Il va nous permettre également de dégager les horizons futurs qui s’ouvrent devant nous, parce que connaître l’Histoire consiste en définitive à vivre à travers toutes les époques précédentes, afin d’en tirer les avantages de l’ensemble des expériences accumulées. De nos jours, presque plus personne n’applique à lui-même ces connaissances et expériences historiques acquises, or, si c’était le cas, nous obtiendrions des conduites sociales plus équilibrées et harmonieuses.
Lorsque nous parlons d’al-Andalus, nous nous référons évidemment à l’étape la plus féconde, sur le plan culturel et spirituel, que connut au cours de son histoire la Péninsule Ibérique (aujourd’hui Portugal et Espagne).
Etape pendant laquelle, du VIIIe au XVe siècle (après J.C.), l’Islam s’est consolidé et a fleuri grâce à un grand nombre d’hommes et de femmes andalous célèbres qui surent imprimer à leurs vies les valeurs islamiques les plus profondes, comme celles de se consacrer à la recherche de la voie menant au Dieu unique, tout en encourageant le dialogue avec d’autres cultures et d’autres formes de pensée, se trouvant proches d’eux dans leur environnement géographique, et faisant leur la prémisse coranique: “Il n’existe pas de coaction en matière de foi ” (Coran, 2, 256)
C’est ainsi que al-Andalus est devenu le maillon fort de la chaîne de transmission du savoir islamique et oriental à destination de l’occident. Maillon sans lequel l’apogée scientifique de la Renaissance européenne n’aurait pas été possible.
Au cours de l’étape qui nous occupe, le XIIe siècle, al-Andalus a connu de nombreuses vicissitudes, avec des avancées importantes de la reconquête chrétienne sur les terres hispano musulmanes.
Ce furent des temps de controverses entre les musulmans eux-mêmes, du fait de leur préoccupation face à la percée des Chrétiens et l’installation dans la Péninsule des dynasties maghrébines, almoravides et almohades, en provenance de Marrakech et du Sud du Maroc actuel. Ces dynasties arrivèrent tout d’abord pour aider leurs frères andalous mais décidèrent ensuite de se fixer en al -Andalus, pratiquant un islam orthodoxe, car ils considéraient que les souverains andalous vivaient dans une grande dissipation, politique et personnelle.
Néanmoins, l’application rigide, à la lettre, de la loi coranique, l’effervescence créée par tous ces avatars politiques et, en particulier, l’énorme division et l’inimitié existant entre les chefs musulmans, plongèrent la population de l’al-Andalus dans une grande confusion et incertitude que ne purent apaiser certaines réussites économiques et culturelles obtenues à l’époque.
En réaction à cette crise politico-sociale et religieuse au sein d’une société musulmane divisée et antagonique, on vit surgir en terres ibériques un mouvement mystique se fondant à niveau spirituel sur l’Islam le plus pur: le soufisme. La raison d’être de ce mouvement se trouvait dans les écrits du Coran, base et pilier de sa doctrine, et dans les traditions prophétiques, suivant les enseignements et l’exemple du Prophète de l’Islam (s.a.w.s), l’Homme Parfait (al-insan al-kamil), d’où provient la Chaîne mystique.
Or il n’existe de soufisme hors de la Sunna et le Coran, et le soufisme contient l’essence même de l’Islam.
Les principaux paradigmes des mystiques furent les versets du Coran comme celui qui affirme:
“De Dieu est l’Est et l’Ouest: et là où vous vous tournerez, vous trouverez la face de Dieu.” (Corán, 2, 115).
Ou les maximes du Prophète de l’Islam:
“Celui qui se connaît lui-même, connaît son Seigneur”
Ces hommes et ces femmes du soufisme ont souhaité se dénommer ahl al-haqq (Gens de la Vérité), entendu comme étant le contenu du message coranique et prophétique islamique dont le coeur de la doctrine fut l’amour divin, la lumière, le savoir, la sincérité, l’équilibre avec ce qui nous entoure et la paix qui implique l’exercice de tout ce qui précède.
Message encore susceptible d’être appliqué de nos jours, au milieu des convulsions et des confusions que nous vivons, si nous mettons en pratique la méthode appropriée. Car il s’agit là d’une vérité universelle, immuable, qui ne connaît ni frontières ni particularités culturelles.
Ceci dit, il est certain, que le soufisme est, de par sa nature, une énigme que seul très peu de personnes ont pu déchiffrer au fil de l’Histoire. Une grandeur que l’on ne peut cependant acquérir à travers les livres. Le soufisme est un océan de sagesse, comme le reflètent les textes spécialisés, où se perdent les limites imposées par la raison ou par les rituels. Pour cela, l’analyse du soufisme d’une perspective purement intellectuelle, a parfois contribué à dénaturer et à banaliser sa signification.
Il existe, par ailleurs, beaucoup de confusion, et une grande dose de manipulation, qui tend à associer le soufisme, ou la mystique musulmane, avec un hérésie ou un mouvement sectaire.
Nous pouvons donc extraire des exemples pour notre société actuelle, de l’expérience des mystiques musulmans au long de l’Histoire, mais prétendre les imiter sans plus, n’est pas donné à tout le monde. Les soufis ont été rares et précieux en toute époque.
Tout au long de l’histoire de l’Islam, aux moments les plus critiques de divisons dues aux conflits idéologiques, dogmatiques, politiques ou sociaux, avec les dérives dangereuses vers le fanatisme, ont surgi ces courants spirituels soufis qui ont permis de rétablir l’équilibre de toute une époque. Equilibre qui imprègne, grâce à ce souffle mystique, la vie en général, en opposition avec le radicalisme inculte, dont l’origine et la folie n’a rien à voir avec l’Islam.
Il se trouve que, cette sagesse islamique, qui se manifeste dans le monde spirituel soufi, peut se révéler d’une grande nécessité pour notre époque actuelle. Epoque où, comme disait Einstein, il est plus facile de désintégrer l’atome qu’un préjugé. Une époque où nous n’avons pas été capables de trouver l’équilibre dans la relation entre les différents peuples, sociétés, ethnies et idéologies.
Dès les premiers temps de l’arrivée de l’Islam à la Péninsule Ibérique, la spiritualité soufie est connue dans l’Andalous. En effet, un certain nombre d’hommes saints, contemporains du Prophète de l’Islam, ont accompagné les contingents arabes. Ils enseignaient le message coranique aux peuples hispaniques intéressés, respectant ainsi ce que stipule le verset coranique: “Guide sur le Chemin de Dieu, par la parole sage et la prédication douce ”.
Pour autant ce n’est qu’au XIIe siècle, sous le règne des Almoravides et des Almohades, qu’apparaissent avec force une série de groupes soufis dont la première manifestation se trouve dans la ville d’Almeria avec des maîtres de la taille de Abu-l-Abbas Ahmad ibn al Arif al-Sinhayi (1088-1141), qui avait suivi la doctrine du maître soufi oriental, al-Ghazali.
A l’époque, Almeria était le centre du soufisme ésotérique d’al-Andalus; c’est là qu’eut lieu la plus grande protestation collective contre la condamnation théologique et la destruction par le feu des livres de l’éminent mystique et théologien, al-Ghazali, sous le gouvernement de l’Almoravide Ibn Tashfin.
Rapidement, les enseignements de Ibn al-Arif se propagèrent à Cordoue, Séville et Grenade.
Il arrivait que la relation entre ces grands hommes et le pouvoir politique fût conflictuelle puisqu’ils pratiquaient leur enseignement sans tenir compte des convenances politiques.
A propos de Ibn al-Arif, d’aucuns racontent qu’un cadi d’Almeria, jaloux de son charisme et de son énorme popularité parmi les gens, ainsi que du grand nombre d’élèves qui suivaient son enseignement, le dénonça au sultan almoravide. Ce dernier le fit convoquer à Marrakech pour s’expliquer.
Le sultan ayant pris connaissance de la renommée de sainteté et des vertus de ce soufi, s’excusa de son injustice, l’honora et le remit en liberté.
Parmi la pléiade de saints et de saintes de al-Andalus au XIIe siècle, qui manifestèrent leur entière soumission à Dieu, et dont la vie fut entièrement consacrée à la piété et à l’effort d’ascétisme intérieur, nous en distinguerons ici seulement deux du fait de leur grandeur spirituelle.
Tous deux furent contemporains. A la même époque, surgirent également dans tout le Maghreb de sublimes maîtres de la mystique soufie.
Epoque féconde donc, que nous pouvons considérer comme l’un des Ages d’Or de l’Islam, au cours duquel se révélèrent la grandeur et l’universalité de la pensée mystique musulmane, loin des interprétations rigides et littérales de la loi, et des objectifs sans envergure et mesquins des sectaires du fanatisme.
Le premier de ces hommes éminents fut le sévillan Abu Madyan al-Ansari (1115-1198 d. C), qui s’installa à Bougie et fut nommé du fait de sa grandeur spirituelle “Maître des Maîtres”. Pour lui “le soufisme ne consiste pas en une simple observation des règles, ni en une pure progression par étapes. Le soufisme suppose plutôt la profondeur du coeur, la générosité de l’âme, l’adéquation de ses actes au Message révélé et la connaissance de ce qui est transmis.”
L’un des points clé de l’enseignement d’Abu Madyan est qu’il considère le mystique soufi non pas comme un ascète à l’écart du monde mais comme faisant partie intégralement et pleinement de la société qui l’entoure. Ce qui veut dire, être dans le monde sans appartenir au monde.
Ceci nous démontre à quel point l’homme spirituel peut s’insérer pleinement dans la vie sociale du monde musulman, participer à son développement tout en étant en accord avec son idiosyncrasie et les valeurs islamiques, collaborer à son progrès et à sa croissance dans un monde global sans renoncer ni perdre sa spiritualité.
Le soufisme s’est pour autant toujours adapté aux besoins du moment, au delà des particularités culturelles et sociales, sans rester pétrifié ni attrapé par les us et les formes strictes. Il n’a jamais démontré la rigidité et le manque de souplesse que l’on observe dans certains secteurs de l’actualité.
Le langage spirituel élevé d’Abu Madyan fut, comme nous pouvions nous y attendre, objet d’un anathème de la part des ulémas almohades les plus rigides. Il fut convoqué par le calife Abu Yusuf Yaqub à Marrakech en 1198. Agé et malade, il mourut pendant le voyage, entouré de ses disciples qui enterrèrent ce “Maître des Maîtres ” dans un ribat sur les pentes du mont Tlemecen.
Le respect et la ferveur, que ce saint a toujours soulevés en Algérie, sont suffisamment connus.
Un autre géant du soufisme et disciple à distance d’Abu Madyan, fut le mystique de Murcie (Espagne), Abu Bakr Muhammad ibn al-Arabi (1164-1240 d. C.), dénommé “Sheyk al-Akbar” du fait du niveau élevé de spiritualité qu’il a atteint.
Très jeune, il se forma aux profondeurs de la mystique soufi, il rechercha l’enseignement de nombreux maîtres, hommes et femmes, qui vivaient alors en al-Andalus. Il nous a laissé de nombreuses oeuvres importantes parmi lesquelles figure une oeuvre de moindre importance quant au contenu mystique et à la longueur, mais qui est très importante en tant que document autobiographique de ibn al-Arabi : la Risala al-quds. En effet, il y fait référence à certains de ses maîtres, hommes et femmes, qui enseignaient alors la mystique soufi dans ce pays.

Il est impressionnant de constater que, dans cette oeuvre, il cite plus de cent noms de Soufis, bien qu’ils furent beaucoup plus nombreux, qui atteignirent divers degrés de perfection et qui vivaient au XIIe siècle à Séville, Cordoue, Grenade, Almeria, Malaga, Morón, Marchena, Subárbol, Ronda, Algeciras, Rota… (toutes ces villes situées aujourd’hui en Andalousie), Beja, Évora (situées de nos jours au Portugal), etc.
Ainsi la géographie péninsulaire s’est enrichie à l’époque d’al-Andalus grâce à la présence et à la sagesse remarquable de ces mystiques de l’Islam.
Ibn al-Arabi a également fréquenté les maîtres du Maghreb, l’un des plus chers et respectés étant son maître spirituel Abu Madyan, “la quintessence des saints”, selon les mots d’Ibn Arabi, même s’il n’a jamais pu coïncider physiquement avec lui.
Ibn Arabi fait référence à la relation spirituelle entre ces grands maîtres et au charisme prodigieux dont ils étaient investis lorsqu’il affirme que, se trouvant un jour à Séville, après la prière du Maghreb, il souhaita rencontrer le maître Abu Madyan, qui vivait à Bougie. Un disciple de un disciple d’Abu Madyan, Abu Ymran al-Baydarani, se présenta alors devant Ibn Arabi avec le message suivant du maître Abu Madyan:
“Dit à Muhammad ibn al-Arabi, qui depuis Séville souhaite me rencontrer, qu’entre nous deux a déjà eu lieu la réunion en esprit. Maintenant, la réunion en personne, Dieu nous la refuse dans notre demeure ici bas. Ne te préoccupe donc pas car nous nous réunirons en la présence de Dieu, dans la Demeure permanente de Sa Miséricorde.”
L’évènement vécu par Ibn al-Arabi lors de sa rencontre avec une autre personne est également significatif. Ladite personne avait une certaine opinion sur Abu Madyan. Et ici nous constatons à nouveau la preuve de la grande affection du mystique de Murcie envers le maître maghrébin et la force de son caractère qui fut une constante tout au long de sa vie.
Ayant appris que l’un des disciples d’Abu Madyan censurait de façon critique son maître, Ibn al-Arabi éprouva une profonde aversion à l’encontre de cet élève.

Une nuit, il vit en rêve le Prophète (s.a.w.s.), qui lui demanda pourquoi il haïssait cet homme. Ibn al-Arabi s’excusa en disant que cet homme haïssait Abu Madyan. -“Mais, cet individu n’aime-t-il pas Dieu également et ne m’aime-t-il pas comme Son Messager?” répliqua le Prophète.
Devant le signe d’assentiment du mystique de Murcie, le Prophète le sermonna: -“Alors, pourquoi le haïs-tu pour la haine qu’il porte à Abu Madyan, au lieu de l’aimer pour l’amour qu’il éprouve envers Dieu et envers son Prophète ? “
Ibn al-Arabi se repentit de l’intransigeance et de l’emportement de son caractère et alla se réconcilier avec cet homme en lui offrant des cadeaux et en lui racontant sa vision du Prophète. L’homme, ému, reconnu son injustice et devint l’un des disciples les plus fidèles et respectueux d’Abu Madyan.
Ici, je voudrais vous signaler le magnifique équilibre que nous révèle cet évènement et que le soufisme a su atteindre tout au long de l’histoire.
Et pour terminer, je souhaiterai vous présenter une réflexion sur ce qu’a signifié la mystique soufi dans le cadre de l’Islam.
L’universalité du message islamique est évidente et, sous sa caution, disparaissent les différences et les exclusions que prétendent imposer les sectaires. Pour autant, le point d’équilibre de cette universalité magnifique consiste à distinguer l’essentiel de l’accessoire. C’est pourquoi ce message est susceptible de s’adapter à l’époque actuelle.
C’est ce que firent ces hommes et ces femmes, non seulement en al-Andalus et au Maghreb, mais également dans tout l’univers musulman, où le chemin de la spiritualité a été suivi. Hommes et femmes qui peuvent aussi exister de nos jours si toutefois se produisent les circonstances favorables, étant donné que les authentiques soufis ne font de mal à personne, bien au contraire, la grandeur de leur savoir, à des époques aussi agitées que celle que nous vivons actuellement, leur a toujours permis d’entretenir la flamme de l’Islam et de la spiritualité.
Il n’est pas possible de convaincre l’adversaire par la force d’une haine irrationnelle, qu’il a peut-être lui-même provoqué. Par contre, il faut observer ce qu’il y a de positif en lui qui puisse nous servir pour amorcer un dialogue et un rapprochement qui jusqu’alors avaient été impossibles.
Les sages et les mystiques ont toujours été très rares. Notre bénéfice consiste en extraire les enseignements de leurs vies et de leur conduite exemplaire. Une vie consacrée au plus profond de leur être, mais aussi aux autres, á la bienveillance de la Oumma. Tous ces hommes et ces femmes ont été exemplaires de par leur dévouement et leur efforts pour maintenir l’essence vivante, et ainsi perpétuer le véritable esprit du Coran et de la Sounna, en tant que support de la réalisation spirituelle, et contre l’individualisme, l’égoïsme et l’intransigeance qui régit souvent nos sociétés actuelles.
Merci bien.
Source : www.funci.org